Les editos du père Gregoire Bellut

Comment vivre le débat sur la fin de vie sans s’interroger sur l’essence de la vie, et sa valeur propre, indépendamment des circonstances et des accidents ? La vie comme mystère de la profusion de la relation féconde doit se raisonner. Comment regarder l’enjeu principal, qui est d’accueillir la vie de Dieu en nous et d’en être dépositaire et non propriétaire ? Le sens de la vie introduit à la dimension eucharistique par l’oblation et l’appel à la nouveauté de la relation à Dieu.   En effet, à travers le sacrifice de la croix et la proclamation de la résurrection un nouvel horizon d’alliance se fait jour, où tout est possible puisque Dieu est présent. A travers l’eucharistie, Jésus nous donne le don de la vie en Dieu, et à travers ce partage, nous fait reconnaitre l’amour pour le vivre en esprit et en vérité. Nous le savons, « L’homme ne peut vivre sans amour »[1] L’amour est un chemin d’humanité qui révèle nos vulnérabilités et parallèlement toutes ses richesses.

 

Le principe de la vie nouvelle oriente nos choix de société dans une recherche du vrai bien, qui est relation à l’autre et accompagnement, mais certainement pas l’abandon souvent cynique et de la mort comme solution finale. L’existence chrétienne est un chant d’action de grâce pour les bienfaits du Seigneur en toute circonstance, un choix de confiance en sa providence pour continuer de vivre sa foi, en cohérence avec la Parole de Dieu. Le mal et la souffrance sont bien une réalité de l’existence humaine, et plutôt que de l’effacer, il lui faut faire face pour trouver les thérapies nécessaires à une amélioration somatique et un développement de la relation pour accompagner chacun dans son histoire. Oui, il nous faut continuer de tenir la main, même si c’est celle d’un mourant, surtout si c’est celle d’un mourant. La souffrance et la réalité de la mort nous confrontent à nos propres vulnérabilités.  « Accepter de demeurer dans cette situation de fragilité est l’occasion de nous approcher du lieu intime et mystérieux où la force de vie coule en nous comme un don gratuit »[2]  Or l’accompagnement de la vie est la clé de toute fraternité, comme être de relation. Souvent, les demandes de mort sont des appels au secours. Ce qui est vrai pour certaines tentatives de suicide est également vrai pour des demandes d’euthanasie, voire d’avortement. Il n’y a pas seulement une mort sociale et une demande de renaissance, mais également une demande d’attention d’être pour accompagner la fatigue d’être soi en pétillement de joie à retrouver dans ce cri d’être une personne aimée, reconnue et qui a toute sa place malgré sa grande vulnérabilité. « Aucun homme n’est un échec, la vie humaine garde toute sa dignité, même lorsqu’elle est marquée par la souffrance »[3] La vie a de la valeur humaine, comme source de relation et d’interaction. Alors les horizons changent pour continuer ce lien d’humanité jusqu’au bout de la relation. Une volonté de dépassement de soi pour être en communion et reconnaitre l’importance de sa place dans la communauté humaine.

 

L’appel à l’attention aux plus pauvres passe, par l’accompagnement des mourants, et l’impératif à être présent, parfois dans le silence lorsque la Parole devient de trop, mais toujours dans la prière et l’imitation du Christ présent à chacun. La souffrance nous fait peur, et Jean-Dominique Bauby[4] raconte comment l’isolement social s’est fait peu à peu, certains prenant le train de Paris jusqu’au seuil de sa chambre à l’hôpital de Berck pour finalement refuser d’entrer et repartir. L’enjeu de l’accompagnement des plus faibles au nom d’un principe d’humanité semble aujourd’hui remis en cause par une loi qui ferme toute discussion par le délit d’entrave. L’investissement des soignants dans les services de soins palliatifs est un engagement pour la dignité humaine et l’accompagnement de la relation afin de révéler le sens de l’humanité. La lâcheté du choix de la mort est un refus d’être en relation. Nous ne pouvons pas en être solidaires, ni de près, ni de loin. L’homme dans sa vulnérabilité a besoin de fraternité comme de liberté de croissance pour grandir en relation et s’épanouir pleinement dans sa nature propre.

 

Nous sommes en Eglise le corps du Christ et nous avons à prendre soin de ce corps dans la communion que nous vivons les uns avec les autres en artisans de paix. Nous ne sommes pas des légionnaires de la mort. Ainsi, le témoignage de notre communion ecclésiale et le discernement nécessaire aux situations demandent impérativement d’obéir à la tradition apostolique, non de manière servile, mais dans la responsabilité baptismale et notre vocation prophétique à la compréhension de la Parole du Christ formulée par le saint Pape de manière rigoureuse.  « … en conformité avec le Magistère de mes Prédécesseurs[5] et en communion avec les Evêques de l’Eglise catholique, je confirme que l’euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; elle est transmise par la Tradition de l’Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel..[6] » Cela ne supporte aucun relativisme, même s’il faut une définition claire de l’euthanasie sans confusion avec l’acharnement thérapeutique ni des moyens disproportionnés. L’importance de rappeler ce qui fait notre communion ecclésiale et la norme morale qui en découle sur un tel sujet doit orienter notre connaissance pour approfondir les Écritures et entrer dans l’intelligence de la foi afin de se mettre véritablement au service de la charité.

La tyrannie de la mort dans l’irrationalité de la peur

La base de l’adhésion se fait pour beaucoup sur une idéologie de la peur comme déclencheur d’un assentiment. La manipulation est en marche. L’instrumentalisation des situations dans un sentimentalisme débordant de générosité fraternelle, pour couper tout lien avec l’autre, situe bien le paradoxe du positionnement. Mais la peur de la souffrance, l’absence des soins palliatifs et l’isolement des personnes tant social qu’économique engendrent une volonté de ne pas être un poids pour la société. La norme utilitaire devient alors le principe premier de toute décision. Au nom de la liberté, nous voici dans le règne de l’arbitraire sous-tendant l’individualisme, mais glissant dans une tyrannie qui ne dit pas son nom.

 

La peur est mauvaise conseillère, dit le proverbe. Elle est surtout un instrument efficace d’assujettissement de toute politique totalitaire. Lors de la pandémie du Covid Wuhan, certaines dispositions absurdes comme le confinement à géométrie variable, et sans distinction de l’espace nous montrent dans une forme de solidarité nationale mal aiguillée les dérives despotiques jusqu’à interdire le culte religieux. La peur fonctionne comme un catalyseur d’angoisse pour orienter nos décisions sur ce qui parait le plus vital sans discernement préalable pour anticiper un mal. L’injonction du « je ne veux pas souffrir », sous-entendu parce que ce n’est pas humain, enjoint à vouloir la mort comme unique issue. C’est absurde ! Nous ne pouvons pas réfléchir ex nihilo à une situation. La souffrance n’est pas un projet d’avenir, ni quelque chose qui peut se penser en amont. La vraie liberté est de choisir en connaissance de cause dans une compréhension du contexte et une participation de tout notre être. Refuser la peur, c’est refuser d’être maitre de tout, et de tout décider par avance. Au moment opportun nous aurons à faire des choix humains, chacun de nous exerçant son discernement avec prudence au plus profond de sa conscience pour répondre avec sérénité à l’instant présent.

 

Certes, la difficulté de voir notre finitude, s’exprime dans les enterrements comme un rappel à la fugacité de nos jours. Et si nous étions le prochain que souhaiterions-nous de notre vie ? Alors se produit une forte réaction de maitrise dans de tels moments afin de choisir même l’insaisissable. Cela parait bien illusoire. « Je veux contrôler comment je vais mourir. » comme un appel lointain d’être « comme des dieux » On sait bien que parfois la mort nous surprend, mais lors de l’apparition de la maladie, tout d’un coup, nous voulons être les maitres, et le déploiement d’une mort annoncée, loin de rassurer, réactive un mécanisme de défense en parlant de liberté pour choisir sa mort. Tout cela n’est pas bien rationnel. Or le Christ nous a libéré de la mentalité d’esclave qui fonctionne sur la peur, pour faire de nous des hommes libres en Dieu notre Sauveur. Sans cesse, il nous faut approfondir les changements de vie qu’opère l’accueil du salut de Dieu, et les repositionnements que nous avons à vivre, en chassant toute peur au nom du Christ et de son Evangile.

Un âgisme qui ne dit pas son nom

Le débat sur la loi de la fin de vie est en fait un débat sur la fraternité et l’accueil de l’autre dans toutes ses réalités ? Doit-on accompagner, ou doit-on tuer ? Le cas du suicide étant assez éloquent, si un jeune de vingt ans décide de se jeter du pont, dois-je lui faire entendre raison ou le conforter dans son choix ? Si la réponse vient spontanément pour la préservation de la vie, pourquoi en serait-il autrement d’une personne de cent ans ?

 

En fait, L’euthanasie est d’abord la cible des vieux laissés pour compte. En dehors du lien social du travail, certains s’isolent peu à peu. Le suicide des personnes âgées est une réalité, comme le syndrome de glissement observé dans certaines situations de vieillissement. D’autre part, il est vrai que la perte d’autonomie et des repères, ainsi que parfois la précarité, n’aident pas à la rencontre, et nous entendons régulièrement parler de ces morts découvertes dans leurs appartements plusieurs mois après le décès, voire des années après, sans que personne ne s’en soit préoccupé. Alors ? Doit-on continuer à laisser vivre ceux qui grèvent les caisses des retraites ? Ne doit-on pas faire un âge limite, comme 75 ans aux Pays-Bas pour vie accomplie ? Que dire de ce jeune trentenaire, acteur économique reconnu, qui déclarait de manière péremptoire « il faut tuer les vieux à partir de 65 ans », et une fois l’âge atteint, répond aux détracteurs ; c’est une erreur d’appréciation, une erreur de jeunesse. Les propositions absurdes touchant l’âge sont nombreuses. Retrouver une conscience de l’homme dans toute sa dimension, demande d’accepter aussi sa vulnérabilité, et ce qui est de l’ordre de l’imprévisible. Les vieux nous l’apprennent chaque jour, dans la sagesse d’une juste distance et la prudence des âges.

 

Ne soyons pas hypocrites, l’euthanasie concerne en grande partie les vieux, et la pensée magique de l’indécence de les laisser vivre. Euthanasiez-vous comme les autres, pourrait-on leur dire à travers la nouvelle loi votée. Dans des contextes manipulatoires, on pourrait entendre ; « Vous avez mal, vous souffrez ? La mort est la solution ! » L’âgisme, concept du racisme sur l’âge, est un fléau du mercantilisme. La vie n’a pas de prix parce qu’elle parle d’amour en devenir. « La société doit respecter et promouvoir la dignité des personnes âgées. Elles ont encore une mission »[7]. C’est cela, la recherche relationnelle. La dignité de l’homme se vit dans  nous faut changer les mentalités et refuser de voir l’âge comme une décrépitude de vie, ou un déshonneur, voire l’encombrement d’un espace de charge psychique. Un tas d’humanité à réduire à néant. La perception utilitariste des relations humaines, et le refus de la vulnérabilité sont le naufrage de la dignité humaine. Rappelons-nous que nous sommes tous appelés à vieillir, tous n’y arrivent pas.

 

Ainsi, accompagnons chacun dans cette richesse du temps qui se déroule avec quiétude, même s’il y a des turbulences. Soigner l’aiguë c’est aider au passage vers un meilleur bien, et non pas une recherche à rendre inéluctable la mort, jusqu’à la provoquer. Les attentes des vieux, dans le service des urgences, comme la prise en charge chez certains soignants, voire dans les véhicules d’urgence comme les régulateurs de SAMU, font scandale. Parce qu’on est vieux, l’injonction sociétale serait « crève en silence ! ». La crudité des réalités demande un sursaut de la conscience pour démasquer les impostures sentimentalistes « c’est pour votre bien » ou, pire encore, « puisque vous le demandez-vous le valez bien », proposant ainsi la culture de mort en hommage. La résistance est de refuser le mensonge de l’utile pour conjuguer le sens de l’homme et sa dignité propre. Le prophétisme est de laisser l’Esprit Saint souffler dans nos vies pour nous montrer l’ancrage de la Parole, et la force du témoignage pour aller jusqu’au bout du don sincère de soi-même. Dieu sait, à nous d’être disponible à la grâce du temps.

[1] &10 Redemptor Hominis – JP II

[2] P. 60 Euthanasie, l’envers du décor, chapitre L’instrumentalisation du médecin – Catherine Dopchie (oncologue médical, spécialisée en soins palliatifs)

[3] &65 Evangelium Vitae JPII

[4] Le scaphandre et le papillon, l’auteur raconte son attaque cérébrale et les conséquences dans une communication limitée au clignement de son œil gauche, situation connue sous le nom de locked in syndrome

[5] Cf. Pie XII, Discours à un groupe international de médecins (24 février 1957): AAS 49 (1957), pp. 129-147 ; Congrégation du Saint-Office, Decretum de directa insontium occisione (2 décembre 1940) : AAS 32 (1940), pp. 553-554 ; Paul VI, Message à la télévision française : »Toute vie est sacrée » (27 janvier 1971): Insegnamenti IX (1971), pp. 57-58 (La Documentation catholique, 1971, p. 156) ; Discours à l’International College of Surgeons (1er juin 1972): AAS 64 (1972), pp. 432-436; GS 27

[6] LG 25.

[7] &191 Christus Vivit – François

Euthanasie, naufrage républicain pour orphelin spirituel

 

La loi sur l’euthanasie et le suicide assisté, sobrement appelée aide à mourir, serait selon le quotidien Le Monde  « la réforme sociétale la plus importante depuis le mariage pour tous »[1]  Que dire de la référence pour amorcer une impasse anthropologique ?A défaut d’en voir une évolution moderne, il nous faut voir un barbarisme sauvage dans un refus d’accompagnement et une optique utilitariste saupoudrée d’injonction sociétale,  « cachez cette souffrance que je ne saurais voir »[2]. Une hypocrisie d’une régression appelée avancée sociétale, optant pour un changement anthropologique majeur, et une brisure d’un interdit fondateur qui est le meurtre[3]. La loi est-elle encore républicaine ? Elle dénie la fraternité dans un refus d’accompagnement des personnes. Elle est un manque de liberté dans le délit d’entrave, mais aussi dans une possibilité d’instrumentalisation des positions. Enfin elle est un refus d’égalité dans l’accompagnement, les plus riches pouvant profiter de soins d’accompagnement alors que pour les autres l’euthanasie sera l’excellente porte de sortie ? Nous y voyons une escroquerie sociétale dans un rapport de force trafiqué. L’égalité dépend du portefeuille. De plus, résonne l’adage « La vie n’a pas de prix, mais elle a un coût. » A coup sûr, il y a  bien une indignité à proposer la mort comme porte de sortie à l’accompagnement de la vie ! Mais la loi votée par les députés va à l’encontre des commandements de Dieu, et notamment du sixième  « Tu ne tueras pas »[4] obligeant à la résistance et à une prise de conscience de nos responsabilités prophétiques pour annoncer la grande espérance du salut. La vérité de l’amour est relation féconde à l’autre, et certainement pas un effacement par la mort et l’appel au néant.

Une approche spirituelle

Ne nous y trompons pas, il y a bien une dimension spirituelle dans la question de l’euthanasie, comme du suicide assisté, regroupée sous la fallacieuse expression Aide ‘active’ à mourir. Toutes les religions monothéistes et même le bouddhisme sont contre une telle iniquité. Nous, judéo-chrétiens, nous réaffirmons que l’homme est créé à l’image de Dieu. Et nous sommes appelés à la vie éternelle, dans une disposition au don de Dieu et non dans une volonté de toute puissance afin de tout maitriser. L’orgueil technologique entraine un refus de la vulnérabilité et une vision utilitariste de la vie, avec une évaluation quantitative de la dignité ou pas de la personne, ce qui est le propre des tyrannies, et dans cette appréciation subjective de l’être humain, une justification abjecte de l’esclavage et de toute forme de domination sur les plus faibles. Certes, d’autres formes de religion ésotérique comme la franc-maçonnerie[5] sont assurément dans d’autres considérations, notamment à cause d’un rapport de fraternité tronqué par l’initiation et une hiérarchie de l’inégalité et de l’arbitraire ouvrant d’ailleurs à toutes les absurdités possibles.

Vraiment digne ?

Le principe de la dignité, discutablement invoqué pour ceux qui nous assomment de la liberté de choix à mourir et qui paradoxalement sont justement les promoteurs d’une tyrannie dans le délit d’entrave et le refus d’être en désaccord, interroge. La loi votée en est un exemple. L’orientation malsaine de la culture avec les films et les documentaires allant dans un même sens, montre une information tronquée, partiale et manipulatoire. De plus, l’équivalence des positionnements, pour ou contre,  mettent à mal une prise de conscience respectueuse des choix de chacun dans un pacte social cohérent et d’une réflexion ancrée dans la raison et l’expérience d’une recherche de bien commun. Comme le dit le Saint Pape, qui a connu deux dictatures, le nazisme et le communisme : « Tout semble se passer dans le plus ferme respect de la légalité, au moins lorsque les lois qui permettent l’avortement ou l’euthanasie sont votées selon les règles prétendument démocratiques. En réalité, nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique, qui n’est tel que s’il reconnaît et protège la dignité de toute personne humaine, est trahi dans ses fondements mêmes:  Comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu’on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes? »[6] Rien ne peut justifier une demande de mort. Cela entraine une vision désespérante des situations et enclenche souvent un refus de fraternité dans un renfermement sur soi. Or la réflexion du saint Pape est une critique des faux droits « nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique » et un refus affirmé d’y adhérer. Ce droit est une trahison de vie et notamment des plus petits. De fait, c’est un appel à prendre conscience de la fracture instaurée dans la négation de toute vulnérabilité. Certes, il y a bien un fondement religieux pour nous, mais il y a d’abord un débat sur la raison et la capacité à vivre ensemble un chemin d’humanité où chacun est à sa place et est accompagné jusqu’au bout, et non abandonné à ses propres affres. L’avertissement du saint Pape illumine avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui le débat :  « Revendiquer le droit à l’avortement, à l’infanticide, à l’euthanasie, et le reconnaître légalement, cela revient à attribuer à la liberté humaine un sens pervers et injuste, celui d’un pouvoir absolu sur les autres et contre les autres. Mais c’est la mort de la vraie liberté »[7] La perversion d’une telle pensée trouve sa pointe dans l’impensée économique et la volonté de faire des économies sur la vie des citoyens d’une part, et le cynisme d’avoir un corps correspondant à ses rêves et de refuser toute forme de vulnérabilité d’autre part. La dignité n’est pas dépendante du contexte de vie, mais bien de la nature même de la personne.

Les vulnérables « un tas de néant »[8]

Nous avons à développer une vigilance dans l’accueil des plus vulnérables, notamment dans la maladie et l’isolement social, vraies sources de pauvreté. Comme le rappelle le pape Léon XIV, « le marché est le lieu des affaires, où malheureusement s’achète et se vend autant l’affection que la dignité, en essayant d’en tirer profit.  « Et quand on ne se sent pas valorisé, reconnu, on risque même de se vendre au premier venu. »[9] En effet, nous avons à prendre garde aux sujets de fin de vie et à ne pas tout voir par le prisme de la douleur pour justifier une position mettant à mal la fraternité. La relation ne s’achète pas dans une forme d’utilitarisme des situations, mais demande au contraire de témoigner de la gratuité de l’amour comme don de Dieu pour chacun et partage solidaire d’une même expérience d’enfant de Dieu aimé par le Père, sauvé par le Fils, et vivant du don de l’Esprit dans la joie de la relation. La marche d’espérance de l’année jubilaire invite à reconnaitre le frère en toute situation pour faire un bout de chemin avec lui et développer un accompagnement ajusté à la réalité du moment, à travers une écoute active pour continuer d’être un frère en humanité pour une recherche du meilleur bien. Le sens de son existence se vit au cœur de la Parole de Dieu et dans l’exercice de l’amour pour témoigner de cette grande espérance du salut. Dieu vient à la rencontre de chacun afin de valoriser chaque histoire à travers un travail d’accompagnement et de bienveillance. Dans chaque situation, « il y a toujours la possibilité de trouver un sens, parce que Dieu aime notre vie »[10] et que nous ne sommes pas propriétaires de nos vies, mais dépositaires, avec la responsabilité pour chacun de porter du fruit et de rendre compte du don de Dieu en serviteur fiable des charismes partagés. Retrouver ce qui est juste pour nous et pour nos frères demande un discernement prudentiel pour ne pas entrer ni dans un relativisme empreint de compromission ni dans une rigidité excessive tuant la relation. L’appel du pape doit nous interroger : « Notre monde peine à trouver une valeur à la vie humaine, même en sa dernière heure : que l’Esprit du Seigneur éclaire nos intelligences, pour que nous sachions défendre la dignité intrinsèque de toute personne humaine. »[11] La dignité de la personne est fondée sur ce qu’elle est et non sur ce qu’elle fait. La valeur de la vie est donc liée à la dignité de la personne d’accueillir le don pour donner du sens au jour nouveau et retrouver les liens nécessaires à l’expression d’un dialogue où la fraternité s’exprime le plus intensément possible.

 

L’accueil de la vie demande au disciple du Christ une vigilance accrue, comme le rappellent les pères conciliaires : « Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine ; … tout ce qui est offense à la dignité de l’homme ; … les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. »[12] Les sujets d’ailleurs sur la mort de l’homme ne sont pas séparés ; ce qui est vrai pour le début de la vie avec l’avortement et l’eugénisme qui s’ensuit a aussi des répercussions sur la fin de vie. Le rapport au travail et la relation sociale induisent toute la société dans une démarche cynique d’utilitarisme à outrance et la montée des burn out et des situations familiales de plus en plus complexe, comme les troubles de la santé mentale peuvent avoir un lien. La culture de mort étant la recherche d’une vie calculée selon les besoins économiques et le rapport de production. C’est une forme cynique de comprendre les rapports humains, et assez désespérante. Les maux de notre société actuelle y puisent leurs racines.

 

[1] Le Monde 28 mai 2025

[2] // Fourberie de Scapin – Molière, acte III scène 2

[3] Ce qui fonde toute société est l’interdit de l’inceste et du meurtre cf Levi Strauss, on y ajoute parfois le cannibalisme et la violence mimétique

[4] Ex 20

[5] NB la franc-maçonnerie est reçue par l’Etat avec les autres religions dans un même groupe d’échange. Le discours du Président Macron sur la mise en place de l’euthanasie en un tel lieu est éloquent.

[6] &19 Evangelii Vitae – Jean Paul II

[7] &20 Evangelii Vitae – Jean Paul II

[8] J. P Sartre

[9] Catéchèse du 4 juin La vie de Jésus, les paraboles  8 les ouvriers de la vigne Pape Léon XIV

[10] ibid

[11] ibid

[12] 27&3 Gaudium et Spes – Vatican II

Lors de la création du monde et avant toute vie, l’Esprit Saint était là, pour régénérer la terre entière du don de Dieu. « Au commencement le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. »[1]  Avant toute chose, Dieu est présent pour se manifester dans le dynamisme de l’amour. Il donne vie à la création par le souffle de l’Esprit Saint, ainsi la parole se révèle créatrice. Toute vie spirituelle commence par la réception de l’Esprit Saint qui manifeste l’amour du Père et illumine la Parole du Verbe. L’alliance avec l’homme est de donner la vie en plénitude. L’homme est appelé à une relation dans la communion d’amour illuminé par la vérité des choix afin de poser un dialogue confiant au jardin d’espérance. Dans ce temps de grâce qui nous conduit de l’ascension à la Pentecôte, il nous faut être attentif à demander la vie de l’Esprit, la surabondance de la joie de Dieu dans notre histoire, l’illumination de la Parole qui fait de tous nos actes une hymne d’action de grâce. La source de toute vie se trouve dans le don de Dieu, et en serviteurs fiable nous avons à développer nos talents pour être fidèles aux Ecritures.

 

La responsabilité de l’homme dans l’écoute de la Parole de Dieu est de persévérer dans la confiance pour choisir librement l’amour en toute circonstance. La liberté est source de vie lorsqu’elle s’oriente vers l’amour dans une recherche de relation féconde comme le rappelle le Saint Pape. « L’homme est appelé à une plénitude de vie qui va bien au-delà des dimensions de son existence sur terre, puisqu’elle est la participation à la vie même de Dieu. »[2] Vivre humainement c’est participer à l’œuvre de Dieu. Aussi, le refus d’être en confiance avec Dieu est un détournement de notre vocation première à l’amour, et conduit à une impasse mortifère. Alors le choix évolue en aliénation et devient désespérance et tyrannie dans cette illusion de vouloir être comme des dieux. Hélas, l’orgueil spirituel est de se prendre pour des dieux, dans la folie des choix d’une culture de mort cynique et nihiliste. Au contraire, l’Esprit Saint nous conduit dans la foi au Christ à retrouver l’intelligence des Ecritures afin d’être promoteurs de la vraie vie, celle qui nous mène à la communion éternelle avec Dieu. . « Peu à peu, la Révélation fait saisir de manière toujours plus claire le germe de vie immortelle déposé par le Créateur dans le cœur des hommes »[3] Il y a la bénédiction de Dieu dans chaque vie humaine, comme une implication forte de sa présence, par l’image, et une volonté de nous conduire à Lui. En Jésus, au souffle de l’Esprit nous sommes vivifiés par la grâce pour répondre par notre témoignage de sa présence en nous et autour de nous. La croissance de la liberté se fait dans la vérité du discernement pour reconnaitre ce qui vient de Dieu et ce qui nous fait grandir, et refuser tout ce qui vient du mauvais.

 

Accueillir cette fraternité dans la fécondité de l’amour pour une communion éternelle, demande de refuser le cynisme d’une souffrance. Surtout lorsque celle-ci semble selon les cyniques escamoter la dignité propre d’image de Dieu de l’homme dans son lien à la vie. « La vie que Dieu donne à l’homme est bien plus qu’une existence dans le temps. C’est une tension vers une plénitude de vie »[4] Le temps a une dimension divine dans l’accomplissement de sa Parole dans nos vies, et un appel à prendre le bon rythme pour accueillir la grande espérance du salut. L’appel à vivre cette plénitude demande la confiance dans le quotidien et la persévérance à l’écoute de la Parole à apprendre de toute situation sous le regard du Christ crucifié et ressuscité. La source de toute vie est en Dieu. L’homme la reçoit comme une offrande. « L’homme qui vit en plénitude sa dignité rend gloire à Dieu, qui la lui a donnée. »[5]  La réalité du moment doit être pour nous un lieu de louange, et de manifestation de notre fidélité à Dieu, que ce soit Job sur le fumier, ou David dansant devant l’arche. L’Esprit Saint dans son action vivifiante, affermit cette dignité inaliénable de la personne humaine, et permet à chacun de redécouvrir sa vocation première de communion dans la relation à l’autre et au Tout Autre. Il y a une responsabilité face à la création, cette « maison commune », pour œuvrer à la grande espérance du salut.  « En se découvrant aimé de Dieu, l’homme comprend sa dignité transcendante, il apprend à ne pas se contenter de soi et à rencontrer l’autre dans un tissu de relations toujours plus authentiquement humaines »[6] La dignité de l’homme est donc le développement de la vie en Dieu, sur terre comme au ciel, et dans l’obéissance à sa volonté en nous rendant disponible au moment présent, sans vouloir mettre la main dessus, dans une toute-puissance déplacée. Pour comprendre l’homme il faut contempler le Christ « Étant donné que le mystère du Christ illumine le mystère de l’homme, la raison donne sa plénitude de sens à la compréhension de la dignité humaine et des exigences morales qui la protègent »[7] Parler donc de dignité de l’homme est regarder les exigences morales pour l’aider à murir les choix pour une vraie fraternité. L’Esprit Saint nous y aide, et nous avons à travailler à son œuvre.

 

En effet,  dans notre vocation propre de fils à l’image de Dieu, nous pouvons comprendre qu’il nous faut être en communion de personnes dans l’accueil des altérités, et la complémentarité des personnalités. Une communion qui est accompagnement de l’autre dans tous ses trajets de vie, et non tueur à gages lorsque l’autre devient gênant par ce qu’il est ou ce qu’il vit. L’homme, image de Dieu est communion avec Dieu mais aussi avec son frère dans une même famille où tous ensemble nous devons travailler à la fraternité comme logique de la relation d’amour. La vie de l’homme est « une participation à la vie intérieure de Dieu lui-même, à sa sainteté »[8] par pure grâce. Il nous faut continuer cet échange en toute circonstance pour laisser Dieu nous parler et continuer de nous faire grandir dans cette communion avec Lui. Le regard de bienveillance de Dieu sur sa création est merveilleux. « Malgré toutes les expériences de sa propre vie, malgré les souffrances, les déceptions de lui-même, son état de pécheur, malgré, pour finir, la perspective inévitable de la mort, l’homme continue cependant toujours à mettre la « connaissance » à « l’origine » de la « procréation » ; ainsi il semble participer à cette première « vision » de Dieu lui-même : Dieu, le Créateur « vit tout… et voilà que c’était  bien ». »[9]  L’homme contribue à cette vie dans une volonté d’aller de l’avant dans ce dynamisme du vivant. La puissance de la vie malgré les vents contraires qui peuvent surgir du quotidien demande donc beaucoup de discernement pour laisser résonner la parole à la lumière d’une vie relationnelle ou chacun peut exprimer ses propres angoisses, comme ses joies. Goutons la vie comme un chant de louange au Créateur. La lumière de la foi peut ouvrir à la raison d’une connaissance qui œuvre pour la beauté de la vie en toute occasion. L’Esprit Saint qui est la Personne Don continue de souffler en nous le principe de vie, et de joie de la relation en Dieu. Tout notre être continue de crier cet appétit de vie dans la connaissance de Dieu, pour se développer dans la recherche de la vie éternelle, promesse de la grande espérance du salut. Dans notre vocation première d’être de relation avec Dieu par alliance et avec la première bénédiction qui est d’être fait à son image, nous sommes envoyés pour faire reconnaitre cet amour pour tous les hommes.

 

L’alliance de Dieu avec les hommes se vit dans l’amour que nous révèle le Christ à la croix. Elle est vécue à la Pentecôte par l’envoie de l’Esprit Saint et le torrent de grâce inépuisable, (et c’est vrai encore aujourd’hui n’en doutons pas). Dans l’amour nous sommes appelés à la joie du salut. « L’Esprit Saint ne cesse [pas] d’être le gardien de l’espérance dans le coeur de l’homme: de l’espérance de toutes les créatures humaines et spécialement de celles qui « possèdent les prémices de l’Esprit » et qui « attendent la rédemption de leur corps »[10]. »[11] Corps et âme nous sommes appelés à rendre compte de notre foi, et de notre expérience de la vie de l’Esprit. Soyons toujours attentifs à travers nos rencontres à témoigner de cette vie de Dieu en nous, comme dans la relation fraternelle à soutenir ceux qui en ont besoin pour les accompagner sur le chemin d’une humanité solidaire dans la rencontre et le dialogue. En tout cela nous accompagnons chacun avec persévérance dans la promotion de la vie. Peut-être pouvons-nous réentendre l’appel de Dieu à travers la méditation des Ecritures « Sans « le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint, [que Dieu] a répandu sur nous à profusion, par Jésus-Christ notre Sauveur »[12], tous les hommes sont « des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs, vivant dans la malice et l’envie, odieux et [se] haïssant les uns les autres »[13]. »[14] La vertu de prudence demandera alors de se laisser toucher par la grâce et de témoigner de sa vie de l’Esprit dans la disponibilité du cœur. « Tu envoies ton souffle : ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre. »

[1] Gn 1,2

[2] &2 Evangelium Vitae – Jean Paul II

[3] &31 Evangelium Vitae – op cité

[4] &34 Evanglium vitae – op cité

[5] P 12 Présentation du Compendium

[6] &4 Compendium de la doctrine Sociale de l’Eglise

[7] &75 Compendium de la doctrine Sociale de l’Eglise

[8] TDC 16-3 Jean Paul II

[9] TDC 22-7 Jean Paul II

[10] Cf. Rm 8,23

[11] &67 Dominum et vivificantem – JP II

[12] Tt 3, 5-6

[13] Tt 3, 3

[14] &381 Compenduim de la Doctrine sociale de l’Eglise

La question de l’euthanasie et du suicide assisté délivré sous le doux terme « d’aide active à mourir »[1] pose la question d’une sémantique éludant la réalité des faits. Une aide active à mourir en droit pénal cela s’appelle un meurtre. De plus, l’appellation d’aide à mourir met sur le même niveau l’euthanasie, et le suicide assisté, ce qui est déjà choquant dans l’indifférenciation des actes, et le nivellement des responsabilités. En effet, si l’aseptisation du mot renvoie à une forme d’irresponsabilité de la vie face à la fatalité, comme un endormissement de la conscience, dans une volonté de Toute-puissance sur la direction de la vie « vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal »[2] le refus de nommer l’acte dans la vérité d’une réalité bien concrète, et le déni de s’y opposer rappelle clairement une forme de tyrannie. Orwell l’avait bien compris dans son roman dystopique[3] « 1984 » La dictature commence par un changement de langage pour faire passer les mensonges comme véridique dans une volonté d’imposer une idéologie en changeant le sens des mots et en jouant sur la peur, notamment dans le cas présent la peur de la souffrance et l’impossibilité d’y faire face. La rareté des structures de soins palliatifs entretient efficacement cette peur[4]. Ajoutons à cela des cas d’obstination déraisonnable de soin (acharnement thérapeutique), et nous faisons éclore une société réclamant la mort.

 

De plus, nous ne sommes pas dans un projet politique avec une discussion ouverte et respectueuse, mais bien dans une idéologie clivante et indigne de la démocratie avec une forme de relation terroriste entre les modernes et les autres, et fait aggravant l’indifférenciation inégalement traités par les mass médias. Le barbarisme de notre société est en marche, et le recul de la transcendance programmé. La manipulation des mots devient le ferment de nos maux. Comme nous le rappelait le saint pape, «  La capacité de connaître la vérité se trouve alors obscurcie et sa volonté de s’y soumettre, affaiblie. Et ainsi, en s’abandonnant au relativisme et au scepticisme[5], l’homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même »[6] Remettre le Christ au cœur de notre vie demande une vision plus globalisante ou l’homme à toute sa place dans toutes les réalités de son quotidien, et non pas simplement quand tout va bien. « Au contraire, par la manifestation de la vérité, nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu »[7] La conscience humaine est dans ce désir de Dieu et de cette liberté à le reconnaitre dans notre propre croissance d’être.

 

Hélas, l’homme s’éloigne de l’arbre de la vie en développant la culture de mort. La proposition de loi déposée le 11 mars 2025 est soumise au parlement de l’Assemblée Nationale du 12 mai au 26 mai. Le 27 mai aura lieu les votes solennels. Nous voici entrainés dans une mascarade de la vérité amplifiée d’un sérum d’endormissement des consciences, qui demande des hommes et des femmes debout pour dénoncer l’imposture idéologique. Or le rejet par la commission des affaires sociales du 2 mai 2025 des amendements sur la fin de vie peuvent en creux nous dévoiler l’intentionnalité perverse d’un désenchantement de la vie, et le refus du don de la vie pleine d’être en relation.

L’imposture du consentement

En refusant la vérification du discernement de la personne, et qu’il ne soit pas altéré[8], nous pouvons donc soupçonner d’instrumentalisation la proposition de loi proposant que « la personne doit répondre à être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée »[9]. En effet comment faire valoir cette volonté libre et éclairée sans vérification légale en cas de doute ?

 

D’ailleurs on peut s’interroger sur le rejet de l’amendement sur « l’interdiction d’appliquer l’euthanasie ou le suicide assisté aux personnes déficientes intellectuellement »[10]. Le questionnement est bien d’engager la liberté de la personne dans son expression, et la manifestation de sa liberté, quand bien même elle parait diminuée. Le champ d’interprétation est beaucoup trop large, et le refus de mettre des balises claires laisse entrevoir les glissements possibles quant à l’application de la loi. Ce droit à tous ouvert même aux clandestins[11] aura le mérite, dans un certain cynisme de régler d’autres problèmes sociaux-économiques. Mais que faisons-nous du frère, notamment le plus vulnérable ? Le refus de prendre en considération le handicap, ou l’extrême vulnérabilité est un mensonge de la relation. Nous ne sommes pas égaux dans les situations extrêmes !

 

De même il est douteux d’avoir rejeté l’amendement sur la vérification de la liberté de la personne, et la vérification qu’elle ne fait l’objet d’aucune pression. Ajoutons l’autre amendement rejeté sur le risque d’abus de faiblesse[12] pour y voir une possible instrumentalisation de la demande. D’autant plus qu’il y a un délit d’entrave adopté[13], pour qui voudrait dissuader une personne d’avoir recours à l’euthanasie. La liberté du consentement ne va que dans un sens, et instaure déjà une forme de tyrannie de la culture de mort, une faille dans la devise constitutionnelle de liberté, et une sortie du champ républicain dans un viol manifeste des libertés fondamentales. Nul autre pays n’a mis en place le délit d’entrave ! De fait un tel article rend à lui seul la loi illégitime. En effet, dans la violation des grandes libertés toute la loi devient inique (même si elle l’est déjà dans l’esprit et dans chacun des articles). Je passerais aussi sur le délit d’incitation au suicide assisté ou à l’euthanasie, amendement rejeté, pour des situations d’emprise en devenir. On peut pousser au suicide assisté ou à l’euthanasie en toute quiétude. Nous approchons du meilleur des mondes[14] ! A noter que cela reste cohérent avec la tyrannie qui n’impose qu’un choix, celui de l’effacement de l’autre.

La négation de l’altérité

La question du doute, et de l’éclairage par la modalité de la justice a été rejetée. Si le médecin à un doute sur la liberté du patient, et l’absence de pressions extérieures, il ne peut pas solliciter le procureur. Le rejet d’une telle proposition pose la question de l’altérité. Certes, en amont il doit y avoir un esprit de collégialité, mais dans l’acte même, le médecin est livré à lui-même. De plus, l’amendement sur  la demande de décision d’euthanasie prise dans la collégialité a été également rejeté, ce qui laisse place à l’arbitraire sans possibilité d’un contrôle légalement prévu. D’ailleurs un amendement adopté stipule que l’avis de tous les professionnels qui interviennent auprès de la personne n’est plus requis. C’est ainsi que l’on pourra faire jaillir des vocations de fabriquant de mort[15] ou l’on pourra dire « la mort est mon métier »[16] et la dramatique possibilité de trafic d’organe. Dans le même esprit l’amendement sur le refus de faire valider la procédure par un magistrat, rejeté lui aussi, nous sort de l’état de droit. De surcroit un autre amendement rejeté qui demandait de passer par le juge des tutelles pour les majeurs protégés peut aussi gravement interroger sur l’intentionnalité des députés. Et quand bien même le médecin aurait besoin d’un avis médical du psychiatre pour qualifier le caractère libre et éclairé du patient, on reste coi sur l’amendement rejeté et le flou inquiétant dégagé par cette prise de décision. Aucun contrepoids, aucune garantie ; un soliloque pour seule prise de décision !

Le déni de conscience

L’application de la loi est une mise au pas des professionnels, ainsi les pharmaciens devront délivrer la substance létale, comme une obligation professionnelle (amendement sur la clause de conscience dans la préparation létale a été rejeté). De même les directeurs d’établissement seraient « tenus » d’organiser l’acte létal en leurs murs, et ce qui est vrai pour l’hôpital l’est tout aussi pour les établissements médico-sociaux dans une extension probable. D’ailleurs il est étonnant que la clause de conscience ne soit pas étendue aux infirmiers, aides-soignants et auxiliaires médicaux (amendement également rejeté). Toujours plus, un autre amendement sur la clause de volontariat pour les professionnels de santé voulant intervenir dans ce processus létal n’a pas été retenu. Point de volontariat donc mais bien une obligation d’appliquer cette loi injuste. Pourtant la conscience du frère, et de la nécessaire fraternité est non seulement une devise républicaine, pour tout citoyen français, mais également un appel du Christ à aimer son prochain en aimant Dieu. « Nous ne pouvons pas construire une société juste si nous rejetons les plus faibles, qu’il s’agisse de l’enfant dans le ventre de sa mère ou de la personne âgée dans sa fragilité, car ils sont tous deux des dons de Dieu. »[17] Le déni de la conscience personnelle est donc grave, et obère la liberté personnelle dans cette recherche du bien commun.

La mort arbitraire devenue mort naturelle

La proposition de loi indique que l’euthanasie ou le suicide assisté est définie comme une mort naturelle, ce qui va être compliqué pour les polices d’assurance vie. Mais au-delà de l’aspect contractuel, il y a là un mensonge sémantique. La mort provoquée ne peut être dite mort naturelle. C’est une imposture. Tout dans cette proposition de loi, tout parait absurde, dans l’instrumentalisation des mots, et des émotions afin de laisser le cynisme des situations quantifier les économies à faire dans le secteur de la santé.

 

Dans un même champ de pensée, on pourrait s’interroger sur la problématique du suicide assisté, et la proposition de mort, comme une facilitation d’une société pleine de désespérance et en pleine mélancolie. Qui offrirait un pistolet à son enfant aux idées suicidaires ? La proposition du suicide assisté, et sa mise en place, dans une philosophie proche d’Epicure[18], dans un cueillir la vie tant qu’elle est belle, et renoncer aux affres de l’âge dans la mort, est une philosophie antique dans une veine diabolique.

[1] Proposition de loi n° 3755 du 19 janvier 2021 devenue « aide à mourir » N 1100 du 11 mars 2025

[2] Gn 3,5

[3] Récit de fiction d’une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper.

[4] 23 départements en France n’ont pas de structure de soin palliatif

[5] cf. Jn 18, 3

[6] &1 Veritatis Splendor Jean Paul II

[7] 2 Co 4,2

[8] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[9] L 1111-12-2&5 N 1100 du 11 mars 2025

[10] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[11] Proposition de Sandrine Rousseau Députée NUPES-ECO

[12] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[13] L 1111-12-14

[14] Aldous Huxley – Roman dystopique sur une dérives possible de la science et des technologies

[15] Même si des médecins ayant exercé des euthanasies avouent avoir eu d’importants mal-être… sous le manteau du « tout va bien, je vais bien »…cf Euthanasie l’envers du décor – Timothée Devos

[16] Robert Merle, publié en 1952 sur la banalité du mal.

[17] Robert Cardinal Prevost –  Homélie, Chiclayo, 2019

[18] Si une certaine école des épicuriens proposait la mort comme solution à la souffrance insupportable, les stoïciens, acceptaient aussi le suicide lorsque l’honneur ou la dignité était en jeu.  Hegesias de Cyrnène (-290 av JC)  proposait la mort lorsque la poursuite du bonheur devenait impossible.

Le mois de mai est traditionnellement nommé mois de Marie. Il commence par la fête de saint Joseph patron des travailleurs le 1er mai et se termine par la Visitation le 31 mai. Ce mois est l’occasion pour nous de confier nos prières à Marie pour qu’elle touche le cœur de son Fils tout en nous disant à chacun d’entre nous, « faites tout ce qu’Il vous dira ». Mais elle est la mère du Vivant. En disant oui à l’action de Dieu dans sa vie, par grâce de l’Esprit Saint elle a donné vie à l’homme Jésus. Elle répond à l’appel à la vie venu de Dieu par un oui à la vie. « Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde»

 

Jésus est la vie. « et la vie était la lumière des hommes ». En tant que disciples nous devons développer une culture de vie, non par obligation, ou par devoir, mais par amour de Dieu et de sa création, dans la logique de l’imitation du Christ, au souffle de l’Esprit qui nous oriente à une liberté féconde poussé par la recherche du meilleur bien. La vocation de disciple est de promouvoir la vie de Dieu en chaque personne rencontrée. Un appel à être des défenseurs de la vie au nom même de notre foi, mais dans une intelligence ancrée dans la raison. Foi et raison doivent coordonner nos propos d’enfants de Dieu appelés à témoigner de la lumière qui nous habite avec cohérence.

 

A la culture de vie s’oppose la culture de mort, telle que nous la connaissons, dans l’avortement et l’euthanasie, et les déclinaisons du suicide assisté comme toutes les autres formes de meurtre rassemblées dans l’intitulé « aide à mourir ». Si nous élargissons les propos, le changement de sexe entrainant une stérilité de fait, comme les méthodes physiques de stérilisation, entre dans cette culture de refus de la pleine vie, celle qui sait accueillir le don de Dieu et Lui faire confiance en toute circonstance. L’accueil et le développement de la vie se fondent sur l’avenir d’un bien commun que par la seule raison nous pouvons comprendre. « L’organisme humain n’appartient pas à l’individu dont il est la vie. La vie humaine n’est pas possédée en propre ; on peut la considérer comme une propriété étrangère appartenant, selon la vision du monde des uns et des autres, à Dieu ou bien à la nature »[1]  Le philosophe décrit bien l’idée que la vie est un don et non une possession, et qu’il y a nul besoin d’être croyant pour en être conscient. Hélas J.Y Goffi ne semble pas voir l’évidence d’une pente fatale de l’euthanasie incapable de s’astreindre aux règles. « Argumentation très discutable d’un point de vue logique »[2]  Néanmoins, il pose la question des dérives observées dans certains pays. L’euthanasie de toute personne le demandant quel que soit son contexte[3], et son âge[4] est-ce un bug ou une mise à jour de la loi ? Tous les pays ayant voté l’euthanasie sont tombés dans cette pente glissante[5], comme une logique de ski où l’on s’attend à descendre en bas de la piste, dans une fange d’humanité utilitariste et manipulatrice, qui donnerait les soins palliatifs aux riches, et l’euthanasie aux pauvres[6] Pour continuer l’analogie nous ne sommes pas dans des sorties de piste, mais bien dans une piste noire pour toute mort. A ce propos, la loi de 2023 aux Pays Bas donne le droit aux personnes âgées de demander l’euthanasie sur le critère de l’âge sans pathologie particulière[7]. Nous pouvons affirmer que ce n’est pas un bug du logiciel, mais une mise à jour logique des conséquences d’une culture de mort. L’euthanasie est un aboutissement de l’avortement et du droit de tuer, une simple suite logique au nom d’une qualité d’indifférence au mieux, ou d’une éthique conséquentialiste au pire. Protéger la vie devient non plus une option de la foi chrétienne ou un détail de notre quotidien, mais un appel à soutenir tout ce qui mène à une plus grande fraternité dans un accompagnement humain citoyen qui respecte vraiment la dignité de chacun dans la maison commune et non dans la manipulation des mots pour instaurer la tyrannie[8].

 

Le problème de la souffrance et de l’accompagnement du malade est un axe du débat sur l’euthanasie. La raison n’est-elle pas l’oxygène de la défense de la vie ?  Alors, de quoi discutons-nous vraiment en chemin d’errance et de desespérance ? La confusion entre l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique, et la problématique des douleurs entraine une désaturation de la raison pour l’idéologie[9]. D’autre part, vouloir qualifier la souffrance d’insupportable pour ce nouveau paternalisme[10] de l’euthanasie interroge grandement. Ajoutons que les soins palliatifs comme soulagement de la souffrance et accompagnement humain pour la fin de vie viennent d’un refus de « l’utilisation dans les années 1980 de pratiques euthanasiques alors très courantes »[11] Le centre Jeanne Garnier, spécialisé dans l’accompagnement de la fin de vie est une structure associative qui montre qu’avec l’accompagnement, il n’y a plus de demande d’euthanasie, alors qu’à l’entrée certains en sont partisans. La demande d’euthanasie vient très souvent d’une mort sociale de la personne[12]. L’accompagnement de la personne et le soulagement de la douleur, comme le refus de l’acharnement thérapeutique aide le malade à vivre les derniers moments dans la grâce de la relation et de la juste place de chacun. Mais cela coute cher, et ne sont pas toujours accessibles à cause du principe de proximité des personnes, et de plus avec des places limitées. La question de santé publique interroge sur le cynisme du manque de moyens et l’impensé économique liée à ce principe de demande de mort. De plus la question du « « mal mourir » parvenu au seuil d’une indécence et d’une incompétence que l’on ne parvient pas à comprendre aujourd’hui tant elles révèlent une indifférence ou une violence institutionnalisée qui maltraitent autant la personne malade, ses proches que les valeurs d’humanité »[13] Les demandes d’euthanasie ne viennent pas de nulle part, on observe un accompagnement des personnes parfois très discutable, d’un acharnement thérapeutique pour « guérir de vieillir » et une recherche médicamenteuse hasardeuse, dans une volonté d’exploit médical mettant à mal le code de Nuremberg[14], ou plus directement les principes éthiques du rapport Belmont[15].

 

Le prisme du religieux, ou à l’inverse son effacement voire son opposition interroge sur la question de la transcendance, face au don de la vie, et de son mystère. Peut-on faire fi du religieux ? Et l’argumentaire religieux nous empêche-t-il d’utiliser la raison ? D’abord, l’opposition à l’euthanasie est un argument rationnel comme nous l’avons vu, de dignité de la vie dans un accompagnement jusqu’au bout de la fraternité, dans une égalité de chaque citoyen à avoir une vraie prise en charge qui ne soit pas une démission de la relation, ou pire encore d’une équation économique. La liberté dans les demandes d’euthanasie est parfois gravement compromise, et l’entendre sans discernement est criminel. Néanmoins, dans la foi, avec Marie notre mère, nous sommes amenés à puiser à la source des eaux vives du Salut, le sens d’une humanité, d’abord image de Dieu appelée à la ressemblance. C’est l’appel du Pape Jean Paul II « sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine »[16] rappelant le don sacré du souffle de Dieu en nous. Dans un dialogue interreligieux il a été repris par le grand Rabbin d’Ukraine. « Que les maitres, les dirigeants et les gouvernants de tous les pays tiennent compte de l’appel du Pape à la moralité et au respect de la vie des enfants à naître, et au respect des êtres vivants »[17]. Là encore ce n’est pas la pensée d’une religion, mais bien celle de croyants liés à ce Dieu transcendant qui donne vie. Notre devoir est de mieux connaitre le sujet, et d’avoir un discernement clair, pour ne pas nous laisser subjuguer par l’émotion mais dans la vertu de prudence nous rappeler avec confiance la loi de Dieu « Tu ne tueras pas » source d’une joie libérant la reconnaissance du frère. « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire »

 

Père Gregoire BELLUT – Curé – Doyen

[1] JY Goffi ; philosophe français, proche du courant sur l’euthanasie, mais citant Carlberg philosophe suédois – in Repères chrétiens en bioéthique – F. Niessen et O. de Dinechin p 409

[2] Le monde « Le dilemme sans fin de l’euthanasie, 5 avril 2008

[3] Belgique autorisation d’euthanasie même pour des malades psychiques

[4] Canada autorisation d’euthanasie pour les mineurs

[5] L’exception de l’Etat d’Oregon, faisant partie des USA est à relire dans un contexte très particulier. C’est un état contraint par l’union.

[6] « Les soins palliatifs qui coûtent cher seront pour les riches et l’euthanasie qui ne coûte rien sera pour les pauvres » Jean Marie Le Mené – Assemblée nationale 2 avril 2025

[7] Loi de 2023 au Pays Bas, droit à l’euthanasie pour les personnes âgées de plus de 75 ans pour « vie accomplie » (cette loi fait suite à la loi pour l’euthanasie des mineurs moins de 12 ans)

[8] Avec un délit d’entrave pour ceux qui s’oppose à l’euthanasie

[9] Sans parler de la question de la nutrition et l’hydratation comme soin ou comme confort, ni de la sédation intermittente ou permanente ou du double effet (tous les actes ayant un bénéfice mais aussi un risque).

[10] Souffrance insupportable et nouveau paternalisme – Euthanasie, l’envers du décors p 78

[11] Journal de la fin de vie – Claire Fourcade, p 213

[12] Euthanasie l’envers du décors – Collectif Edition mols

[13] Devoir Mourir digne et libre – Emmanuel Hirsch p 52

[14] Code de Nuremberg, comme principe d’éthique médical à la sortie des expériences nazies demandant notamment le consentement de la personne, la prévention des souffrances et la question du risque proportionné

[15] Rapport de Belmont 1979 et les 4 principes – Autonomie, respecter la libre volonté de la personne – Bienfaisance (agir en vue de son bien) – Non malfaisance (éviter de lui nuire) – Justice (répartir les couts et bénéfices des activités médicales p 35 – repères chrétiens en bioéthique

[16] Evangelium vitae du 25 mars 1995 – citation en exergue de l’encyclique

[17] Yaakov Dov Bleich, Grand rabbin de la communauté juive d’Ukraine rencontre interreligieuse 2001 in Nous lui devons la liberté ;  Denis Lensel Edition Salvator, p 134

La joie de la résurrection du Christ se fonde sur la fidélité de la Parole et l’émerveillement de la grâce que Dieu nous fait vivre. La Parole de Dieu, promesse réalisée est un témoignage de la fidélité de l’alliance de Dieu avec son peuple. Dieu se révèle Père dans le Fils et par l’Esprit Saint souffle la vie.

 

Le don de l’amour gratuit se manifeste, malgré l’adversité du péché notamment dans le refus d’être à l’écoute de la Parole qui de plus est signifié paradoxalement par la crucifixion du Messie. Le refus dramatique d’une transformation du cœur pour y laisser irradier l’amour de Dieu nous entraine dans une spirale de violence et de disharmonie alors que nous sommes appelés à une juste fraternité dans la complémentarité des vocations. Certes, les prophètes ont annoncé la révélation du serviteur souffrant. Mais la crucifixion voudrait mettre un point final à la révélation. Heureusement, le Christ marche avec nous sur la route d’Emmaüs, il fait entrer les disciples dans l’intelligence des Ecritures[1], et aux apôtres[2] il enseigne encore une méditation de la loi, de l’enseignement des prophètes et de la prière des psaumes. Alors nous pouvons nous écrier ; « Jésus Christ, lumière véritable qui illumine tout homme »[3]En effet l’Alliance nouvelle est pour le monde entier, et il nous faut proclamer dans toutes les nations la Bonne Nouvelle du Salut. Le Christ est Seigneur, notre lumière. Une rencontre de vérité qui nous rend libres. Ne désespérons pas du péché, ne refusons pas le service dans le don sincère de soi-même, mais dans la confiance en l’œuvre de Dieu témoignons de sa présence dans notre aujourd’hui. Il est vivant !

 

La joie de Dieu nous illumine et donne un sens nouveau à tout ce que nous faisons, car nous sommes nourris de la grande espérance du Salut et nous savons que tout passe par la charité inventive. Dieu seul suffit, ne restons pas à l’instant mais vivons le moment. La résurrection change notre vision des choses, car avec le Christ l’amour pour toujours est possible, réalisable, palpable dans le langage de Dieu et dans la réalité de ce monde. Notons-le bien, cette joie se redécouvre dans la profondeur de la vie intérieure. « Toute la multiplicité que nous avons dans les choses extérieures se transforme en unité dans les choses les plus intérieures »[4] La joie de l’incarnation réconcilie Dieu avec l’homme, et la joie de la résurrection réintègre l’homme au salut de Dieu. Alors dans cette communion retrouvée, nous sommes appelés à cheminer avec humilité vers la splendeur de la vérité. En effet, une vie orientée vers le Christ, toujours attentive à faire la volonté de Dieu en toute circonstance, nous fait grandir dans la vie de Dieu et nous rend pleinement féconds. Tout prend du sens lorsque Dieu est présent.

 

Pourtant il ne faut pas s’arrêter sur le seuil, que cela soit le seuil de la loi dans une rigidité empêchant l’écoute du souffle de Dieu, que cela soit le seuil de l’émotion dans un relativisme empêchant toute radicalité dans les conversions nécessaires à vivre. « Beaucoup d’Églises ont l’air magnifiques à l’extérieur, mais sont mortes là où cela compte le plus, c’est à dire à l’intérieur. Si vous voulez vraiment voir Dieu agir, les deux choses principales à faire sont d’apprendre la Parole de Dieu et d’entrer dans l’obéissance à ce que Dieu vous demande de faire »[5] La vie baptismale conduit à une mise en pratique de la Parole de vie. C’est un appel à dialoguer avec la Parole, comme nous le montre Marie à travers son Magnificat, manducation d’une parole révélée qui est une hymne personnelle d’action de grâce. L’intériorité se vit dans la méditation des Écritures, et l’approfondissement dans notre propre histoire, comme un prolongement de l’œuvre de Dieu en ce monde. Trop de fois nous laissons le Seigneur être loin de notre vie ou nous sommes dans une espèce de fatalisme, où les choses sont implacablement comme ça[6]…. La résurrection du Christ réoriente notre regard vers d’autres horizons où Dieu est toujours présent, dans le souffle de l’Esprit Saint, il nous invite à être inventifs dans l’amour pour rejoindre chacun de nos frères et annoncer le règne de Dieu afin d’amener le plus d’âmes au Ciel. La vraie joie est bien une communion avec Dieu à laquelle nous faisons participer le plus de monde possible.

 

Se pose la question de notre engagement dans la responsabilité de la transmission de la foi. Sommes-nous des agents de la foi secrète, ou devons-nous entrer dans ce zèle dynamique du témoignage de la rencontre du Christ et de sa manifestation dans notre histoire ? Le zèle missionnaire  provient d’un dialogue confiant avec Jésus qui nous fait déborder d’amour dans un besoin irrésistible de témoigner du règne de Dieu à tous ! Tout baptisé porte une responsabilité dans l’annonce de la Parole, comme disciple du Christ, tant de manière explicite, que dans sa manière de vivre. « « La mission d’annoncer la Parole de Dieu est le devoir de tous les disciples de Jésus-Christ, comme conséquence de leur baptême »[7]. Aucun croyant dans le Christ ne peut se sentir étranger à cette responsabilité qui provient de l’appartenance sacramentelle au Corps du Christ. »[8] Chacun doit être responsable de sa vocation baptismale à l’écoute de l’Esprit Saint pour aller travailler à la vigne. Nous y puiserons la vraie joie, de faire la volonté du Père, et d’amener les âmes à la contemplation de Dieu.

 

Dans une culture résolument tournée vers l’utile en oubliant le sens, et tournée vers la mort en supprimant des vies, il nous faut sans cesse témoigner de notre joie de Dieu et de la dignité de chacun pour un monde meilleur. Concrètement promettre les soins palliatifs pour les riches, et l’euthanasie pour les pauvres, dans une instrumentalisation de la Parole demande des prophètes pour redire la valeur de chaque frère en tout contexte. Evaluer la vie sur ce qui vaut d’être vécu ou pas à l’aune d’appréciation très discutable de la souffrance, et la première d’entre elle, de la solitude, doit interroger sur notre capacité à discerner avec prudence et vivre avec le Christ-frère, dans la multiplication des pains, la Passion et la Résurrection. Le tout est indissociable. La résurrection est un appel à retrouver le sens de Dieu dans la personne humaine, et à intérioriser notre expérience de vie pour y puiser le sens profond de la rencontre. « C’est à la lumière de la dignité de la personne humaine, qui doit être affirmée pour elle-même, que la raison saisit la valeur morale spécifique de certains biens auxquels la personne est naturellement portée »[9] Nos actions, nos choix de vie, notre façon d’être, doivent irradier de la présence du Christ. Pâques est œuvre de rédemption pour l’homme et d’accomplissement du Salut pour tous ceux qui le veulent, à travers cette fidélité inébranlable de la promesse de Dieu. Oui il est vraiment ressuscité !

[1] Lc 24, 19-27

[2] Lc 24,44-47

[3] &1 Veritatis Splendor JP II

[4] Sermon 51 Maitre Eckhart  trad Louis Jouvet p 511

[5] P 276 Citoyen du ciel

[6] Certains parlent de Karma, comme d’une fatalité, sans y voir la main de Dieu, et sa Toute puissance dans notre histoire.

[7] Proposition 38.

[8] &94 Verbum Domini – Benoit XVI

[9] &48 Veritatis Plendor JP II

Le jugement dernier

Si nous parlons du salut et des fins derniers, il nous faut entrevoir le jugement dernier. Or le jugement est une révélation du Christ Juge et Rédempteur pour faire la vérité des vies dans l’histoire des hommes. « La perspective du Jugement a influencé les chrétiens jusque dans leur vie quotidienne en tant que critère permettant d’ordonner la vie présente, comme appel à leur conscience et, en même temps, comme espérance dans la justice de Dieu. »[1]  Un appel à la conscience pour prendre nos propres responsabilités, et redécouvrir sans cesse les sacrements de l’initiation afin de marcher sur le chemin du Christ, et avoir confiance dans la promesse du salut portée par l’espérance, pour être ainsi en vérité dans la relation, et nous abreuver à la source de la vie en surabondance.

 

En quelque sorte le jugement « doit être compris comme un rapport de vérité avec Dieu-amour et avec soi-même dans le mystère insondable de la miséricorde divine »[2] Le sens de l’amour prend son ampleur dans une compréhension nouvelle de nos responsabilités et de nos choix de vie. L’expérience de l’amour nous ouvre au pardon et à la capacité d’une nouvelle compréhension de la miséricorde qui se moque du jugement[3]. Alors ce choix de Dieu s’exprime tout au long de notre existence comme une joie de la rencontre, et à l’ultime moment comme une volonté propre de demeurer fidèle à la volonté de Celui qui nous a créés, le Père dans l’écoute du Verbe fait chair et au souffle de l’Esprit. En effet, la vérité de l’amour se fonde sur l’instant présent et le choix ultime qui nous est posé dans le face à face avec Dieu ou il nous faudra encore choisir de manière définitive et dans la confiance de notre histoire avec Lui. Le travail que nous avons à faire dans notre vie est d’orienter nos choix vers les fins dernières et prendre la mesure de Dieu dans toutes nos décisions.

 

Il est vain de bâtir sur le sable de l’inconstance porté par l’émotion. Au contraire, il est urgent de retrouver le roc de la vérité de l’amour afin de saisir ce qui est vraiment important, et surtout ce qui est ancré en Dieu. Si le reste n’est pas toujours secondaire, il est alors second, c’est-à-dire, doit être vécu à la lumière du jugement dernier, comme une marche d’espérance vers la communion en Dieu dans la réalité du quotidien. « Le Christ ressuscité est le lieu de la vraie vie… le Christ mène le temps à sa fin en l’introduisant dans l’instant de l’amour. Quand la vie humaine est vécue avec Jésus, elle entre du même coup dans le « temps de Jésus », c’est à dire dans l’amour qui métamorphose le temps et ouvre l’éternité »[4]. Peut-être nous faut-il insister sur la transformation de vie qu’occasionne la rencontre avec le Christ, une orientation des choix pour une meilleure vie avec Lui. C’est pourquoi le bonheur de la rencontre avec Dieu se vit dans la vérité de nos choix d’aimer, et dans cette dernière interrogation lors du face à face. M’aimes-tu vraiment ? « C’est par amour que Dieu juge et sauve ceux qu’Il a créés par amour et qu’Il aime ; partager leur existence et ses misères ; ce n’est que dans l’amour que peuvent se comprendre les critères au nom desquels ils seront jugés et sauvés.[5]Et il y a la dramatique possibilité de le refuser et de vivre un état d’enfermement pour l’éternité.

 

L’indulgence

Dans cette perspective du jugement, nous pouvons comprendre l’indulgence comme miséricorde de Dieu  pour « exprimer la plénitude du pardon de Dieu, qui ne connaît pas de limites. »[6] Et une invitation à redécouvrir le sacrement de réconciliation par un appel pressant à approfondir la purification de tout notre être sous la grâce de l’Esprit Saint. « Le Sacrement de Pénitence nous assure que Dieu pardonne nos péchés »[7] Retrouver notre joie des origines, c’est accueillir la beauté du pardon et de marcher avec confiance pour nous réconcilier avec le Seigneur. N’attendons pas les grandes fêtes mais laissons-nous visiter par la grâce à chaque fois que c’est nécessaire pour nous réconcilier avec Dieu et avec nos frères puisque le sacrement de pénitence, mais également la démarche jubilaire touchent toutes les dimensions de nos relations. « Il reste donc, dans notre humanité faible et attirée par le mal, des “effets résiduels du péché”. Ceux-ci sont éliminés par l’indulgence, toujours par la grâce du Christ »[8]  La démarche de transformation de notre vie à la lumière du Christ dans l’année sainte est accordée par pure grâce à ceux qui veulent la vivre pleinement et une réparation de toute brisure, tout désordre causé par le péché et qui pollue encore notre quotidien. Comme une réunification de tout notre être sous l’effet d’une grâce spécifique dans un temps donné, l’année jubilaire est une année de possible réunification dans notre vocation d’image de Dieu appelé à la ressemblance. La démarche de sanctification est pour l’homme intégral. Si la confession lave de tout péché, l’indulgence en efface les conséquences, un miracle de la miséricorde dans les temps bénis.

 

Avec Marie, première des disciples

Marie, la Théotokos[9], est témoin de cette espérance, qui est don de grâce dans la réalité d’un quotidien ordinaire. En étant disponible à l’annonce de l’ange et en répondant à la révélation de Dieu d’un oui libérateur, elle nous montre en première des disciples comment emprunter le chemin de grâce qui s’ouvre pour toujours. « Ce n’est pas un hasard si la piété populaire continue à invoquer la Sainte Vierge comme Stella Maris, un titre qui exprime l’espérance sûre que, dans les vicissitudes orageuses de la vie, la Mère de Dieu vient à notre aide, nous soutient et nous invite à avoir confiance et à continuer d’espérer. »[10] La prière mariale nous guide vers le chemin de Dieu avec l’expérience d’un mère pour toute l’humanité, pleine de prévenance et de grâce pour nous conduire au Fils et nous inviter à vivre la volonté de Dieu en toute occasion. Elle parle à son Fils pour nous introduire auprès de Lui.

 

Le chemin que nous avons à parcourir dans cette année sainte, est celui de la grâce agissante de Dieu dans notre vie. Nous avons besoin de le signifier, c’est-à-dire vivre d’engagement de notre part, pour nous tenir prêt à la rencontre. A l’invitation du pape il nous faut approfondir la vertu d’espérance comme une joie de la promesse de Dieu qui se réalise dans notre vie et pour l’éternité. « Cette espérance, nous la tenons comme une ancre sûre et solide pour l’âme ; elle entre au-delà du rideau, dans le Sanctuaire où Jésus est entré pour nous en précurseur »[11]. C’est une invitation forte à ne jamais perdre l’espérance qui nous a été donnée, à nous y agripper en trouvant refuge en Dieu. »[12]A la suite de Marie méditons les Ecritures et faisons notre la parole du Seigneur avec confiance et persévérance, afin de retrouver une stabilité et une sécurité dans les eaux agités de notre vie[13]. En première des disciples, elle nous ouvre la compréhension d’un parcours avec Jésus ou nous avons juste à être disponible, et se mettre à l’écoute pour vivre la volonté du Père.

 

En effet, passer sur l’autre rive, après avoir vu les signes, demande une vraie confiance au Verbe de vie.  « L’image de l’ancre évoque bien la stabilité et la sécurité que nous possédons au milieu des eaux agitées de la vie si nous nous en remettons au Seigneur Jésus. Les tempêtes ne pourront jamais l’emporter parce que nous sommes ancrés dans l’espérance de la grâce qui est capable de nous faire vivre dans le Christ en triomphant du péché, de la peur et de la mort. »[14] Développer la prière mariale dans notre vie et demander à Marie de nous accompagner vers son Fils, est le plus sûr moyen de marcher sur le chemin de la vérité et de reconnaitre l’amour quand il parait.

 

Synthèse

La méditation des Ecritures, comme une véritable scrutation nous aide à reconnaitre ce chemin de joie d’éternité auquel nous sommes tous appelés. Prendre du temps un peu plus chaque jour pour lire la Bible est donc une démarche jubilaire intéressante, parce que sanctifiante. Car la Parole nous fait entrer en communion avec la vie divine par la manifestation de l’Esprit Saint et nous aide à faire toute chose nouvelle[15] en sa présence. Par grâce,  nous devons l’annoncer à tout homme comme un don de Dieu afin de susciter en ce monde une faim et une soif de Dieu et un désir de le rejoindre. « Laissons-nous dès aujourd’hui attirer par l’espérance et faisons en sorte qu’elle devienne contagieuse à travers nous, pour ceux qui la désirent. Puisse notre vie leur dire : « Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur »[16] . »[17]

[1] &41 Spe Salvi – Benoit XVI

[2] &22 Spes non confundit

[3] Jc 2,13

[4] P 166 La mort et l’au-delà – Joseph Cardinal Ratzinger

[5] P 179Le jugement dernier – Louis-Jean Frahier

[6] &23 Spes non confundit – op cite

[7] ibid

[8] ibid

[9] Théotokos L’enfanteuse de Dieu, concile d’Ephèse

[10] &24 Spes non confundit

[11] He 6, 18-20

[12] &24 Spes non confundit

[13] &25 Spes non confundit

[14] ibid

[15] Ap 21,5

[16] Ps 27, 14

[17] Spes non confundit

L’année sainte est donc l’occasion de retrouver le sens de Dieu dans notre vie par des actes positifs et efficaces[1]. Le témoignage des saints est le désir de se conformer à la volonté de Dieu dans un cycle du temps ordonné à Dieu. Peut-être est-ce l’occasion pour nous d’examiner le but de notre vie, de manière sérieuse ?

 

Le moment est venu en ce temps de marche vers Pâques de prendre une pause dans les activités superficielles, pour réfléchir sur ma relation à Dieu, et sur l’espace de nos rencontres, avec Dieu par la prière dans le souffle de l’Esprit, la méditation des Ecritures, et avec mes frères dans le service de la charité et la gratuité d’une présence. « La prière modifie tout. Elle recrée. Elle agit irrésistiblement… Priez jusqu’à ne presque plus formuler de prière, parce que vous serez établis sur le roc de la foi absolue »[2] Trop souvent la prière est perçue comme une perte de temps ou l’inutilité du dialogue, jusqu’à opposer parfois le service de la charité à la messe, nonobstant le principe moral « deux biens ne s’opposent pas ». Or la prière est le chant de tout notre être vers Dieu dans la gratuité de la rencontre, et la disponibilité du cœur à laisser le Seigneur agir. L’année Sainte nous rappelle d’une manière particulière cette sanctification du temps avec Dieu, et l’importance de prier par le corps et par l’âme.

 

Ainsi le pèlerinage est l’espace de la rencontre avec nos frères et avec Dieu dans le lieu saint à visiter. Prendre le temps d’un pèlerinage au lieu de projeter un voyage de la vanité, de l’entre soi familial ou de la paresse. La rencontre du Christ fait de nous des témoins, et le monde aujourd’hui plus qu’hier en a besoin. « Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s’ils voyaient l’invisible[3]. »[4]Marcher dans ce pèlerinage d’espérance c’est rendre la Parole du Christ audible à tous par le témoignage de vie. S’engager dans une démarche de dialogue avec Dieu et avec le frère, comme prendre la résolution de consacrer un temps pour Dieu dans l’espace et le temps sont les signes d’une même démarche de progression, pour aller du désert à la Terre Promise

 

Pourquoi demandons-nous le baptême ? Pour la vie éternelle répondent les catéchumènes. Au seuil de la vie nouvelle avec Dieu, et de cette communion d’amour, nous sommes appelés dans cette responsabilité de nos choix vers le bien et la fécondité de l’amour à refonder notre bonheur d’être image de Dieu au service de l’amour. « Nous avons besoin d’un bonheur qui s’accomplisse définitivement dans ce qui nous épanouit, c’est-à-dire dans l’amour, afin que nous puissions dire, dès maintenant : Je suis aimé, donc j’existe ; et j’existerai toujours dans l’Amour qui ne déçoit pas et dont rien ni personne ne pourra jamais me séparer. »[5] La rencontre avec Dieu est la conscience de l’amour qui vient dans la vérité de notre vie faire toute chose nouvelle. Elle est aussi une promesse de bonheur pour l’éternité pour qui fait le choix d’écouter la Parole, de la mettre en pratique et de la partager aux frères. Dès le commencement, à l’origine du monde, la volonté du Père se révèle dans l’amour, Il se manifeste par le don de l’Esprit Saint et la réalisation de la Parole qui tire la création du néant. La création est une œuvre trinitaire et l’homme apprend qu’il est aimé parce qu’à l’image de son Créateur. Il existe dans l’amour de Dieu et il est appelé pour l’éternité par la promesse du salut. Une des conséquences de l’amour est la fidélité à la Parole, comme une assurance d’une fiabilité de la relation jusqu’au bout. Alors nous aussi nous sommes appelés sur le chemin de la sainteté à être des serviteurs fiables pour entrer dans la joie du seul et vrai Maitre qui nous fait grandir en sa présence.

 

En effet, le choix de Dieu est chemin de bonheur c’est-à-dire de communion d’amour pour l’éternité. Parce que Dieu est amour, le Père a créé le monde, et dans le souffle de l’Esprit se fait don par l’incarnation du Christ. Il se réjouit de son œuvre. « Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon »[6]. Il est dans le don gratuit à vivre en partage avec l’homme dans une coresponsabilité et qui exprime la dignité de l’homme[7]. Un don gratuit et total de l’amour qui embrase nos cœurs et nous fait devenir meilleur. Il nous transforme pour nous purifier afin de répondre librement à la gratuité de la grâce pour vivre d’amour en vérité. « Celui qui pratique la charité …sait que l’amour, dans sa pureté et dans sa gratuité, est le meilleur témoignage du Dieu auquel nous croyons et qui nous pousse à aimer. »[8] L’épanouissement dans l’amour nous fait espérer une joie sans fin avec Dieu, parce qu’Il est toujours fidèle et nous entraine dans la grande espérance du salut à faire de même. Si la fidélité est une autre manifestation de l’amour gratuit de Dieu dans un juste rapport de la relation, nous avons bien à imiter cette vertu dans toute notre vie, avec humilité et confiance certes, mais dans un effort constant de vouloir nous rapprocher de Dieu et de nous rendre disponible à la prodigalité de la grâce. Ainsi nous nous accomplissons dans l’amour en répondant à notre vocation première d’image de Dieu, et dans la réponse à l’amour toujours premier du Créateur.

 

L’amour nous unifie, et nous donne une cohérence de vie dans les choix pour Dieu et pour nos frères. Une unification de tout notre être appelé à la relation avec Dieu pour toujours à travers la louange. « Louer Dieu sans cesse fait progressivement diminuer notre « moi » et fait grandir Christ en nous, jusqu’au point où, avec Pierre, nous nous réjouissons d’une joie ineffable et glorieuse… et une voix sortit du trône ; Louez notre Dieu vous tous ses serviteurs, vous qui le craignez les petits et les grands « Alléluia ! Car le Seigneur notre Dieu Tout Puissant a établi son règne » [9] L’année sainte fait entrer le pèlerin d’espérance dans une jubilation du cœur, car la transformation de notre vie redonne cette cohérence de l’amour dans la joie de la rencontre profonde et sincère et enrichit notre vie intérieure d’un dialogue harmonieux. L’invitation à vivre cette fécondité de l’amour est d’abord de regarder le Christ et de faire appel à Lui pour l’unification de tout notre être et une réponse adéquate dans la relation à l’autre et au Tout Autre. Se tourner vers le Christ est boire à la source d’eau vive d’où jaillit la louange« Chaque fois que vous le faites, votre foi grandit et sa présence et sa joie deviendront de plus en plus réels en vous »[10] pour devenir le jour du grand appel une joie de l’éternité. Et comme nous le rappelle si justement Jean Pliya « La prière de louange s’ouvre sur une relation continue avec le Seigneur qui nous amène à le louer pour toute choses même dans nos difficultés et dans nos épreuves… car la puissance de Dieu se manifeste dans la louange de ses enfants lorsque celle-ci exprime leur confiance en Lui…Quand on ne possède pas d’autre ressource que de se confier dans la louange, celle-ci se révèle à elle seule plus que suffisante pour accomplir l’’impossible »[11] Le bonheur se vit dans la louange à Dieu et la présence de l’Esprit Saint. La prière de louange nous excentre pour vraiment nous tourner vers Dieu en vérité, et en toute circonstance lui faire confiance ; une confiance absolue. Il est Dieu. Il sait.

[1] Acte positif, qui est fait avec conscience et volonté – Efficace, qui produit de l’effet

[2] P 27 Prier comme un enfant de roi – Jean Pliya

[3] Cf. He 11, 27.

[4] &76 Evangelii Nuntiandi – Paul VI

[5] &21 Spes non confundit op cité

[6] Gn 1,31b

[7] Théologie du Corps – Jean Paul II – TDC 101-5 et 6

[8] &31c Dieu est amour – Benoit XVI

[9] P 124 de la prison à la louange – Merlin Carothers – citant Ap 19,5-6

[10] P 102 De l’enfer au paradis d – Merlin R CarothersEt

[11] P 36 Prier comme un enfant de roi – Jean Pliya

[1]

 

Resituer le carême dans la démarche de foi, c’est d’abord comprendre que c’est une démarche vers Pâques, l’accueil de la révélation du Dieu Sauveur ressuscité d’entre les morts qui nous appelle à la vie éternelle. Pour cela il nous faut vivre une conversion afin de nous détacher du péché pour accueillir pleinement la gratuité de la grâce et nous rendre disponibles au souffle de l’Esprit Saint comme nous le rappelle saint Paul. « Vivez sous la conduite de l’Esprit de Dieu, alors vous n’obéirez pas aux tendances égoïstes de la chair ». L’appel à la prière, au jeûne et au partage entre dans cette démarche vivifiante de disponibilité à la grâce.

 

Néanmoins, il nous faut rappeler chaque année la vision spirituelle de la démarche de foi. Cette année, il nous faut réfléchir à la cohérence du jeûne. La première affirmation est que le jeûne est une prière du corps pour instaurer le désir de Dieu et le souci de la fraternité dans sa propre vulnérabilité. Nous ne jeûnons pas pour faire plaisir à Dieu, ou pour un effort spirituel afin de nous gaver une fois le soleil couché. D’abord le jeûne d’eau n’existe pas dans le judéo-christianisme[2] quant au jeûne de nourriture, il autorise de manger un peu de pain. Cependant, il nous faut en comprendre le sens pour bien le mettre en pratique. L’homogénéité du jeûne nous rend disponibles lors du repas, pour passer le temps non utilisé à la cuisine et à la salle à manger dans la prière et la méditation des Ecritures. De plus l’argent économisé nous engage à vivre la vérité du partage dans le don de ce qui n’a pas été dépensé. Il nous faut garder cette triple cohérence de la conversion, dans la prière comme dialogue avec Dieu, dans le jeûne comme maitrise de soi et culture de la vertu de tempérance, et la solidarité fraternelle à travers le partage. C’est le moment aussi de vouloir être artisan de paix, ou mettre de la douceur dans notre vie et chasser toute colère ou emportement, voire d’être dans une juste relation au frère et au monde. Une fois que tout cela est compris, la mise en pratique devient beaucoup plus simple.

 

Rappelons-le une fois encore, il ne s’agit pas d’un effort physique, ou d’un contrôle irrationnel, ni d’une disposition erratique. Le jeûne peut se comprendre comme ne pas prendre un repas, ou deux ou trois repas, et mettre l’argent de côté pour pouvoir le partager. Il n’est donc pas mis de côté pour se faire une bonne bouffe le soir venu, ou pour s’acheter le nouveau téléphone portable avec le fruit de nos efforts… Cela prête à sourire… mais parfois on voit des choses bizarres… comme chez ces membres d’une communauté pastorale où après le carême les gens s’offraient pour eux-mêmes ce qu’ils avaient pu économiser. En clair le jeûne peut durer quarante jours, dans la privation, et la conversion du cœur, en ne buvant que de l’eau (de façon modérée) et du pain. Il peut être aussi de manger succinctement (comme un bol de riz), de manière abstinente (ne pas manger de viande, boire uniquement de l’eau, s’abstenir de dessert ou d’entrée, de fromage ou de friandise…). Le dimanche ne fait pas partie du carême puisque la résurrection prime sur la pénitence. Si nous pouvons comprendre le jeûne comme un choix personnel d’oblation à Dieu par le sacrifice, la démarche doit commencer par un moment de prière et de discernement à l’écoute du souffle de l’Esprit Saint pour faire les bons choix qui nous font grandir dans la vie d’enfant de Dieu et nous fait entrer dans la contemplation de Dieu avec une conscience droite. Prier avant chaque jeûne, est une autre forme de bénédicité, pour remercier le Seigneur pour ce temps particulier.

 

Mais discuter du carême en jeûne alimentaire ne nous dispense pas de comprendre la véritable signification de la pénitence qui est une maitrise de soi pour vivre la grâce de l’instant présent dans la complémentarité de notre vocation d’image de Dieu. « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai dans leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »[3] L’appel à la conversion fait retrouver le chemin de communion avec Dieu,  qui est signifié par notre volonté d’une vie fraternelle dans la juste relation. Cet appel nous décentre de nous-même pour avoir le souci les uns des autres dans un partage de ce qui fait notre vie. Or la vie de l’homme dans sa chair peut s’arrêter au superficiel, la démarche du carême fait avancer au large, pour découvrir avec le Seigneur la vie intérieure. « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »[4] L’apprentissage de la liberté nous défait de ce qui nous détourne de Dieu pour aller à l’essentiel et le choisir comme chemin de vie dans la vérité de nos actes, et la confiance en sa présence dans tous les événements de notre vie, même les plus douloureux. Car Dieu est là, fidèle dans son amour et audacieux dans l’appel à la communion et la volonté de partager cet amour avec Lui et entre nous. L’intention du jeûne doit donc être adaptée à la santé et au travail. Il serait inconséquent de jeûner et de restreindre la capacité de travail ou notre disponibilité au frère, signifiant ainsi plutôt un déni de la réalité. Le jeûne de Daniel[5] et ses compagnons n’a pas porté préjudice à l’eunuque qui les gardait, au contraire, ils apparaissaient en meilleurs formes. Cette leçon biblique nous rappelle de vivre le jeûne dans la réalité de notre quotidien et non dans un déni de la réalité. Il nous faut garder un visage joyeux, et être discret et non fanfaronner sur les places pour se faire bien voir[6]. « Parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ». Le jeûne est dialogue avec Dieu dans une relation intime qui n’a pas besoin d’être médiatisée, mais bien intériorisée dans un esprit d’intelligence des Ecritures et de sagesse qui permet de contempler Dieu le cœur pur.

 

Peut-être nous faut il développer les tendances de la chair « On sait bien à quelles actions mène la chair : fornication, impureté, débauche, 20 idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, 21 envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. »[7] La maitrise de soi englobe donc tout un ensemble de comportements déviants qu’il nous faut sans cesse corriger pour vivre la charité fraternelle.  Dans la liste de saint Paul, il y a la dimension interpersonnelle (fornication[8], impureté, débauche) qui nous abime dans la relation avec l’autre. Il y a la dimension spirituelle (idolâtrie, sorcellerie) comme un dévoiement de la confiance en Dieu qui devient défiance du frère (haines, rivalité, jalousie, emportements) et perversion de la société (intrigues, divisions, sectarismes). Le jeûne rejoint ce besoin de purification pour nous amener à un juste rapport, et une prise de conscience des difficultés à surmonter pour nous approcher de la civilisation de l’amour. L’effort de carême est donc un témoignage de notre attachement à Dieu, une annonce du royaume à venir que nous espérons de tout notre être, et une transformation au souffle de l’Esprit pour nous laisser embraser par l’amour.  Vivre de l’Esprit c’est reconnaitre avec audace que seul Dieu nous conduit. La foi est un voyage qui demande des efforts et des conversions pour, dans la nuit et l’isolement, redire avec saint Pierre ; « Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle. »[9]

 

[1] Croire à L’Evangile c’est toujours croire que le temps est favorable au salut et à l’annonce de la venue de Notre Seigneur. La rencontre dans l’Espérance, et la vie du Royaume

[2] Une exception pour les juifs, le jeûne d’Esther sur UNE journée, ne pas manger ni boire du lever au coucher du soleil. (j’ai mis l’article une en majuscule pour redire ce que fait la tradition juive, et non pas dans une lecture littérale et maladroite du livre d’Esther).

[3] Jr 31,33

[4] 1 S 16,7b

[5] Daniel 1,3-15

[6] Mt 6,16-18

[7] Ga 5,19-21a

[8] Avoir des rapports sexuels hors sacrement du mariage

[9] Jn 6 :68

L’appel du jubilé comme année de grâce de Dieu et de libération pour l’homme appelle à redécouvrir dans les vertus théologales, l’espérance. « Dans le dynamisme inséparable, l’espérance est celle qui, pour ainsi dire, oriente, indique la direction et le but de l’existence croyante »[1] Une joie de la rencontre de Dieu qui demande un témoignage crédible et attractif. La fécondité de la liberté se vit dans la semence de l’espérance où la graine de la foi donne des fruits aux multiples visages de l’amour. La dignité de l’homme image de Dieu est fondée sur cette folle espérance. « Lorsque manquent le support divin et l’espérance de la vie éternelle, la dignité de l’homme subit une très grave blessure, comme on le voit souvent aujourd’hui, et l’énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la souffrance reste sans solution : ainsi, trop souvent, les hommes s’abîment dans le désespoir »[2] Or Dieu est fidèle et nous accompagne dans toutes les étapes de notre vie, nous le savons, mais plus encore, lorsque nous marchons près du ravin de la mort, à cause de nos péchés, Il reste toujours à nos côtés, attendant le retour du cœur. « Vivons donc dans l’attente de son retour et dans l’espérance de vivre pour toujours en lui »[3] Car le jugement de Dieu nous conduit à la communion avec lui pour toujours. Dieu est fidèle à la promesse du Salut et attend de notre part un oui de confiance dans son amour. Notre liberté s’exerce jusqu’au bout dans un choix volontaire pour Dieu qui marque notre responsabilité et il peut y avoir un dramatique refus, nous le savons. « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné »[4] Et la première liberté à exercer pour le croyant est d’être à l’écoute de la Parole de Dieu, le Christ, notre Rédempteur, lui qui éclaire notre histoire de sa lumière et révèle l’amour du Père dans le don de l’Esprit Saint.

 

Revenir à la source de la foi nécessite de rappeler le kérygme « le “noyau” de notre espérance : « Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze »[5]. Le Salut de Dieu pour nos vies fonde notre espérance sur une rencontre qui nous mène à l’éternité de l’amour. Une rencontre, tout est là. Que cette année, soit l’occasion d’une vraie rencontre avec le Christ dans l’espérance des fins dernières, pour nous laisser aimer jusqu’au bout. Une rencontre au puits de la joie, allant témoigner à tous de ce que Jésus a fait pour moi, assurément il est mon Sauveur. C’est le sens de notre vocation baptismale de prophètes qui annoncent la présence de Dieu dans l’histoire des hommes. « L’espérance chrétienne consiste précisément en ceci : face à la mort, où tout semble finir, nous recevons la certitude que, grâce au Christ, par sa grâce qui nous est communiquée dans le baptême, « la vie n’est pas détruite, elle est transformée »[6] pour toujours. »[7] La rencontre du Christ nous transforme et nous engendre de nouveau comme enfants du Père, enfants du Roi. « L’Esprit Saint renouvela d’abord ma vision de la prière chrétienne et me rappela que la première étape et non la moindre est d’entrer en présence de Dieu et d’y demeurer »[8] Parfois nous confondons vagabondage et pèlerinage. Or l’espérance nous fait entrer dans le pèlerinage du Salut, en nous donnant l’horizon du Rédempteur et la volonté de construire la civilisation de l’amour.

[1] &18 spes non confundit op cite

[2] 21-3 Gaudium et Spes – Vatican II cité par &19 spes non confundit

[3] &19 Spes non confundit op cité

[4] &22-1 Gaudium et Spes op cite

[5] & 20 Spes non confundit citant 1 Co 15, 3-5

[6] Missel Romain, Préface des défunts I.

[7] &20 Spes non confundit op cite

[8] P 14 « Prier comme un enfant de roi » Jean Pliya