Les editos du père Gregoire Bellut

Nous voici dans l’année sainte en pèlerins d’espérance et prêts pour une nouvelle année. Suite à l’expérience du deuil, affermis dans la foi, il nous faut continuer de faire confiance au Seigneur en toute occasion. Voici que se profile l’ouverture d’un concile provincial sur la question du catéchuménat et le renouvellement d’une approche pastorale pour dire la vérité de l’Evangile dans le monde de ce temps. Sur la vingtaine de baptêmes de cette année, trois quarts sont des jeunes du catéchisme, c’est un renversement de tendance plein d’espérance. Le Christ continue d’appeler et de se manifester dans la vie des personnes. Mais se pose pour nous de manière très factuelle la question de l’engagement baptismal personnel.  Quel est le témoignage de notre foi dans cette nouvelle entrée scolaire ?

 

La reprise des activités doit nous concentrer sur l’annonce de la Bonne Nouvelle, car elle fait de nous des témoins par les choix de vie que nous posons et les orientations que nous prenons à la lumière de la charité et au souffle de l’Esprit Saint dans l’intelligence des Ecritures. Nous voici donc engagés dans un discernement prudentiel, seul chemin de synodalité possible pour vivre l’Eglise dans l’exigence de la Parole et l’engagement responsable enraciné dans la tradition apostolique et l’impulsion de la réalité quotidienne. Point de changement de paradigme, mais cette volonté de répondre au souffle de l’Esprit dans la vérité des situations et des transformations à opérer. Un chemin de conversion pour une sanctification personnelle et communautaire à la suite de la Parole. .  «  Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. »[1] Ce temps de reprise scolaire demande à ce que nous soyons toujours missionnaires dans les engagements que nous prenons au cœur de la paroisse, et une attention à vivre pleinement notre foi dans une cohérence du témoignage qui nous rend lumineux, parce que le Christ habite en nous. Le cri de Paul VI est toujours actuel. « Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s’ils voyaient l’invisible[2]. Le monde réclame et attend de nous simplicité de vie, esprit de prière, charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, obéissance et humilité, détachement de nous-mêmes et renoncement »[3]. Or les critères de Paul VI sont assez précis pour que nous puissions en retirer des choix pour nos vies

  • La simplicité de vie, comme un appel à aller à l’essentiel, dans une vie en profondeur où nous sommes à l’écoute du souffle de Dieu. La vie intérieure est un défi aujourd’hui dans un espace quotidien mangé par l’ogre de la sollicitation interminable, à travers les écrans, les musiques en toute occasion dans les courses, comme dans les transports et les lieux quotidiens. Retrouver le silence intérieur devient un combat pour une juste relation à Dieu, à nous-mêmes et à nos frères. La simplicité est donc de refuser de vivre au ras du sol, mais de prendre de la hauteur aux propositions pour choisir ce qui nous fait grandir et fuir toute forme d’aliénation. Ne recherchons pas le clinquant ou le populaire, mais ce qui la bonne odeur de l’Evangile. Or la tentation de la vanité est parfois très grande, le fruit a l’air si bon….
  • Esprit de prière. Retrouver la ferveur des premiers chrétiens dans nos engagements familiaux, et remettre la prière familiale au cœur de nos activités. Mais aussi, l’appétit spirituel à vivre les temps de prières en semaine à l’Eglise, comme le dimanche en étant en avance aux offices pour se préparer à la rencontre de notre Rédempteur, comme à la sortie en restant devant le tabernacle à prier. L’esprit de prière ne se déclame pas, il se vit, et il nous fait bruler du désir de Dieu pour avancer avec confiance dans la foi et avoir le regard pénétrant pour discerner avec justesse la vie de Dieu et reconnaitre le mal pour fuir le péché et toute forme de concupiscence.
  • La charité envers tous, ne doit pas se réduire à quelques-uns ni vider le centre sous prétexte des périphéries. La charité est de mettre la réalité de Dieu dans notre quotidien que ce soit Lazare à notre porte, ou les cinq frères dans la maison. Une charité liée à la relation du quotidien, nul besoin de parcourir le monde, mais la volonté d’être dans la réalité du quotidien rayonnant de cet amour pour tous. Cela demande un lien privilégié avec les petits et les pauvres pour que chacun trouve sa place, et une attention particulière pour laisser à chacun les moyens de développer ses propres talents. La charité devient donc solidarité pour permettre à chacun de grandir dans sa vocation d’image de Dieu, et d’aller vers le Père pour célébrer les louanges du Seigneur. Pas de charité sans simplicité de vie nous rendant disponible d’une part, et d’intimité avec Dieu d’autre part. La méditation des Ecritures nous aide à progresser dans un rapport juste, à l’écoute de l’Esprit.
  • L’obéissance est une liberté tournée vers les meilleurs choix afin de grandir ensemble. Elle est donc une logique de l’amour dans le renoncement à soi-même dans le but de la construction de l’Eglise. En effet l’obéissance est fruit de croissance pour qui sait faire confiance en Dieu et discerner ce qui est bon. « L’obéissance à Dieu est libératrice parce qu’elle n’enferme jamais, elle éclaire le chemin. La fidélité à la Parole doit toujours être disposée à aller plus loin que l’on avait imaginé au départ »[4] Or la médiation des frères loin d’être un obstacle sert la volonté de Dieu dans une orientation nouvelle afin qu’elle porte du fruit.
  • L’humilité est première dans toutes les vertus, parce que nécessaire pour la vie spirituelle, comme une reconnaissance de la beauté de la création de Dieu et de notre juste place de créature. Opposée à l’orgueil spirituel, et donc à l’idolâtrie, l’humilité nous renvoie à notre condition d’image de Dieu appelée à grandir par la Parole de vie et la charité active. Elle est cette lucidité d’âme qui reconnait la puissance de Dieu agissant dans notre histoire, et dans l’obéissance vit la confiance pour avancer avec Lui jusqu’au bout du chemin dans la vérité de sa présence, et la vie de grâce proposée. « S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité. Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous, mais il vous serait très nuisible de vous préférer à un seul. L’homme humble jouit d’une paix inaltérable, la colère et l’envie troublent le cœur du superbe. »[5] La méditation de l’auteur nous révèle l’humilité comme chemin de sagesse dans un juste rapport au monde et être pleinement artisan de paix afin de reconnaitre la joie de Dieu en toute chose. Le témoignage de foi passe par l’humilité et montre le chemin de la croix et de la résurrection. Ni triomphalisme, ni force arrogante, mais la joie de Dieu qui illumine notre vie et rayonne dans toutes nos relations. Telle est l’humilité qui se propose comme chemin de sanctification simple, sans fanfaronnade mais dans un ancrage de vie intérieur où souffle l’Esprit Saint.
  • Cela implique le détachement de nous-mêmes pour s’offrir aux autres dans un don désintéressé, afin de montrer le visage de Dieu dans la gratuité de l’amour. Un renoncement à vivre comme motif de conversion intérieure incessant pour reconnaitre l’essentiel et fuir le superficiel. Conformer sa vie à la Parole de Dieu demande des conversions pour ne pas être négligent dans notre vocation baptismale ni laisser l’esprit d’acédie nous remplir de tiédeur.

 

Nous avons besoin de témoin, et c’est des choix opérants qui nous rendront vraiment efficaces. Certes il nous faut mettre de l’engrais dans notre vie intérieure, par la prière et la méditation de la Parole, mais il nous faut être docile à l’Esprit pour croitre sous l’arrosage de la grâce. Il y a un désir urgent à évangéliser pour annoncer la grande espérance du salut. C’est le devoir de chaque chrétien de s’engager à professer le Christ Seigneur. Mais plus encore, il nous faut être attentifs dans nos choix de vie à faire émerger la vérité dans cet amour de Dieu, et trouver la juste relation au frère pour être pleinement artisans de paix. Que ce temps de rentrée soit celui du témoignage de notre foi dans des résolutions personnelles fécondes pour notre communauté. Soyons donc à l’invitation du Pape Grégoire le grand « Une armée en marche, et l’on entend bien comme « la rumeur d’une armée en campagne », car leurs rangs résonnent, à la louange du Dieu Tout-Puissant, du cliquetis du glaive des vertus et de l’arme des miracles. »[6]

 

 

[1] 1 P 2,9

[2] Cf. He 11, 27.

[3] &76 Evangelii Nuntiandi – Paul VI

[4] P 208 Obeir en homme libre, Laurent Camiade

[5] Livre I,V, 2 Imitation de Jésus Christ

[6] Homélie VIII, 11 p 291 – Homélie sur Ezechiel, Grégoire le Grand

La faute d’orthographe qui implique une confusion entre le « sa » comme adjectif possessif et le « Ca » comme pronom démonstratif (et qui peut se remplacer par cela) est tellement répandue que j’en suis resté dubitatif ? Derrière le possessif qui est devenu si commun dans la langue, quels que soient le contexte, n’y a-t-il pas la problématique d’un personnalisme en recul face à une possession qui en oublie le bien commun pour ‘sa’ satisfaction individuelle ? N’est-ce pas le symbole d’un basculement civilisationnel, en écho d’un mal profond d’une société en perte de sens car en perte de Dieu ?

 

L’individualisme est naufrage de fraternité. L’incapacité à vivre la gratuité dans la relation, pour être possessif sur tout, interroge notre relation à la maison commune, que ce soit dans l’abus de la nature, la distorsion de la relation fraternelle et la violence mimétique induite. La gestion des colères, et les emportements dans les manifestations où tout est propice à la barbarie sociale avec une révolte parfois fort discutable montrent cet esprit de possession ignorant le bien commun. Le « sa » devient le « à moi » de gré ou de force. Alors  le ‘ça’ comme une partie inconsciente des désirs primitifs est devenu le « sa » dans une inconscience possessive jusqu’à la pathologie, en quelque sorte une appropriation désordonnée d’une soif de pouvoir et de possession ainsi que d’une intrusive relation à l’autre ?. Nous pourrions même y voir une dimension spirituelle où le « sa » oublie d’abord le don pour de l’appropriation. Dieu m’a promis, c’est un dû, et je vais l’acquérir à la force des poignets. Mais dans la toute-puissance, surgit la peur face aux murailles de Jéricho[1]. Néanmoins le combat, avec le Seigneur à nos côtés nous donne la victoire. Les possessifs, eux ont en héritage la déchéance et la mort dans un culte du néant.

 

Que se passe-t-il dans un appétit de possession sans maitrise de soi ? Nous entrons dans un culte idolâtrique, pour être comme des dieux. L’orgueil spirituel est justement ce refus de confiance en Dieu pour faire par soi-même. D’ailleurs le combat spirituel est parfois dû à notre envie de faire à la place de Dieu. Comme Abraham attentif à réaliser la promesse de Dieu, celle d’une abondante descendance, se tourne vers sa servante pour avoir un fils. Mais Dieu lui montre qu’Il peut agir quel que soit l’âge ! La démarche de foi demande la confiance, comme un abandon à la divine volonté, mais toujours dans une démarche responsable par l’entretien du dynamisme de l’amour pour nous rendre à chaque instant disponibles à agir selon le dessein de Dieu. Nous pouvons avoir une promesse de Dieu, mais il nous faut laisser le moment opportun se vivre afin de remplir notre mission première d’image de Dieu appelés à la ressemblance. Il ne s’agit donc pas de posséder, mais bien de servir dans l’humilité du cœur, pour une cohérence de la vie intérieure avec les actes que nous posons. Quels sont donc les signes que nous avons à vivre pour entendre le souffle de l’Esprit dans notre histoire ?

 

Nous le savons, devant Jéricho, le Seigneur montre sa puissance en demandant au peuple de la promesse, une confiance en sa parole par un signe engageant ; faire le tour de la ville. Ils doivent lâcher prise pour accueillir le don de Dieu. La foi demande de l’engagement. Elle n’est pas réduite à une pensée cérébrale mais pose des actes. Et les murailles s’écroulent. Hélas ! Combien d’expériences où personnellement nous accueillons la désespérance devant les situations parce que nous comptons sur nos propres forces, au lieu d’être des serviteurs du Verbe fait chair pour laisser la grâce agir. Combien de fois manquons-nous de foi ? L’esprit de possession nous aveugle sur la puissance de Dieu et dans un mouvement d’orgueil nous met en face de nos échecs ! « .À cause de l’orgueil et de l’égoïsme, l’homme découvre en lui des germes d’asocialité, de fermeture individualiste et d’humiliation de l’autre.[2] » La soif de possession nous fait oublier le partage et la relation, ce qui est vrai pour les relations humaines l’est également vis-à-vis de Dieu, où nous nous prenons parfois comme des dieux, où nous voulons faire à la place de Dieu. Un bon paradoxe d’une situation de pouvoir et de force arrogante,  pour finalement se reconnaitre complètement faible.

 

Les pasteurs évangéliques, notamment en Afrique noire ou en Amérique du Sud sont dans un pouvoir de charisme qui s’apparente souvent à du charlatanisme. L’ignorance crasse de certains sur des articles de foi pourtant établis dans la communion œcuménique, les marginalise dans des sectes, quand bien même sont-ils populaires. Les suivre devient alors dangereux voire diabolique, même s’ils ont un fort impact de séduction, surtout si vous êtes entravés dans la séduction. De plus, notons les assemblées menées dans l’hystérie démonstrative d’une volonté d’emprise et les fruits de désordre que cela induit. Tout cela est couronné par un rapport à l’argent dans une vision de l’évangile de la prospérité, et la suffisance d’eux-mêmes, avec presque toujours des contradictions flagrantes. Nous ne parlerons pas des formes de gourou intervenant dans la liberté des consciences, ni des scandales d’une vie fortement débridée. Les fidèles deviennent des esclaves, adulant une idole au lieu de recentrer leur vie sur le Christ. Certes, Dieu agit, toutefois le discernement devient prudent lorsque nous observons le désordre d’une vie. Il n’empêche pas la grâce de passer, mais cela ne dit rien de la sainteté de la personne, et la vertu de prudence doit éclairer nos décisions dans un ensemble qui mène au Christ. La puissance de Dieu se manifeste pleinement dans l’obéissance de la foi. L’attrait possessif de « son » pasteur sans discernement est peccamineux. Les alertes des frères et des sœurs doivent trouver un écho dans l’intelligence de la foi pour trouver les points d’attention à soulever et vérifier la conformité à la Parole de Dieu. La puissance de Dieu se vit dans la raison, et trouve son rayonnement dans la prière et la communion. La prière m’ouvre t-elle à un espace de liberté ? Suis-je vraiment dans la joie de Dieu ? La rencontre de Dieu me fait-elle grandir ? Le combat spirituel n’est pas une fin en soi, mais le désert nécessaire pour franchir la terre promise en fils et non en esclave. Un vent de liberté souffle lorsque l’Esprit Saint entre dans notre vie, pour nous faire gouter à la vraie joie.

 

Le problème du combat spirituel est de laisser Dieu agir, et savoir passer sur l’autre rive en toute confiance. Il y a donc un vrai danger à s’égarer dans une forme de possession qui nous sort de nous-mêmes. « Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le bien ne palpite plus. »[3] En effet, l’amour irradie nos cœurs, mais l’individualisme le dessèche et le vide. L’appel à l’euthanasie et au suicide dit assisté n’entre-t-il pas dans une telle démarche ? Comment répondre au vide pour ceux qui ont oublié Dieu, si ce n’est par le suicide et une culture de mort ? . Or nous tous, baptisés, et confirmés dans l’Esprit Saint, nous sommes pour la civilisation de l’amour en rappelant la beauté de toute vie, et l’unité de toutes nos actions vers un seul but, être témoins du Christ. Point d’idéologie, mais une écoute au souffle de Dieu pour nous laisser guider avec confiance. L’attention aux frères, et notamment aux plus pauvres, c’est-à-dire aux marginalisés, et ce n’est pas qu’une question d’argent, nous remémore la traversée du désert comme une contemplation de l’action de Dieu tout au long du chemin, qui agit et nous fortifie. Faire mémoire de l’action de Dieu dans notre histoire nous oriente à saisir une unité humaine de l’histoire, comme une construction de l’ensemble où chacun a une place. Ce qui fait sens, c’est Dieu et Lui seul ! A nous de ne pas nous laisser accaparer par de multiples occupations, mais bien de nous attacher à la réalité du moment pour aller à l’essentiel. La hiérarchie des valeurs passe alors par un discernement contextuel pour saisir ce qui importe vraiment au temps précis. La prière ne supplante pas l’action, et l’action ne dispense pas de la prière. Laisser Dieu agir, avec confiance en sa Parole nous fait remémorer son action dans notre histoire, et l’héritage des saints comme modèle de foi.

 

Nous voici appelés à témoigner de notre foi, dans la confiance en Dieu et parallèlement une disponibilité à l’Esprit Saint pour agir au moment opportun. Certes il y a des demandes de responsabilité qui peuvent se transformer en démission de la foi. Cependant il nous faut faire confiance à Dieu et demander le secours de sa grâce. Restons des serviteurs de la Parole et non des possesseurs de la grâce, et veillons en artisans de paix à avoir toujours la plus juste relation avec nos frères et toute la création. Sans cesse il nous faut être dans une conversion intérieure pour vraiment entrer dans l’intelligence de la foi et s’ouvrir pleinement au souffle de l’Esprit Saint. Alors nous pourrons comprendre que l’humilité est chemin de sainteté pour être comme des serviteurs à disposition du maitre afin d’écouter la voix du Seigneur et le laisser agir au moment opportun. « Sois fort et prends courage ; espère le Seigneur. »[4]

[1] Josué 6

[2] &150 CDSE citant Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 25: AAS 58 (1966) 1045-1046.

[3] &2 Evangelii gaudium – François

[4] Ps 26,14

Il nous faut prolonger notre réflexion sur les aidants et les familiers d’une personne demandant l’euthanasie. Comment devons-nous nous positionner ? En rappelant notre responsabilité du don de Dieu et la vérité de l’amour jusqu’à redécouvrir à chaque instant la volonté de Dieu. Nous sommes responsables de nos frères devant Dieu qui continue de nous interroger : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »[1] Dans l’humilité, il nous faut relire notre propre expérience de la relation dans la vérité de la personne humaine et de sa dignité propre. Si un jeune homme de 20 ans décide de se jeter du pont par désespoir amoureux, et parce que c’est une trop grande souffrance de supporter cela. Naturellement chacun fera en sorte de l’en dissuader. Mais lorsque c’est un vieux dans un lit d’hôpital, ou une personne avec une pathologie grave, alors là, tout est permis. N’allons pas dans l’hypocrisie relativiste qui cherchera à dire que ça n’a rien à voir. « Ça » a justement tout à voir.

 

L’accompagnement des personnes est de rappeler le don précieux de la vie comme une occasion de cheminer ensemble dans une relation plus forte car plus vraie lorsqu’on est proche de la mort. La fin de vie s’accompagne d’une relation de vie et non d’une forme de terrorisme par la possibilité d’accélérer la mort. La vie de l’homme est relation et l’accompagnement de chacun dans tous les aspects de la réalité quotidienne ouvre d’autres horizons. « Chaque vie conçue est un grand bien et la destruction et l’interruption de la grossesse sont un mal énorme »[2] disait le cardinal Wojtyla, et c’est aussi vrai pour l’euthanasie. La destruction de toute vie est un mal pour toute l’humanité, et sa conscience. Nous pouvons parler d’une conscience commune abimée par des actes insensés. La liberté interpersonnelle implique une responsabilité de tous, dans les choix d’un. Rien n’est neutre dans ces domaines, surtout si socialement nous en faisons un acquis. Comment les générations futures pourront comprendre ce néobarbarisme ? Non, l’euthanasie n’est pas la dernière liberté à conquérir, mais la énième tyrannie à établir. Déjà d’ailleurs certains attaquent la liberté de conscience pour obliger à la pratique des actes euthanasiques sans parler des abusifs délits d’entrave. Tout est dit dans l’application mortifère et liberticide de telles mesures.

 

Derrière la question de l’euthanasie, c’est toute la dignité de la personne qui est en cause. Or la dignité de la personne est signifiée entre autres par la fraternité. Toute personne est digne car elle est d’abord mon frère. Dans la devise républicaine, on peut aisément le comprendre. La dignité est liée à la reconnaissance d’une même fraternité, d’une même humanité. Elle n’est donc pas liée à la liberté, mais à la relation et à cette égale dignité face à toutes les réalités. « La dignité humaine ressemble plus à un appel à un postulat qu’à un fait accompli ou bien élaboré par les hommes au plan aussi bien collectif qu’individuel. »[3] La dignité de la personne comme postulat demande ainsi de relayer cette fraternité dans la réalisation de la place de chacun au cœur de la société. Ce qui se comprend de manière républicaine se comprend encore mieux avec la définition religieuse d’homme créé à l’image de Dieu. Personne ne peut porter atteinte à cette image, et la valeur de don de la vie reste à respecter dans une cohérence des contingences. La dignité de l’homme à la lumière du Christ Rédempteur est bien une « dignité de la grâce de l’adoption divine et en même temps la dignité de la vérité intérieure de l’humanité ».[4] L’accueil d’une relation à l’autre qui accompagne, et soutient avec persévérance pour un meilleur bien, est compagnon d’humanité. Un artisan de la vie pour la dignité de la personne humaine et de son histoire afin d’aider à trouver une juste place, prendre conscience de sa valeur et faire mémoire de ce qu’il y a de beau et de vrai. La vraie liberté de l’homme est d’abord un accueil de l’histoire de l’autre et sa véritable dignité.   Ni euthanasie, ni acharnement thérapeutique, impliquent alors le respect du corps en premier face à l’invasion des technologies. « La dignité de l’homme signifie qu’il faut placer l’être humain plus haut que tout ce qui a été conçu par lui dans le monde visible… L’homme ne vit pas pour la technique, pour la civilisation, et même pas pour la culture. »[5] L’homme vit pour la relation dans la construction d’une civilisation où chacun a toujours sa place, quel que soit son état, et ne peut en aucun cas être abandonné à son propre sort, ou vouloir accélérer son sort. La transcendance de la vie humaine rappelle chacun à son propre devoir de responsabilité de vie dans les actes à poser.

 

Alors comment accompagner une personne fatiguée de la vie, et dans une position de détresse telle qu’elle demande la mort ? D’abord lui rappeler qu’elle a de l’importance à nos yeux, et que nous sommes encore heureux de passer du temps avec elle. Que nous l’accompagnons dans sa démarche de partage d’histoires, et de valorisation de ce qui a été accompli. D’une recherche de relation riche de rencontres où le lendemain est attendu avec ardeur. « La personne est un tel bien que l’attitude juste et riche, porteuse de valeurs, ne peut être envers elle que l’amour. »[6] Une personne qui se sait aimer, dans la juste relation à l’autre, et la vérité du partage ouvre à d’autres réalités. Dans les demandes d’euthanasie, il faut entendre les détresses et les solitudes, comme parfois les désarrois suicidaires, et certainement pas prendre la demande comme argent comptant. Sans cesse rappeler qu’il ne faut jamais perdre confiance, et avancer dans sa propre histoire pour gouter à tout ce qu’il nous faut vivre. Déployer aussi ce qu’il faut pour aider à accompagner la souffrance, notamment en prenant du personnel compétent et formé. Savoir retrouver dans l’histoire, malgré les faiblesses du moment, les forces qui nous ont accompagnés jusque-là. Et pour nous chrétiens, la première force c’est le Christ Rédempteur qui nous dévoile par son incarnation la véritable dignité humaine jusqu’à l’agonie de la croix. Ne nous détachons pas du Christ. Par la foi il nous rend véritablement libres et nous apprend que l’amour se vit dans la vérité de nos actes et la juste relation aux autres pour construire un monde meilleur. L’amour s’est vraiment manifesté par la croix et redonne à toute vie humaine ses racines et son sens. « L’homme n’est pas capable de se comprendre lui-même à fond sans le Christ. Il ne peut saisir ni ce qu’il est, ni quelle est sa vraie dignité, ni quelle est sa vocation ni son destin final »[7]. Le débat de l’euthanasie a forcément une dimension spirituelle et tout baptisé doit donc réfléchir à la lumière de son baptême et de la tradition apostolique. La foi est commune et cohérente. Elle ne peut être une affaire d’option personnelle ou de sentiment issu d’une expérience souvent émotive et peu rationnelle.  Retrouver le dialogue avec la personne, c’est lui rappeler l’amour de Dieu, mais aussi de notre présence fraternelle dans un témoignage de notre foi. « Une Église qui construit les ponts, le dialogue, toujours prête à accueillir …avec les bras ouverts tous ceux qui ont besoin de notre charité, de notre présence, de dialogue et d’amour. »[8] Cet appel général du nouveau pontife romain prend une coloration particulière dans la problématique de la fin de vie. Là plus qu’ailleurs il nous faut témoigner de l’audace de la foi missionnaire, et de cette présence du Christ qui illumine toute vie. Tenir les bras ouverts pour accueillir toutes les histoires et articuler l’ensemble dans la grande espérance du salut, où Dieu dans sa miséricorde accueille tout pénitent pour son royaume. Les besoins dans ces étapes ultimes de la vie ne sont pas une proposition de mort, mais bien un accompagnement de vie pour la vie éternelle.

 

Non, l’euthanasie n’est pas une bonne aide active à mourir, mais bien un meurtre avec préméditation. Il nous faut protéger le langage des avatars vaseux pour faire passer des notions étrangères à la raison et à la vérité. Défendre avec clarté la vie, c’est refuser le brouillard des situations pas souvent explicites pour trouver prétexte à la transgression de la loi de toute société : « Tu ne tueras pas. » Souvent nous aurons à répondre avec précision sur les positions pour ne pas répondre à des slogans mais effectivement recentrer le débat sur l’essentiel et refuser tout ce qui pourrait être un déracinement du bien commun et de ce qui fait la civilisation. Nous avons à réfléchir sur la personne humaine avec un devoir de lucidité pour ne pas entendre les sirènes des possibles, et d’un « puisque c’est possible, faisons-le ». La construction des Babel de la mort dans une volonté de recherche technique et d’accompagnement par des substances de plus en plus précises est l’agonie de la raison. Encore faut-il réentendre que la personne humaine est un sujet pour une relation et non un objet à ranger dans un cercueil.  « La personne est un tel bien qu’on ne peut pas l’utiliser, elle ne peut pas être traitée comme objet et donc comme moyen pour atteindre un but. »[9] La volonté d’une régulation économique et démographique doit nous rendre opposés à cette proposition au nom même de la dignité humaine et de sa valeur intrinsèque.

 

Le naufrage d’une humanité réclamant l’euthanasie est patrie en perte d’âme. Elle est cette épave de la raison dans la mer des émotions, et les tempêtes de l’actualité et de la technique sans réflexion sur le sens et ce que cela induit de notre notion d’être ensemble et la vision d’espérance. Soyons une Église de communion où chacun a sa place, et où nous allons à la rencontre de chacun dans toutes les occasions afin d’aider à la croissance humaine et à la révélation de la vérité de l’amour dans le Christ, source de toute vie. Comme le rappelle si justement le saint pape, « aucune circonstance, aucune finalité, aucune loi au monde ne pourra jamais rendre licite un acte qui est intrinsèquement illicite, parce que contraire à la Loi de Dieu, écrite

[1] Gn 4,10

[2] p. 236, notre ami Karol Wojtyła de M. Maliński, le centurion 1980, ouverture du 8 février sur le colloque L’interruption de la grossesse dans tous ses aspects.

[3] p. 174 Mon ami Karol Wojtyła de M. Malinski le centurion 1980 Radio Vatican 10 octobre 1964

[4] &11 Redemptor Hominis – Jean-Paul II

[5] p. 174 Mon ami Karol Wojtyła de M. Malinski le Centurion 1980 Radio Vatican 10 octobre 1964

[6] p. 252 Mon ami Karol Wojtyła op. cité Référence au livre Les fondements du renouveau, l’étude sur la réalisation du concile Vatican II 1972

[7] p. 358 Mon ami Karol Wojtyła de M. Maliński le Centurion 1980 fin du premier voyage de JP II en Pologne

[8] Discours du 8 mai 2025 – Loggia – Léon XIV

[9] p. 252, mon ami Karol Wojtyła, op. cit. Référence au livre Les fondements du renouveau, l’étude sur la réalisation du concile Vatican II 1972

Dans une recherche sur le sens de la vie, il nous faut discerner l’histoire de vie de chacun et relire dans le contexte les positions. Une étude belge montrant que les mêmes personnes ayant une pleine santé sont pour l’euthanasie, avec ce qu’elles refusent, et quelques années plus tard, lorsqu’elles sont atteintes justement des maux décrits, refusent l’euthanasie. L’argument du validisme, comme posture idéologique, décrié par les opposants est tout à fait légitime. De même l’imposture financière dans un cynisme assumé doit être dénoncée au nom même de la raison, voyant en l’autre un frère, et de notre foi en disciple du Christ sachant reconnaitre en l’autre l’image de Dieu, la valeur sacrée de la bénédiction.

 

Les affres du validisme[1]

L’argument de l’euthanasie est posé par des personnes souvent non concernées, mais extrapolant l’avenir. « Au cas où » dans la souffrance, ils puissent y avoir un recours. L’argument est stupide, puisque la douleur peut être traitée par le déploiement des soins palliatifs dans presque la totalité des cas, et la souffrance étant liée à un état psychique, demande un accompagnement, lui aussi déployé par les soins palliatifs et l’accompagnement psychologique. . Que reste t’il à l’argument « au cas où » ?  Rien ! Finalement, l’euthanasie n’est pas une question médicale mais une question de société qui renvoie à la dignité de l’homme dans l’accompagnement de sa vie et du sens de la fraternité par une relation proche et bienveillante. Hélas ! Nous sommes dans une forme d’idéologie stérile déployée par les « validistes » nous disent ceux qui souffrent de pathologies invalidantes. Le validisme étant donc le point de vue discriminant de personnes valides et qui s’oppose au point de vue de la personne porteuse d’un handicap invalidant et subissant l’exclusion au nom de ses pathologies.

 

Or l’argument d’une posture idéologique par des personnes n’ayant pas à se poser la question dans le quotidien, face à d’autres ayant des pathologies nécessitant à chaque fois des choix de vie pour gouter à l’extrême moelle de la vie, interroge pertinemment la position. Déjà le cas Vincent Humbert suppliant le droit de mourir avec une demande répété de sa part et finalement tué par sa mère « par compassion », a déclenché une salve de demandes d’autres malades dans des pathologies similaires suppliant qu’on ne le débranche pas. Or l’argument des valides est d’être extérieur à la souffrance vécue et de prendre des positions pour le bien des autres, dans une perversion compassionnelle. L’homme doit être accompagné, et non laissé dans l’abime décisionnel de sa propre solitude. La solitude ontologique dans le livre de la Genèse[2] renvoie à un impératif du relationnel, d’abord avec les animaux dans l’échange, et puis avec la femme dans la complémentarité. Face à la mort, et à l’absurdité du mal, l’accompagnement de la dignité humaine est bien de tenir la main pour vivre avec l’autre le passage. L’argumentaire doit tenir compte de l’histoire de chacun, et ceux qui sont concernés, notamment ceux qui vivent des pathologies invalidantes sont bien prédominants face à ceux qui parlent ex nihilo.

 

De plus, à travers une volonté de pacte social, il faut être attentif à ce que l’on véhicule dans la société. Si le fait d’être en parfaite santé est perçu comme une vraie liberté, faisant croquer la vie à pleines dents, avec l’insolente chance d’être sain et une recherche d’épanouissement à perte de sens, sans oublier la fascination d’une perfection physique que les salles de sport fabriquent de plus en plus, et l’illusion d’une recherche de performance pour la beauté du corps, on voit bien une vision superficielle et très matérialiste de la relation à l’autre. Tout étant dans l’apparence ! Ainsi les pathologies invalidantes, et la triste condition humaine dans le misérabilisme du moment dépendant renvoient à l’échec comme une perte de chance d’être pleinement, et avec l’horreur de la souffrance, comprenant parfois des difformités repoussantes. Alors pour le bien du peuple, éradiquons tout cela dans l’euthanasie, comme l’ont voulu certains régimes totalitaires ! L’euthanasie autorise ainsi à confier le travail aux médecins plutôt qu’au soldat ! Notons le progrès ! (C’est cynique mais très factuel). L’euthanasie est donc une condescendance à leurs propres maux, et une aide active à mourir pour une telle indignité ! Comment ne pas se révolter en tant que disciple du Christ face à de telles visions nous privant de la juste fraternité !

 

L’homme est créé à partir de la poussière du sol. Cela renvoie à une approche de ceux qui sont atteints dans leur vulnérabilité par un mal les rendant invalides. La vulnérabilité exerce une position sur le sens de la vie particulière. D’ailleurs sont-ils encore des personnes ou un tas de cellules à exciser ? Le problème profond d’une loi autorisant à tuer sur des critères discutables, est l’exemplarité d’un tel comportement et du relativisme de l’acte. Toute la question de la dépression – ou plutôt de la dépréciation de soi dans le handicap – devrait être abordée, mais également, une volonté de faire place nette sur tout ce qui pourrait être perçu comme des produits défectueux. Parler de dignité dans le droit de mourir est un non-sens. La dignité de l’homme est bien dans la croissance de vie, et les personnes dans des situations invalidantes en ont une conscience aigüe et vérifiée dans la réalité du quotidien. Proposer l’euthanasie, orientée vers toutes pathologies invalidantes, est discriminant d’une part, et d’un paternalisme confondant d’autre part. Cette forme de discrimination par la pathologie invalidante et ceux qui sont valides est infamante. Mais de telles positions sont liées aussi à la facture économique qui devient point de fracture

 

L’impensé économique

Relevons la problématique économique dans le système de santé, et l’étranglement budgétaire actuel qui pourrait justifier des choix douteux sur l’accompagnement de la vie. Comme est douteuse la volonté des organismes de santé et de retraite d’ouvrir le choix à la mort comme solution de vie…. Les promoteurs entrent dans ce courant de gestion démographique mondiale, avec une maitrise du vivant au nom d’une viabilité de confort et de maitrise des ressources.

 

Dans un débat sur la maitrise des dépenses de soins, la proposition de l’euthanasie fait économiser « 1,4 milliard d’euros par an »[3] comme le souligne Le Point. Il y a bien une rupture de fraternité que rappellent les études sur ce qui est déjà commis dans d’autres pays ayant accepté cette loi régressive. « Si l’on rapportait à la France les chiffres de « l’aide à mourir65 » … on enregistrerait 46.000 euthanasies par an, soit 177 euthanasies par jour ouvrable. En appliquant à ce nombre de décès le coût annuel de 26.000 euros de la dernière année de vie …, on arriverait approximativement à terme à 1,4 Md d’euros d’économies annuelles de dépenses de santé, si l’on transposait la législation du Québec. » L’article du Point cité fait froid dans le dos, par une approche utilitariste si éloignée de tout lien fraternel. L’autre est perçu comme un ticket à valider ou à rejeter. Le cout de la vie, et le cout sociétal de la prise en charge des personnes, comme un paquet d’humanité à charge de l’ensemble, posent la question de la dignité humaine et du sens même d’être en relation. Les anthropologues parlent de civilisation, lorsqu’on enterre les morts c’est-à-dire de porter souci vers l’autre jusqu’au dernier souffle. Avoir une vision purement économique est donc refuser l’accompagnement du dernier souffle. Les ratios proposés par le journal marquent aussi une autre réalité de l’approche de l’euthanasie beaucoup moins sympathique, parce que moins empathique. Signalons une fois de plus ; les premiers promoteurs de l’euthanasie sont les mutuelles de santé ! Il n’y a plus rien à ajouter une fois que l’on part de ce constat, même si un concert d’idiots utiles se joint à l’impensé économique pour justifier de telles positions !

 

Ajoutons la réflexion du psychiatre An Haekens citant son confrère : « Il constate par ailleurs un lien entre le nombre croissant des demandes d’euthanasie et le « déshabillage financier des soins » qui porte atteinte à la qualité  de vie des personnes souffrant d’une maladie psychiatrique de longue durée »[4] Il y a bien une volonté de rationalisation économique avec l’absence de l’humain pour un meilleur rendement. Dans un autre domaine l’utilisation de l’Intelligence Artificielle (IA) peut mener vers les mêmes impasses dans une utilisation perverse de l’outil. L’homme est au cœur de la relation dans le pacte social, et l’accompagnement des plus vulnérables un choix de conscience pour partager la dignité humaine. Elle n’est pas et ne peut pas être un choix de mort, et encore moins l’accompagnement dans la mort. Derrière ces propositions de mort n’y a-t-il pas une crucifixion de l’homme au nom d’un intérêt économique ? Soigner coûte cher, éradiquer la vulnérabilité de l’homme en proposant la mort parait être une solution à moindre frais ! Mais que construisons-nous comme société ? Quelle est cette violence que nous introduisons comme une horde barbare de postures idéologiques pratiquant la politique de la terre brûlée pour une plus grande perte d’humanité ? L’euthanasie est une marche vers la déshumanisation, et l’argument économique en est une arme bien réelle. Seule une conscience droite puisant d’abord dans la raison, et la loi naturelle, et se prolongeant dans la foi et le discernement prudentiel,  pourra trouver des parades efficaces à un tel fléau sociétal.

 

Le débat éthique sur le fonctionnement de notre vie morale, passe effectivement sur le sens, et non la mathématique desséchante des chiffres. Ne nous y trompons pas, le lien économique est bien présent, et doit être souligné dans l’accompagnement, comme un surplus d’humanité et non un coût. Tout est question de point de vue. Cette histoire des Andes nous le rappelle. Une fillette de 6 ans portait sur son dos son frère de 4 ans. Un homme passant dit avec empathie à la fillette, « C’est là un bien lourd fardeau ». La fillette répondit « Ce n’est pas un fardeau, c’est mon frère ». Tout est dit dans la vision du monde et la demande de mort est souvent un appel à la vie relationnelle, une vie fraternelle et non un fardeau d’être. Le point de vue de l’un comme poids physique et contré par la vision de l’autre comme aide psychique. Pour l’accompagnement de la fin de vie, nous avons à regarder avec les yeux de la vraie fraternité. Tenir bon avec le souffrant pour ajouter du sens à sa vie. Mais voilà, l’économique persiste à se montrer tenace. « Mise à part une prétendue pitié face à la souffrance du malade, l’euthanasie est parfois justifiée par un motif de nature utilitaire, consistant à éviter des dépenses improductives trop lourdes pour la société »[5] Les fardeaux lourds d’une société anxiogène sur l’avenir est prête au désastre planétaire comme le révèlent tous les discours sur la crise du climat, ajoutons les guerres sporadiques et une forme insidieuse d’insécurité nationale et internationale. Toutes ces anxiétés alimentent le débat sur l’euthanasie comme une solution à prendre en compte. La foi nous rappelle notre propre responsabilité à déployer les talents pour travailler au bien commun et être attentif à la maison commune dans une écologie intégrale. « Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme. En attendant, le monde de la consommation exacerbée est en même temps le monde du mauvais traitement de la vie sous toutes ses formes. »[6] La violence de la proposition d’euthanasie doit être également refusée dans son argumentation économique, comme une forme d’égoïsme du pacte social. La vie morale est la consécration de la vie fraternelle dans la vérité de l’amour et la gratuité du don. L’homme n’est pas une équation budgétaire ou une variable d’ajustement dans une pensée économique – de fait repliée sur elle-même.

 

Ajoutons à cela une forme d’hypocrisie dans le fait de voir que cela est discriminant. En effet, si nous sommes tous concernés, il y a bien une hiérarchie sur des échelles variées, suivant le contexte et la situation socio-économique. « Le chef médecin légiste de la province (Ontario – Canada) fait valoir que la pauvreté, la dépendance des patients vis-à-vis des prestations sociales et leur instabilité de résidence expliquent le recours à l’euthanasie pour ce public vulnérable, qui n’est pas en phase terminale78. Alors que l’isolement social concerne 15% des euthanasies en phase terminale, ce pourcentage monte à 39% pour les euthanasies qui ne visent pas des personnes en phase terminale79. »[7] L’euthanasie serait alors une solution pour cacher ces pauvres que l’on ne voudrait point voir. 39 % de personnes demandant l’euthanasie du fait de leur propre situation économique met à mal le bien-fondé d’une loi qui se révèle profondément inique et inhumaine. Et en France, s’il existe de vraies prestations sociales, qui par ailleurs grèvent le budget, la pauvreté reste un réel fléau bien présent, et les demandes d’euthanasie toucheront plus durement ceux qui sont dans le besoin économique ou social, aussi bien que ceux errants d’autres morts sociales.

[1] Le validisme – ou capacitisme – désigne un système de préjugés et de discriminations à l’égard des personnes en situation de handicap. Une société validiste considère les personnes sans handicap (« valides ») comme la norme, le handicap étant perçu comme un manque, et non comme une conséquence d’évènements de la vie ou d’une diversité au sein de l’humanité. Sciences humaines – 7 fevrier 2022 Qu’est-ce que le validisme ?

[2] Gn 2,18

[3] Le point, 8 fevrier 2025, Jérome cordelier « Le Dr Pascale Favre, autrice d’une note de la Fondapol, constate que les pays qui ont légalisé cette pratique ont élargi son champ d’application, provoquant l’explosion des demandes. » (Pascale Favre et Yves-Marie Doublet sont docteur en droit)

[4] P 93 Euthanasie l’envers du décor,  article l’euthanasie pour souffrance psychique sans issue d’An Haekens étudiant dans le passage le psychiatre Boudewijn Chabot

[5] &15 Evanelii Vitae – Jean Paul II

[6] &225 Laudato Si – François

[7] Etude de Pasclae Favre et Yves-marie Doublet Janvier 2025, les nons-dits économiques et sociaux du débat sur la fin de vie – Fondation pour l’innovation politique – fondapol org

 « J’ai dit au Seigneur ; Tu es mon Dieu, je n’ai pas d’autre bonheur que toi » La foi est une rencontre avec Jésus Christ, une communion personnelle de l’amour de Dieu, dialogue du jaillissement de la grâce qui illumine notre vie de sa Vie. Brigitte a témoigné avec audace de cette rencontre merveilleuse d’un Dieu qui est Père. Comme elle l’avait écrit « Moi j’ai un papa qui s’occupe de mes affaires »[i]. Une redécouverte de paternité, à la suite des conversions d’un Dieu que j’ai osé appeler Père. L’espérance du salut est relation à la paternité de Dieu, elle nous invite à participer à la joie du Royaume en enfants libres dans la foi pour laisser passer la lumière et se rendre disponibles à sa présence. Oui, la foi est un partage d’une relation amoureuse, avec cette ardeur missionnaire pour le partager à tous, comme une rencontre à vivre pour chacun. Alors résonne l’appel de l’apôtre comme ligne de conduite baptismale. « L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas… mais trouve sa joie dans ce qui est vrai » Point de long discours ou de structuration de discours théologique, mais cette expérience fondamentale de l’amour qui transperce l’être pour pénétrer à l’intérieur et embraser l’âme de ce désir insatiable de Dieu.

 

L’émerveillement du dialogue avec Dieu

Ma mère, Brigitte était une femme de prière. Nul ne peut lui retirer cela. Parfois un peu trop, j’entends bien, mais une volonté d’être dans le souffle de l’Esprit et de se laisser guider par la voix du Seigneur pour lui rendre hommage de tout son cœur. Par le chapelet, ou le parler en langue, elle témoignait des merveilles de Dieu et dans une lecture attentive de la Parole méditait tout cela dans son cœur en réfléchissant comment le vivre au jour le jour. Nous avons à témoigner de notre foi par une vie de prière où nous faisons confiance en Dieu en toute circonstance et choisissons toujours la croissance de l’amour pour grandir avec le Seigneur. Toute prière m’ouvre les horizons de mon humanité pour vivre ma vocation baptismale au service du Seigneur dans ce dialogue où tout prend sens lorsque je suis disponible à la grâce. «  . Saint Jean de la Croix recommandait de « s’efforcer de vivre toujours en la présence de Dieu, soit réelle, soit imaginaire, soit unitive, selon que les actions commandées le permettent »[ii]. Au fond, c’est le désir de Dieu qui ne peut se lasser de se manifester de quelque manière dans notre vie quotidienne : « Efforcez-vous de vivre dans une oraison continuelle, sans l’abandonner au milieu des exercices corporels. Que vous mangiez, que vous buviez […], que vous parliez, que vous traitiez avec les séculiers, ou que vous fassiez toute autre chose, entretenez constamment en vous le désir de Dieu, élevez vers lui vos affections »[iii]. La mort de Brigitte, femme de prière nous montre comment vivre la prière dans le quotidien de la vie avec persévérance et quel que soit l’âge. Au dernier moment de sa vie, elle priait encore comme une supplication de l’action de Dieu dans sa vie jusqu’au dernier souffle. Rejoindre son Seigneur et entrer dans la communion des saints avec son époux et ceux qu’elle a rencontrés sur terre pour chanter les louanges du Seigneur.

 

Oui nous avons vu une vie de prière ancrée dans la tradition. Le pater noster que nous chanterons tout à l’heure, est d’abord une histoire familiale mais aussi une expérience de prière commune. Chanté lors de l’enterrement de mon grand-père avec tous les frères et sœurs de Brigitte, il rappelle l’importance d’une tradition que parfois nous avons trop vite oubliée sous prétexte de modernité autre nom d’une intolérance policée. Ma Mère avait une ouverture aimant l’ancien et le nouveau dans une recherche de se rapprocher de Dieu par la prière de louange et l’expression la plus juste de célébrer Dieu avec beauté. Elle aimait autant le Credo en latin, que le dernier chant charismatique sorti. Une diversité des chants pour se rapprocher de Dieu avec une volonté d’être tout à Lui pour toujours dans une forme de détachement de ce monde pour laisser Dieu se manifester pleinement. Le psaume nous invite à cette prière de louange « devant ta face débordement de joie ! A ta droite éternité de délices ! » qu’il nous faut cultiver dans le quotidien comme l’expression de cet amour pour Dieu qui se voit dans ma relation fraternelle. Une juste relation à l’amour de Dieu dans la vérité de nos actes et l’ardeur de notre foi. La prière est cette relation de complémentarité avec Dieu qui nous unifie et nous redonne une cohérence intérieure. En effet en contemplant l’amour nous sommes appelés à vivre d’amour et nous témoignons de cet amour dans toutes nos relations, c’est le fruit même de la prière. La vie intérieure introduit l’âme au désert et fait éprouver cette liberté d’image de Dieu appelée à laisser le feu de l’amour l’embraser sans la consumer, dans une communion avec le Fils pour rejoindre le Père dans le souffle de l’Esprit.

 

témoigner de la miséricorde du Seigneur

Lors d’un partage avec un paroissien, celui-ci me raconta plus tard, qu’en entendant ma mère Brigitte, parler de Dieu, il pouvait presque le toucher à ses côtés. En effet, comme une jeune fille amoureuse de son bien-aimé, Elle était dans ce désir de partager la grâce de Dieu, et de témoigner de sa foi vivante. Intrépide jusqu’à faire des pèlerinages, tant en Terre Sainte, qu’au Canada, ou à Rome avec l’ICCROS elle n’a pas cessé de raconter son bonheur d’avoir Dieu pour père et d’entrer dans la danse. « La danse de l’amour exalté, la danse de l’amour ressuscité, la danse de l’amour vainqueur, la danse de l’amour glorieux, la danse de l’amour croissance et vie, la danse de l’amour infini »[iv] Il y a un dynamisme de la foi dans ce partage de vie pour un monde meilleur. En disciple, elle a su être dans l’écoute de la Parole, mais aussi dans ce regard de bienveillance pour les frères et la capacité d’écouter parfois des heures, afin d’aider chacun à un chemin de croissance. La vie de disciple est de permettre une liberté féconde dans la croissance de chacun. Nous avons peut-être à réentendre cet appel de Dieu à vivre d’amour dans une recherche de communion en artisan de paix, et à garder un regard de bienveillance sur les autres. Certes, dans une Eglise un peu bousculée aujourd’hui, on est parfois plus dans la mort sociale que dans la bienveillance et l’ingérence intempestive de certains n’aident pas à un discernement prudentiel et juste. Qu’importe ! C’est à chacun de nous, en pierre de l’Eglise, d’appeler à la vérité de l’amour dans une recherche du meilleur bien, et d’aimer davantage pour vivre la miséricorde comme un don de Dieu pour nos frères.

 

Dans cette vie en profondeur, l’amour est bien ce jaillissement de la bénédiction de Dieu dans notre vie comme image de Dieu qui gouverne nos désirs et nous invite à lui ressembler dans des choix libres responsables pour une fécondité de la foi. Ne regardons pas autour de nous, mais bien en nous, comment nous sommes ouvriers du royaume en faisant germer l’amour autour de nous. Par notre baptême nous portons cette mission d’annoncer l’amour de Dieu pour chacun d’entre nous, comme la réalisation de la grande espérance du salut obtenu par le Christ. Plus nous aimons, plus nous savons pardonner, et plus nous répandons la bonne odeur de l’espérance du salut, un chemin de sainteté pour tous ceux qui y répondent. Le témoignage de l’amour s’enracine dans le pardon et répond à la foi par l’espérance. La miséricorde est un geste prophétique dans un monde de plus en plus violent et clivé. La résurrection nous fait entrer dans l’amour éternel. La mort est une pâque, un passage pour contempler Dieu face à face. L’espérance nous porte à vivre notre foi dans la force de l’amour parce que Dieu est amour. Pas d’autre logique que celle d’aimer dans la juste relation pour participer à l’héritage du royaume. « Le Christ en personne est le paradis, la lumière, le rafraichissement, la paix assurée que visent l’attente et l’espérance des hommes »[v]. Brigitte en  a témoigné, et nous avons à porter cet héritage de la foi ancré dans la tradition apostolique pour continuer d’amener au Père toutes les âmes. Dans ce moment de prière pour les défunts, retrouvons la logique de l’amour jusqu’au pardon et laissons-nous embraser par le désir de Dieu pour connaitre la vraie joie de demeurer en sa présence.

 

Une liberté de l’amour dans la fidélité des choix fondamentaux

S’il est une recherche de Dieu qui a porté ma mère, Brigitte, c’est cette volonté de vivre en fidélité à sa Parole et la volonté d’écouter la Parole de Dieu.. Et les nombreux passages, comme des étapes de vie, marquent aussi l’itinérance de la foi qui est faite de recherche, et d’affinement. Elle a fait du scoutisme, et même de la JAC, jeunesse agricole catholique. J’ai été un peu étonne de la voir dans ce mouvement de jeunesse, « Qu’as-tu été faire là-dedans », lui ai-je lâché ! Elle m’a témoigné de la grâce de ce mouvement dans son étape de vie, comme une belle expérience de maturation humaine. Elle a continué les mouvements, comme les équipes notre dame, et les foccolaris ! Un désir de Dieu tout azimut. Une liberté d’aller dans les mouvements pour continuer de chercher Dieu. Puis l’expérience du Renouveau en 1973 au Bec Hellouin et ce changement de regard où l’expérience de l’Esprit Saint faisait sens de manière nouvelle. Certes, il y a eu beaucoup d’incompréhension en paroisse, et elle s’est souvent sentie jugée. Mais « la miséricorde se rit du jugement » et avec fidélité elle a été à l’écoute de la Parole. Sans cesse elle a continué avec humilité d’avancer dans la confiance en Dieu et en son œuvre, tout en partageant cette expérience nouvelle. Le Renouveau c’est d’abord une guérison physique, et cet appel du Seigneur « Crois-tu que je peux te guérir », puis cette guérison inexpliquée dès le lendemain, et son action de grâce allant au groupe de prière en Normandie chaque semaine, pendant plus d’un an avant de fonder son propre groupe en paroisse. Pour la petite histoire, elle avait attaqué la sécurité sociale en justice, car elle trouvait que les indemnités de son handicap n’étaient pas assez forte, et elle avait gagné ! Mais voilà, maintenant guérie, il fallait faire la vérité. Donc elle écrit à la sécurité sociale pour dire que le Seigneur l’avait guéri et donc elle ne pouvait plus percevoir les indemnités mensuelles. La réponse de la sécurité sociale fut anthologique. Madame, la sécurité sociale est un organisme laïque qui ne croit pas au miracle, nous maintenons donc votre indemnité. Le groupe de prière, l’étoile radieuse du matin, et la volonté de faire une petite communauté de vie n’ont pas tenu dans le temps et au bout de vingt-cinq ans s’est arrêté. Néanmoins dans les fruits,  plusieurs ont demandé le baptême, d’autres ont été guéris de la dépression, puis il y a eu la réalités d’un accueil inconditionnel dans un accompagnement constant. Ce groupe a été source de grâce, référence parmi les multiples groupes de prière, comme une instance d’insertion ecclésiale des fruits de l’Esprit.

 

Cette liberté de la foi dans les multiples rencontres, ou elle a pu partager avec ardeur cette rencontre du Christ avec des grands noms de l’école biblique de Jérusalem, ou avec Jean Pliya et d’autres noms pour le renouveau. Un couple qui ne payait pas de mine mais partageait à tous la foi avec disponibilité et générosité. Les parents ont côtoyé aussi le Full Gospel, les hommes du Plein Evangile, avec enthousiasme, tout en percevant la fragilité d’un œcuménisme tirant vers le protestantisme et ils se retirèrent silencieusement pour continuer leur chemin de foi. Les expériences spirituelles demandent du discernement et ne sont pas toujours sans poser question, mais les orientations de vivre du Christ et d’être dans l’obéissance de l’Eglise, tout en maintenant un éveil sur le souffle de l’Esprit Saint leur ont permis de continuer de grandir dans la foi. Il est important de se dire que l’expérience humaine ne se faisait pas de certitude ou de perfection, mais bien d’une marche qui demande sans cesse un peu de discernement, beaucoup de conversion personnelle, de remise en question pour agir dans la vérité de la Parole et trouver le chemin de croissance qui sera le nôtre.

 

Conclusion

Nous prions pour le repos de l’âme de Brigitte et en même temps nous témoignons de la grande espérance du salut. La foi se manifeste par la confiance en Dieu et cette brulure intérieure de l’amour pour avancer dans la communion des saints, c’est-à-dire des vivants et des morts. En serviteur fiable, Brigitte entre dans la joie de son maitre, et nous avons à continuer notre chemin de foi avec confiance. Entendons là nous dire : J’entrerai dans la louange au ciel les bras levés vers mon Père pour chanter ma joie d’être enfin avec Lui pour l’éternité dans la civilisation de l’amour qui ne s’éteint jamais.

[i] Mon Père, Brigitte Bellut

[ii] &147 Gaudete et exsultate – François – Degrés de perfection, 2 (Œuvres complètes, Paris 1990, p. 313).

[iii] Id., Avis à un religieux pour atteindre la perfection, 9b (Op. cit., p. 311).

[iv] Mon Père, Brigitte Bellut

[v] P 133 La mort et l’au-delà – Joseph Ratzinger

Comment vivre le débat sur la fin de vie sans s’interroger sur l’essence de la vie, et sa valeur propre, indépendamment des circonstances et des accidents ? La vie comme mystère de la profusion de la relation féconde doit se raisonner. Comment regarder l’enjeu principal, qui est d’accueillir la vie de Dieu en nous et d’en être dépositaire et non propriétaire ? Le sens de la vie introduit à la dimension eucharistique par l’oblation et l’appel à la nouveauté de la relation à Dieu.   En effet, à travers le sacrifice de la croix et la proclamation de la résurrection un nouvel horizon d’alliance se fait jour, où tout est possible puisque Dieu est présent. A travers l’eucharistie, Jésus nous donne le don de la vie en Dieu, et à travers ce partage, nous fait reconnaitre l’amour pour le vivre en esprit et en vérité. Nous le savons, « L’homme ne peut vivre sans amour »[1] L’amour est un chemin d’humanité qui révèle nos vulnérabilités et parallèlement toutes ses richesses.

 

Le principe de la vie nouvelle oriente nos choix de société dans une recherche du vrai bien, qui est relation à l’autre et accompagnement, mais certainement pas l’abandon souvent cynique et de la mort comme solution finale. L’existence chrétienne est un chant d’action de grâce pour les bienfaits du Seigneur en toute circonstance, un choix de confiance en sa providence pour continuer de vivre sa foi, en cohérence avec la Parole de Dieu. Le mal et la souffrance sont bien une réalité de l’existence humaine, et plutôt que de l’effacer, il lui faut faire face pour trouver les thérapies nécessaires à une amélioration somatique et un développement de la relation pour accompagner chacun dans son histoire. Oui, il nous faut continuer de tenir la main, même si c’est celle d’un mourant, surtout si c’est celle d’un mourant. La souffrance et la réalité de la mort nous confrontent à nos propres vulnérabilités.  « Accepter de demeurer dans cette situation de fragilité est l’occasion de nous approcher du lieu intime et mystérieux où la force de vie coule en nous comme un don gratuit »[2]  Or l’accompagnement de la vie est la clé de toute fraternité, comme être de relation. Souvent, les demandes de mort sont des appels au secours. Ce qui est vrai pour certaines tentatives de suicide est également vrai pour des demandes d’euthanasie, voire d’avortement. Il n’y a pas seulement une mort sociale et une demande de renaissance, mais également une demande d’attention d’être pour accompagner la fatigue d’être soi en pétillement de joie à retrouver dans ce cri d’être une personne aimée, reconnue et qui a toute sa place malgré sa grande vulnérabilité. « Aucun homme n’est un échec, la vie humaine garde toute sa dignité, même lorsqu’elle est marquée par la souffrance »[3] La vie a de la valeur humaine, comme source de relation et d’interaction. Alors les horizons changent pour continuer ce lien d’humanité jusqu’au bout de la relation. Une volonté de dépassement de soi pour être en communion et reconnaitre l’importance de sa place dans la communauté humaine.

 

L’appel à l’attention aux plus pauvres passe, par l’accompagnement des mourants, et l’impératif à être présent, parfois dans le silence lorsque la Parole devient de trop, mais toujours dans la prière et l’imitation du Christ présent à chacun. La souffrance nous fait peur, et Jean-Dominique Bauby[4] raconte comment l’isolement social s’est fait peu à peu, certains prenant le train de Paris jusqu’au seuil de sa chambre à l’hôpital de Berck pour finalement refuser d’entrer et repartir. L’enjeu de l’accompagnement des plus faibles au nom d’un principe d’humanité semble aujourd’hui remis en cause par une loi qui ferme toute discussion par le délit d’entrave. L’investissement des soignants dans les services de soins palliatifs est un engagement pour la dignité humaine et l’accompagnement de la relation afin de révéler le sens de l’humanité. La lâcheté du choix de la mort est un refus d’être en relation. Nous ne pouvons pas en être solidaires, ni de près, ni de loin. L’homme dans sa vulnérabilité a besoin de fraternité comme de liberté de croissance pour grandir en relation et s’épanouir pleinement dans sa nature propre.

 

Nous sommes en Eglise le corps du Christ et nous avons à prendre soin de ce corps dans la communion que nous vivons les uns avec les autres en artisans de paix. Nous ne sommes pas des légionnaires de la mort. Ainsi, le témoignage de notre communion ecclésiale et le discernement nécessaire aux situations demandent impérativement d’obéir à la tradition apostolique, non de manière servile, mais dans la responsabilité baptismale et notre vocation prophétique à la compréhension de la Parole du Christ formulée par le saint Pape de manière rigoureuse.  « … en conformité avec le Magistère de mes Prédécesseurs[5] et en communion avec les Evêques de l’Eglise catholique, je confirme que l’euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; elle est transmise par la Tradition de l’Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel..[6] » Cela ne supporte aucun relativisme, même s’il faut une définition claire de l’euthanasie sans confusion avec l’acharnement thérapeutique ni des moyens disproportionnés. L’importance de rappeler ce qui fait notre communion ecclésiale et la norme morale qui en découle sur un tel sujet doit orienter notre connaissance pour approfondir les Écritures et entrer dans l’intelligence de la foi afin de se mettre véritablement au service de la charité.

La tyrannie de la mort dans l’irrationalité de la peur

La base de l’adhésion se fait pour beaucoup sur une idéologie de la peur comme déclencheur d’un assentiment. La manipulation est en marche. L’instrumentalisation des situations dans un sentimentalisme débordant de générosité fraternelle, pour couper tout lien avec l’autre, situe bien le paradoxe du positionnement. Mais la peur de la souffrance, l’absence des soins palliatifs et l’isolement des personnes tant social qu’économique engendrent une volonté de ne pas être un poids pour la société. La norme utilitaire devient alors le principe premier de toute décision. Au nom de la liberté, nous voici dans le règne de l’arbitraire sous-tendant l’individualisme, mais glissant dans une tyrannie qui ne dit pas son nom.

 

La peur est mauvaise conseillère, dit le proverbe. Elle est surtout un instrument efficace d’assujettissement de toute politique totalitaire. Lors de la pandémie du Covid Wuhan, certaines dispositions absurdes comme le confinement à géométrie variable, et sans distinction de l’espace nous montrent dans une forme de solidarité nationale mal aiguillée les dérives despotiques jusqu’à interdire le culte religieux. La peur fonctionne comme un catalyseur d’angoisse pour orienter nos décisions sur ce qui parait le plus vital sans discernement préalable pour anticiper un mal. L’injonction du « je ne veux pas souffrir », sous-entendu parce que ce n’est pas humain, enjoint à vouloir la mort comme unique issue. C’est absurde ! Nous ne pouvons pas réfléchir ex nihilo à une situation. La souffrance n’est pas un projet d’avenir, ni quelque chose qui peut se penser en amont. La vraie liberté est de choisir en connaissance de cause dans une compréhension du contexte et une participation de tout notre être. Refuser la peur, c’est refuser d’être maitre de tout, et de tout décider par avance. Au moment opportun nous aurons à faire des choix humains, chacun de nous exerçant son discernement avec prudence au plus profond de sa conscience pour répondre avec sérénité à l’instant présent.

 

Certes, la difficulté de voir notre finitude, s’exprime dans les enterrements comme un rappel à la fugacité de nos jours. Et si nous étions le prochain que souhaiterions-nous de notre vie ? Alors se produit une forte réaction de maitrise dans de tels moments afin de choisir même l’insaisissable. Cela parait bien illusoire. « Je veux contrôler comment je vais mourir. » comme un appel lointain d’être « comme des dieux » On sait bien que parfois la mort nous surprend, mais lors de l’apparition de la maladie, tout d’un coup, nous voulons être les maitres, et le déploiement d’une mort annoncée, loin de rassurer, réactive un mécanisme de défense en parlant de liberté pour choisir sa mort. Tout cela n’est pas bien rationnel. Or le Christ nous a libéré de la mentalité d’esclave qui fonctionne sur la peur, pour faire de nous des hommes libres en Dieu notre Sauveur. Sans cesse, il nous faut approfondir les changements de vie qu’opère l’accueil du salut de Dieu, et les repositionnements que nous avons à vivre, en chassant toute peur au nom du Christ et de son Evangile.

Un âgisme qui ne dit pas son nom

Le débat sur la loi de la fin de vie est en fait un débat sur la fraternité et l’accueil de l’autre dans toutes ses réalités ? Doit-on accompagner, ou doit-on tuer ? Le cas du suicide étant assez éloquent, si un jeune de vingt ans décide de se jeter du pont, dois-je lui faire entendre raison ou le conforter dans son choix ? Si la réponse vient spontanément pour la préservation de la vie, pourquoi en serait-il autrement d’une personne de cent ans ?

 

En fait, L’euthanasie est d’abord la cible des vieux laissés pour compte. En dehors du lien social du travail, certains s’isolent peu à peu. Le suicide des personnes âgées est une réalité, comme le syndrome de glissement observé dans certaines situations de vieillissement. D’autre part, il est vrai que la perte d’autonomie et des repères, ainsi que parfois la précarité, n’aident pas à la rencontre, et nous entendons régulièrement parler de ces morts découvertes dans leurs appartements plusieurs mois après le décès, voire des années après, sans que personne ne s’en soit préoccupé. Alors ? Doit-on continuer à laisser vivre ceux qui grèvent les caisses des retraites ? Ne doit-on pas faire un âge limite, comme 75 ans aux Pays-Bas pour vie accomplie ? Que dire de ce jeune trentenaire, acteur économique reconnu, qui déclarait de manière péremptoire « il faut tuer les vieux à partir de 65 ans », et une fois l’âge atteint, répond aux détracteurs ; c’est une erreur d’appréciation, une erreur de jeunesse. Les propositions absurdes touchant l’âge sont nombreuses. Retrouver une conscience de l’homme dans toute sa dimension, demande d’accepter aussi sa vulnérabilité, et ce qui est de l’ordre de l’imprévisible. Les vieux nous l’apprennent chaque jour, dans la sagesse d’une juste distance et la prudence des âges.

 

Ne soyons pas hypocrites, l’euthanasie concerne en grande partie les vieux, et la pensée magique de l’indécence de les laisser vivre. Euthanasiez-vous comme les autres, pourrait-on leur dire à travers la nouvelle loi votée. Dans des contextes manipulatoires, on pourrait entendre ; « Vous avez mal, vous souffrez ? La mort est la solution ! » L’âgisme, concept du racisme sur l’âge, est un fléau du mercantilisme. La vie n’a pas de prix parce qu’elle parle d’amour en devenir. « La société doit respecter et promouvoir la dignité des personnes âgées. Elles ont encore une mission »[7]. C’est cela, la recherche relationnelle. La dignité de l’homme se vit dans  nous faut changer les mentalités et refuser de voir l’âge comme une décrépitude de vie, ou un déshonneur, voire l’encombrement d’un espace de charge psychique. Un tas d’humanité à réduire à néant. La perception utilitariste des relations humaines, et le refus de la vulnérabilité sont le naufrage de la dignité humaine. Rappelons-nous que nous sommes tous appelés à vieillir, tous n’y arrivent pas.

 

Ainsi, accompagnons chacun dans cette richesse du temps qui se déroule avec quiétude, même s’il y a des turbulences. Soigner l’aiguë c’est aider au passage vers un meilleur bien, et non pas une recherche à rendre inéluctable la mort, jusqu’à la provoquer. Les attentes des vieux, dans le service des urgences, comme la prise en charge chez certains soignants, voire dans les véhicules d’urgence comme les régulateurs de SAMU, font scandale. Parce qu’on est vieux, l’injonction sociétale serait « crève en silence ! ». La crudité des réalités demande un sursaut de la conscience pour démasquer les impostures sentimentalistes « c’est pour votre bien » ou, pire encore, « puisque vous le demandez-vous le valez bien », proposant ainsi la culture de mort en hommage. La résistance est de refuser le mensonge de l’utile pour conjuguer le sens de l’homme et sa dignité propre. Le prophétisme est de laisser l’Esprit Saint souffler dans nos vies pour nous montrer l’ancrage de la Parole, et la force du témoignage pour aller jusqu’au bout du don sincère de soi-même. Dieu sait, à nous d’être disponible à la grâce du temps.

[1] &10 Redemptor Hominis – JP II

[2] P. 60 Euthanasie, l’envers du décor, chapitre L’instrumentalisation du médecin – Catherine Dopchie (oncologue médical, spécialisée en soins palliatifs)

[3] &65 Evangelium Vitae JPII

[4] Le scaphandre et le papillon, l’auteur raconte son attaque cérébrale et les conséquences dans une communication limitée au clignement de son œil gauche, situation connue sous le nom de locked in syndrome

[5] Cf. Pie XII, Discours à un groupe international de médecins (24 février 1957): AAS 49 (1957), pp. 129-147 ; Congrégation du Saint-Office, Decretum de directa insontium occisione (2 décembre 1940) : AAS 32 (1940), pp. 553-554 ; Paul VI, Message à la télévision française : »Toute vie est sacrée » (27 janvier 1971): Insegnamenti IX (1971), pp. 57-58 (La Documentation catholique, 1971, p. 156) ; Discours à l’International College of Surgeons (1er juin 1972): AAS 64 (1972), pp. 432-436; GS 27

[6] LG 25.

[7] &191 Christus Vivit – François

Euthanasie, naufrage républicain pour orphelin spirituel

 

La loi sur l’euthanasie et le suicide assisté, sobrement appelée aide à mourir, serait selon le quotidien Le Monde  « la réforme sociétale la plus importante depuis le mariage pour tous »[1]  Que dire de la référence pour amorcer une impasse anthropologique ?A défaut d’en voir une évolution moderne, il nous faut voir un barbarisme sauvage dans un refus d’accompagnement et une optique utilitariste saupoudrée d’injonction sociétale,  « cachez cette souffrance que je ne saurais voir »[2]. Une hypocrisie d’une régression appelée avancée sociétale, optant pour un changement anthropologique majeur, et une brisure d’un interdit fondateur qui est le meurtre[3]. La loi est-elle encore républicaine ? Elle dénie la fraternité dans un refus d’accompagnement des personnes. Elle est un manque de liberté dans le délit d’entrave, mais aussi dans une possibilité d’instrumentalisation des positions. Enfin elle est un refus d’égalité dans l’accompagnement, les plus riches pouvant profiter de soins d’accompagnement alors que pour les autres l’euthanasie sera l’excellente porte de sortie ? Nous y voyons une escroquerie sociétale dans un rapport de force trafiqué. L’égalité dépend du portefeuille. De plus, résonne l’adage « La vie n’a pas de prix, mais elle a un coût. » A coup sûr, il y a  bien une indignité à proposer la mort comme porte de sortie à l’accompagnement de la vie ! Mais la loi votée par les députés va à l’encontre des commandements de Dieu, et notamment du sixième  « Tu ne tueras pas »[4] obligeant à la résistance et à une prise de conscience de nos responsabilités prophétiques pour annoncer la grande espérance du salut. La vérité de l’amour est relation féconde à l’autre, et certainement pas un effacement par la mort et l’appel au néant.

Une approche spirituelle

Ne nous y trompons pas, il y a bien une dimension spirituelle dans la question de l’euthanasie, comme du suicide assisté, regroupée sous la fallacieuse expression Aide ‘active’ à mourir. Toutes les religions monothéistes et même le bouddhisme sont contre une telle iniquité. Nous, judéo-chrétiens, nous réaffirmons que l’homme est créé à l’image de Dieu. Et nous sommes appelés à la vie éternelle, dans une disposition au don de Dieu et non dans une volonté de toute puissance afin de tout maitriser. L’orgueil technologique entraine un refus de la vulnérabilité et une vision utilitariste de la vie, avec une évaluation quantitative de la dignité ou pas de la personne, ce qui est le propre des tyrannies, et dans cette appréciation subjective de l’être humain, une justification abjecte de l’esclavage et de toute forme de domination sur les plus faibles. Certes, d’autres formes de religion ésotérique comme la franc-maçonnerie[5] sont assurément dans d’autres considérations, notamment à cause d’un rapport de fraternité tronqué par l’initiation et une hiérarchie de l’inégalité et de l’arbitraire ouvrant d’ailleurs à toutes les absurdités possibles.

Vraiment digne ?

Le principe de la dignité, discutablement invoqué pour ceux qui nous assomment de la liberté de choix à mourir et qui paradoxalement sont justement les promoteurs d’une tyrannie dans le délit d’entrave et le refus d’être en désaccord, interroge. La loi votée en est un exemple. L’orientation malsaine de la culture avec les films et les documentaires allant dans un même sens, montre une information tronquée, partiale et manipulatoire. De plus, l’équivalence des positionnements, pour ou contre,  mettent à mal une prise de conscience respectueuse des choix de chacun dans un pacte social cohérent et d’une réflexion ancrée dans la raison et l’expérience d’une recherche de bien commun. Comme le dit le Saint Pape, qui a connu deux dictatures, le nazisme et le communisme : « Tout semble se passer dans le plus ferme respect de la légalité, au moins lorsque les lois qui permettent l’avortement ou l’euthanasie sont votées selon les règles prétendument démocratiques. En réalité, nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique, qui n’est tel que s’il reconnaît et protège la dignité de toute personne humaine, est trahi dans ses fondements mêmes:  Comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu’on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes? »[6] Rien ne peut justifier une demande de mort. Cela entraine une vision désespérante des situations et enclenche souvent un refus de fraternité dans un renfermement sur soi. Or la réflexion du saint Pape est une critique des faux droits « nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique » et un refus affirmé d’y adhérer. Ce droit est une trahison de vie et notamment des plus petits. De fait, c’est un appel à prendre conscience de la fracture instaurée dans la négation de toute vulnérabilité. Certes, il y a bien un fondement religieux pour nous, mais il y a d’abord un débat sur la raison et la capacité à vivre ensemble un chemin d’humanité où chacun est à sa place et est accompagné jusqu’au bout, et non abandonné à ses propres affres. L’avertissement du saint Pape illumine avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui le débat :  « Revendiquer le droit à l’avortement, à l’infanticide, à l’euthanasie, et le reconnaître légalement, cela revient à attribuer à la liberté humaine un sens pervers et injuste, celui d’un pouvoir absolu sur les autres et contre les autres. Mais c’est la mort de la vraie liberté »[7] La perversion d’une telle pensée trouve sa pointe dans l’impensée économique et la volonté de faire des économies sur la vie des citoyens d’une part, et le cynisme d’avoir un corps correspondant à ses rêves et de refuser toute forme de vulnérabilité d’autre part. La dignité n’est pas dépendante du contexte de vie, mais bien de la nature même de la personne.

Les vulnérables « un tas de néant »[8]

Nous avons à développer une vigilance dans l’accueil des plus vulnérables, notamment dans la maladie et l’isolement social, vraies sources de pauvreté. Comme le rappelle le pape Léon XIV, « le marché est le lieu des affaires, où malheureusement s’achète et se vend autant l’affection que la dignité, en essayant d’en tirer profit.  « Et quand on ne se sent pas valorisé, reconnu, on risque même de se vendre au premier venu. »[9] En effet, nous avons à prendre garde aux sujets de fin de vie et à ne pas tout voir par le prisme de la douleur pour justifier une position mettant à mal la fraternité. La relation ne s’achète pas dans une forme d’utilitarisme des situations, mais demande au contraire de témoigner de la gratuité de l’amour comme don de Dieu pour chacun et partage solidaire d’une même expérience d’enfant de Dieu aimé par le Père, sauvé par le Fils, et vivant du don de l’Esprit dans la joie de la relation. La marche d’espérance de l’année jubilaire invite à reconnaitre le frère en toute situation pour faire un bout de chemin avec lui et développer un accompagnement ajusté à la réalité du moment, à travers une écoute active pour continuer d’être un frère en humanité pour une recherche du meilleur bien. Le sens de son existence se vit au cœur de la Parole de Dieu et dans l’exercice de l’amour pour témoigner de cette grande espérance du salut. Dieu vient à la rencontre de chacun afin de valoriser chaque histoire à travers un travail d’accompagnement et de bienveillance. Dans chaque situation, « il y a toujours la possibilité de trouver un sens, parce que Dieu aime notre vie »[10] et que nous ne sommes pas propriétaires de nos vies, mais dépositaires, avec la responsabilité pour chacun de porter du fruit et de rendre compte du don de Dieu en serviteur fiable des charismes partagés. Retrouver ce qui est juste pour nous et pour nos frères demande un discernement prudentiel pour ne pas entrer ni dans un relativisme empreint de compromission ni dans une rigidité excessive tuant la relation. L’appel du pape doit nous interroger : « Notre monde peine à trouver une valeur à la vie humaine, même en sa dernière heure : que l’Esprit du Seigneur éclaire nos intelligences, pour que nous sachions défendre la dignité intrinsèque de toute personne humaine. »[11] La dignité de la personne est fondée sur ce qu’elle est et non sur ce qu’elle fait. La valeur de la vie est donc liée à la dignité de la personne d’accueillir le don pour donner du sens au jour nouveau et retrouver les liens nécessaires à l’expression d’un dialogue où la fraternité s’exprime le plus intensément possible.

 

L’accueil de la vie demande au disciple du Christ une vigilance accrue, comme le rappellent les pères conciliaires : « Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine ; … tout ce qui est offense à la dignité de l’homme ; … les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. »[12] Les sujets d’ailleurs sur la mort de l’homme ne sont pas séparés ; ce qui est vrai pour le début de la vie avec l’avortement et l’eugénisme qui s’ensuit a aussi des répercussions sur la fin de vie. Le rapport au travail et la relation sociale induisent toute la société dans une démarche cynique d’utilitarisme à outrance et la montée des burn out et des situations familiales de plus en plus complexe, comme les troubles de la santé mentale peuvent avoir un lien. La culture de mort étant la recherche d’une vie calculée selon les besoins économiques et le rapport de production. C’est une forme cynique de comprendre les rapports humains, et assez désespérante. Les maux de notre société actuelle y puisent leurs racines.

 

[1] Le Monde 28 mai 2025

[2] // Fourberie de Scapin – Molière, acte III scène 2

[3] Ce qui fonde toute société est l’interdit de l’inceste et du meurtre cf Levi Strauss, on y ajoute parfois le cannibalisme et la violence mimétique

[4] Ex 20

[5] NB la franc-maçonnerie est reçue par l’Etat avec les autres religions dans un même groupe d’échange. Le discours du Président Macron sur la mise en place de l’euthanasie en un tel lieu est éloquent.

[6] &19 Evangelii Vitae – Jean Paul II

[7] &20 Evangelii Vitae – Jean Paul II

[8] J. P Sartre

[9] Catéchèse du 4 juin La vie de Jésus, les paraboles  8 les ouvriers de la vigne Pape Léon XIV

[10] ibid

[11] ibid

[12] 27&3 Gaudium et Spes – Vatican II

Lors de la création du monde et avant toute vie, l’Esprit Saint était là, pour régénérer la terre entière du don de Dieu. « Au commencement le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. »[1]  Avant toute chose, Dieu est présent pour se manifester dans le dynamisme de l’amour. Il donne vie à la création par le souffle de l’Esprit Saint, ainsi la parole se révèle créatrice. Toute vie spirituelle commence par la réception de l’Esprit Saint qui manifeste l’amour du Père et illumine la Parole du Verbe. L’alliance avec l’homme est de donner la vie en plénitude. L’homme est appelé à une relation dans la communion d’amour illuminé par la vérité des choix afin de poser un dialogue confiant au jardin d’espérance. Dans ce temps de grâce qui nous conduit de l’ascension à la Pentecôte, il nous faut être attentif à demander la vie de l’Esprit, la surabondance de la joie de Dieu dans notre histoire, l’illumination de la Parole qui fait de tous nos actes une hymne d’action de grâce. La source de toute vie se trouve dans le don de Dieu, et en serviteurs fiable nous avons à développer nos talents pour être fidèles aux Ecritures.

 

La responsabilité de l’homme dans l’écoute de la Parole de Dieu est de persévérer dans la confiance pour choisir librement l’amour en toute circonstance. La liberté est source de vie lorsqu’elle s’oriente vers l’amour dans une recherche de relation féconde comme le rappelle le Saint Pape. « L’homme est appelé à une plénitude de vie qui va bien au-delà des dimensions de son existence sur terre, puisqu’elle est la participation à la vie même de Dieu. »[2] Vivre humainement c’est participer à l’œuvre de Dieu. Aussi, le refus d’être en confiance avec Dieu est un détournement de notre vocation première à l’amour, et conduit à une impasse mortifère. Alors le choix évolue en aliénation et devient désespérance et tyrannie dans cette illusion de vouloir être comme des dieux. Hélas, l’orgueil spirituel est de se prendre pour des dieux, dans la folie des choix d’une culture de mort cynique et nihiliste. Au contraire, l’Esprit Saint nous conduit dans la foi au Christ à retrouver l’intelligence des Ecritures afin d’être promoteurs de la vraie vie, celle qui nous mène à la communion éternelle avec Dieu. . « Peu à peu, la Révélation fait saisir de manière toujours plus claire le germe de vie immortelle déposé par le Créateur dans le cœur des hommes »[3] Il y a la bénédiction de Dieu dans chaque vie humaine, comme une implication forte de sa présence, par l’image, et une volonté de nous conduire à Lui. En Jésus, au souffle de l’Esprit nous sommes vivifiés par la grâce pour répondre par notre témoignage de sa présence en nous et autour de nous. La croissance de la liberté se fait dans la vérité du discernement pour reconnaitre ce qui vient de Dieu et ce qui nous fait grandir, et refuser tout ce qui vient du mauvais.

 

Accueillir cette fraternité dans la fécondité de l’amour pour une communion éternelle, demande de refuser le cynisme d’une souffrance. Surtout lorsque celle-ci semble selon les cyniques escamoter la dignité propre d’image de Dieu de l’homme dans son lien à la vie. « La vie que Dieu donne à l’homme est bien plus qu’une existence dans le temps. C’est une tension vers une plénitude de vie »[4] Le temps a une dimension divine dans l’accomplissement de sa Parole dans nos vies, et un appel à prendre le bon rythme pour accueillir la grande espérance du salut. L’appel à vivre cette plénitude demande la confiance dans le quotidien et la persévérance à l’écoute de la Parole à apprendre de toute situation sous le regard du Christ crucifié et ressuscité. La source de toute vie est en Dieu. L’homme la reçoit comme une offrande. « L’homme qui vit en plénitude sa dignité rend gloire à Dieu, qui la lui a donnée. »[5]  La réalité du moment doit être pour nous un lieu de louange, et de manifestation de notre fidélité à Dieu, que ce soit Job sur le fumier, ou David dansant devant l’arche. L’Esprit Saint dans son action vivifiante, affermit cette dignité inaliénable de la personne humaine, et permet à chacun de redécouvrir sa vocation première de communion dans la relation à l’autre et au Tout Autre. Il y a une responsabilité face à la création, cette « maison commune », pour œuvrer à la grande espérance du salut.  « En se découvrant aimé de Dieu, l’homme comprend sa dignité transcendante, il apprend à ne pas se contenter de soi et à rencontrer l’autre dans un tissu de relations toujours plus authentiquement humaines »[6] La dignité de l’homme est donc le développement de la vie en Dieu, sur terre comme au ciel, et dans l’obéissance à sa volonté en nous rendant disponible au moment présent, sans vouloir mettre la main dessus, dans une toute-puissance déplacée. Pour comprendre l’homme il faut contempler le Christ « Étant donné que le mystère du Christ illumine le mystère de l’homme, la raison donne sa plénitude de sens à la compréhension de la dignité humaine et des exigences morales qui la protègent »[7] Parler donc de dignité de l’homme est regarder les exigences morales pour l’aider à murir les choix pour une vraie fraternité. L’Esprit Saint nous y aide, et nous avons à travailler à son œuvre.

 

En effet,  dans notre vocation propre de fils à l’image de Dieu, nous pouvons comprendre qu’il nous faut être en communion de personnes dans l’accueil des altérités, et la complémentarité des personnalités. Une communion qui est accompagnement de l’autre dans tous ses trajets de vie, et non tueur à gages lorsque l’autre devient gênant par ce qu’il est ou ce qu’il vit. L’homme, image de Dieu est communion avec Dieu mais aussi avec son frère dans une même famille où tous ensemble nous devons travailler à la fraternité comme logique de la relation d’amour. La vie de l’homme est « une participation à la vie intérieure de Dieu lui-même, à sa sainteté »[8] par pure grâce. Il nous faut continuer cet échange en toute circonstance pour laisser Dieu nous parler et continuer de nous faire grandir dans cette communion avec Lui. Le regard de bienveillance de Dieu sur sa création est merveilleux. « Malgré toutes les expériences de sa propre vie, malgré les souffrances, les déceptions de lui-même, son état de pécheur, malgré, pour finir, la perspective inévitable de la mort, l’homme continue cependant toujours à mettre la « connaissance » à « l’origine » de la « procréation » ; ainsi il semble participer à cette première « vision » de Dieu lui-même : Dieu, le Créateur « vit tout… et voilà que c’était  bien ». »[9]  L’homme contribue à cette vie dans une volonté d’aller de l’avant dans ce dynamisme du vivant. La puissance de la vie malgré les vents contraires qui peuvent surgir du quotidien demande donc beaucoup de discernement pour laisser résonner la parole à la lumière d’une vie relationnelle ou chacun peut exprimer ses propres angoisses, comme ses joies. Goutons la vie comme un chant de louange au Créateur. La lumière de la foi peut ouvrir à la raison d’une connaissance qui œuvre pour la beauté de la vie en toute occasion. L’Esprit Saint qui est la Personne Don continue de souffler en nous le principe de vie, et de joie de la relation en Dieu. Tout notre être continue de crier cet appétit de vie dans la connaissance de Dieu, pour se développer dans la recherche de la vie éternelle, promesse de la grande espérance du salut. Dans notre vocation première d’être de relation avec Dieu par alliance et avec la première bénédiction qui est d’être fait à son image, nous sommes envoyés pour faire reconnaitre cet amour pour tous les hommes.

 

L’alliance de Dieu avec les hommes se vit dans l’amour que nous révèle le Christ à la croix. Elle est vécue à la Pentecôte par l’envoie de l’Esprit Saint et le torrent de grâce inépuisable, (et c’est vrai encore aujourd’hui n’en doutons pas). Dans l’amour nous sommes appelés à la joie du salut. « L’Esprit Saint ne cesse [pas] d’être le gardien de l’espérance dans le coeur de l’homme: de l’espérance de toutes les créatures humaines et spécialement de celles qui « possèdent les prémices de l’Esprit » et qui « attendent la rédemption de leur corps »[10]. »[11] Corps et âme nous sommes appelés à rendre compte de notre foi, et de notre expérience de la vie de l’Esprit. Soyons toujours attentifs à travers nos rencontres à témoigner de cette vie de Dieu en nous, comme dans la relation fraternelle à soutenir ceux qui en ont besoin pour les accompagner sur le chemin d’une humanité solidaire dans la rencontre et le dialogue. En tout cela nous accompagnons chacun avec persévérance dans la promotion de la vie. Peut-être pouvons-nous réentendre l’appel de Dieu à travers la méditation des Ecritures « Sans « le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint, [que Dieu] a répandu sur nous à profusion, par Jésus-Christ notre Sauveur »[12], tous les hommes sont « des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs, vivant dans la malice et l’envie, odieux et [se] haïssant les uns les autres »[13]. »[14] La vertu de prudence demandera alors de se laisser toucher par la grâce et de témoigner de sa vie de l’Esprit dans la disponibilité du cœur. « Tu envoies ton souffle : ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre. »

[1] Gn 1,2

[2] &2 Evangelium Vitae – Jean Paul II

[3] &31 Evangelium Vitae – op cité

[4] &34 Evanglium vitae – op cité

[5] P 12 Présentation du Compendium

[6] &4 Compendium de la doctrine Sociale de l’Eglise

[7] &75 Compendium de la doctrine Sociale de l’Eglise

[8] TDC 16-3 Jean Paul II

[9] TDC 22-7 Jean Paul II

[10] Cf. Rm 8,23

[11] &67 Dominum et vivificantem – JP II

[12] Tt 3, 5-6

[13] Tt 3, 3

[14] &381 Compenduim de la Doctrine sociale de l’Eglise

La question de l’euthanasie et du suicide assisté délivré sous le doux terme « d’aide active à mourir »[1] pose la question d’une sémantique éludant la réalité des faits. Une aide active à mourir en droit pénal cela s’appelle un meurtre. De plus, l’appellation d’aide à mourir met sur le même niveau l’euthanasie, et le suicide assisté, ce qui est déjà choquant dans l’indifférenciation des actes, et le nivellement des responsabilités. En effet, si l’aseptisation du mot renvoie à une forme d’irresponsabilité de la vie face à la fatalité, comme un endormissement de la conscience, dans une volonté de Toute-puissance sur la direction de la vie « vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal »[2] le refus de nommer l’acte dans la vérité d’une réalité bien concrète, et le déni de s’y opposer rappelle clairement une forme de tyrannie. Orwell l’avait bien compris dans son roman dystopique[3] « 1984 » La dictature commence par un changement de langage pour faire passer les mensonges comme véridique dans une volonté d’imposer une idéologie en changeant le sens des mots et en jouant sur la peur, notamment dans le cas présent la peur de la souffrance et l’impossibilité d’y faire face. La rareté des structures de soins palliatifs entretient efficacement cette peur[4]. Ajoutons à cela des cas d’obstination déraisonnable de soin (acharnement thérapeutique), et nous faisons éclore une société réclamant la mort.

 

De plus, nous ne sommes pas dans un projet politique avec une discussion ouverte et respectueuse, mais bien dans une idéologie clivante et indigne de la démocratie avec une forme de relation terroriste entre les modernes et les autres, et fait aggravant l’indifférenciation inégalement traités par les mass médias. Le barbarisme de notre société est en marche, et le recul de la transcendance programmé. La manipulation des mots devient le ferment de nos maux. Comme nous le rappelait le saint pape, «  La capacité de connaître la vérité se trouve alors obscurcie et sa volonté de s’y soumettre, affaiblie. Et ainsi, en s’abandonnant au relativisme et au scepticisme[5], l’homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même »[6] Remettre le Christ au cœur de notre vie demande une vision plus globalisante ou l’homme à toute sa place dans toutes les réalités de son quotidien, et non pas simplement quand tout va bien. « Au contraire, par la manifestation de la vérité, nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu »[7] La conscience humaine est dans ce désir de Dieu et de cette liberté à le reconnaitre dans notre propre croissance d’être.

 

Hélas, l’homme s’éloigne de l’arbre de la vie en développant la culture de mort. La proposition de loi déposée le 11 mars 2025 est soumise au parlement de l’Assemblée Nationale du 12 mai au 26 mai. Le 27 mai aura lieu les votes solennels. Nous voici entrainés dans une mascarade de la vérité amplifiée d’un sérum d’endormissement des consciences, qui demande des hommes et des femmes debout pour dénoncer l’imposture idéologique. Or le rejet par la commission des affaires sociales du 2 mai 2025 des amendements sur la fin de vie peuvent en creux nous dévoiler l’intentionnalité perverse d’un désenchantement de la vie, et le refus du don de la vie pleine d’être en relation.

L’imposture du consentement

En refusant la vérification du discernement de la personne, et qu’il ne soit pas altéré[8], nous pouvons donc soupçonner d’instrumentalisation la proposition de loi proposant que « la personne doit répondre à être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée »[9]. En effet comment faire valoir cette volonté libre et éclairée sans vérification légale en cas de doute ?

 

D’ailleurs on peut s’interroger sur le rejet de l’amendement sur « l’interdiction d’appliquer l’euthanasie ou le suicide assisté aux personnes déficientes intellectuellement »[10]. Le questionnement est bien d’engager la liberté de la personne dans son expression, et la manifestation de sa liberté, quand bien même elle parait diminuée. Le champ d’interprétation est beaucoup trop large, et le refus de mettre des balises claires laisse entrevoir les glissements possibles quant à l’application de la loi. Ce droit à tous ouvert même aux clandestins[11] aura le mérite, dans un certain cynisme de régler d’autres problèmes sociaux-économiques. Mais que faisons-nous du frère, notamment le plus vulnérable ? Le refus de prendre en considération le handicap, ou l’extrême vulnérabilité est un mensonge de la relation. Nous ne sommes pas égaux dans les situations extrêmes !

 

De même il est douteux d’avoir rejeté l’amendement sur la vérification de la liberté de la personne, et la vérification qu’elle ne fait l’objet d’aucune pression. Ajoutons l’autre amendement rejeté sur le risque d’abus de faiblesse[12] pour y voir une possible instrumentalisation de la demande. D’autant plus qu’il y a un délit d’entrave adopté[13], pour qui voudrait dissuader une personne d’avoir recours à l’euthanasie. La liberté du consentement ne va que dans un sens, et instaure déjà une forme de tyrannie de la culture de mort, une faille dans la devise constitutionnelle de liberté, et une sortie du champ républicain dans un viol manifeste des libertés fondamentales. Nul autre pays n’a mis en place le délit d’entrave ! De fait un tel article rend à lui seul la loi illégitime. En effet, dans la violation des grandes libertés toute la loi devient inique (même si elle l’est déjà dans l’esprit et dans chacun des articles). Je passerais aussi sur le délit d’incitation au suicide assisté ou à l’euthanasie, amendement rejeté, pour des situations d’emprise en devenir. On peut pousser au suicide assisté ou à l’euthanasie en toute quiétude. Nous approchons du meilleur des mondes[14] ! A noter que cela reste cohérent avec la tyrannie qui n’impose qu’un choix, celui de l’effacement de l’autre.

La négation de l’altérité

La question du doute, et de l’éclairage par la modalité de la justice a été rejetée. Si le médecin à un doute sur la liberté du patient, et l’absence de pressions extérieures, il ne peut pas solliciter le procureur. Le rejet d’une telle proposition pose la question de l’altérité. Certes, en amont il doit y avoir un esprit de collégialité, mais dans l’acte même, le médecin est livré à lui-même. De plus, l’amendement sur  la demande de décision d’euthanasie prise dans la collégialité a été également rejeté, ce qui laisse place à l’arbitraire sans possibilité d’un contrôle légalement prévu. D’ailleurs un amendement adopté stipule que l’avis de tous les professionnels qui interviennent auprès de la personne n’est plus requis. C’est ainsi que l’on pourra faire jaillir des vocations de fabriquant de mort[15] ou l’on pourra dire « la mort est mon métier »[16] et la dramatique possibilité de trafic d’organe. Dans le même esprit l’amendement sur le refus de faire valider la procédure par un magistrat, rejeté lui aussi, nous sort de l’état de droit. De surcroit un autre amendement rejeté qui demandait de passer par le juge des tutelles pour les majeurs protégés peut aussi gravement interroger sur l’intentionnalité des députés. Et quand bien même le médecin aurait besoin d’un avis médical du psychiatre pour qualifier le caractère libre et éclairé du patient, on reste coi sur l’amendement rejeté et le flou inquiétant dégagé par cette prise de décision. Aucun contrepoids, aucune garantie ; un soliloque pour seule prise de décision !

Le déni de conscience

L’application de la loi est une mise au pas des professionnels, ainsi les pharmaciens devront délivrer la substance létale, comme une obligation professionnelle (amendement sur la clause de conscience dans la préparation létale a été rejeté). De même les directeurs d’établissement seraient « tenus » d’organiser l’acte létal en leurs murs, et ce qui est vrai pour l’hôpital l’est tout aussi pour les établissements médico-sociaux dans une extension probable. D’ailleurs il est étonnant que la clause de conscience ne soit pas étendue aux infirmiers, aides-soignants et auxiliaires médicaux (amendement également rejeté). Toujours plus, un autre amendement sur la clause de volontariat pour les professionnels de santé voulant intervenir dans ce processus létal n’a pas été retenu. Point de volontariat donc mais bien une obligation d’appliquer cette loi injuste. Pourtant la conscience du frère, et de la nécessaire fraternité est non seulement une devise républicaine, pour tout citoyen français, mais également un appel du Christ à aimer son prochain en aimant Dieu. « Nous ne pouvons pas construire une société juste si nous rejetons les plus faibles, qu’il s’agisse de l’enfant dans le ventre de sa mère ou de la personne âgée dans sa fragilité, car ils sont tous deux des dons de Dieu. »[17] Le déni de la conscience personnelle est donc grave, et obère la liberté personnelle dans cette recherche du bien commun.

La mort arbitraire devenue mort naturelle

La proposition de loi indique que l’euthanasie ou le suicide assisté est définie comme une mort naturelle, ce qui va être compliqué pour les polices d’assurance vie. Mais au-delà de l’aspect contractuel, il y a là un mensonge sémantique. La mort provoquée ne peut être dite mort naturelle. C’est une imposture. Tout dans cette proposition de loi, tout parait absurde, dans l’instrumentalisation des mots, et des émotions afin de laisser le cynisme des situations quantifier les économies à faire dans le secteur de la santé.

 

Dans un même champ de pensée, on pourrait s’interroger sur la problématique du suicide assisté, et la proposition de mort, comme une facilitation d’une société pleine de désespérance et en pleine mélancolie. Qui offrirait un pistolet à son enfant aux idées suicidaires ? La proposition du suicide assisté, et sa mise en place, dans une philosophie proche d’Epicure[18], dans un cueillir la vie tant qu’elle est belle, et renoncer aux affres de l’âge dans la mort, est une philosophie antique dans une veine diabolique.

[1] Proposition de loi n° 3755 du 19 janvier 2021 devenue « aide à mourir » N 1100 du 11 mars 2025

[2] Gn 3,5

[3] Récit de fiction d’une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper.

[4] 23 départements en France n’ont pas de structure de soin palliatif

[5] cf. Jn 18, 3

[6] &1 Veritatis Splendor Jean Paul II

[7] 2 Co 4,2

[8] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[9] L 1111-12-2&5 N 1100 du 11 mars 2025

[10] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[11] Proposition de Sandrine Rousseau Députée NUPES-ECO

[12] Amendement rejeté au 2 mai 2025

[13] L 1111-12-14

[14] Aldous Huxley – Roman dystopique sur une dérives possible de la science et des technologies

[15] Même si des médecins ayant exercé des euthanasies avouent avoir eu d’importants mal-être… sous le manteau du « tout va bien, je vais bien »…cf Euthanasie l’envers du décor – Timothée Devos

[16] Robert Merle, publié en 1952 sur la banalité du mal.

[17] Robert Cardinal Prevost –  Homélie, Chiclayo, 2019

[18] Si une certaine école des épicuriens proposait la mort comme solution à la souffrance insupportable, les stoïciens, acceptaient aussi le suicide lorsque l’honneur ou la dignité était en jeu.  Hegesias de Cyrnène (-290 av JC)  proposait la mort lorsque la poursuite du bonheur devenait impossible.

Le mois de mai est traditionnellement nommé mois de Marie. Il commence par la fête de saint Joseph patron des travailleurs le 1er mai et se termine par la Visitation le 31 mai. Ce mois est l’occasion pour nous de confier nos prières à Marie pour qu’elle touche le cœur de son Fils tout en nous disant à chacun d’entre nous, « faites tout ce qu’Il vous dira ». Mais elle est la mère du Vivant. En disant oui à l’action de Dieu dans sa vie, par grâce de l’Esprit Saint elle a donné vie à l’homme Jésus. Elle répond à l’appel à la vie venu de Dieu par un oui à la vie. « Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde»

 

Jésus est la vie. « et la vie était la lumière des hommes ». En tant que disciples nous devons développer une culture de vie, non par obligation, ou par devoir, mais par amour de Dieu et de sa création, dans la logique de l’imitation du Christ, au souffle de l’Esprit qui nous oriente à une liberté féconde poussé par la recherche du meilleur bien. La vocation de disciple est de promouvoir la vie de Dieu en chaque personne rencontrée. Un appel à être des défenseurs de la vie au nom même de notre foi, mais dans une intelligence ancrée dans la raison. Foi et raison doivent coordonner nos propos d’enfants de Dieu appelés à témoigner de la lumière qui nous habite avec cohérence.

 

A la culture de vie s’oppose la culture de mort, telle que nous la connaissons, dans l’avortement et l’euthanasie, et les déclinaisons du suicide assisté comme toutes les autres formes de meurtre rassemblées dans l’intitulé « aide à mourir ». Si nous élargissons les propos, le changement de sexe entrainant une stérilité de fait, comme les méthodes physiques de stérilisation, entre dans cette culture de refus de la pleine vie, celle qui sait accueillir le don de Dieu et Lui faire confiance en toute circonstance. L’accueil et le développement de la vie se fondent sur l’avenir d’un bien commun que par la seule raison nous pouvons comprendre. « L’organisme humain n’appartient pas à l’individu dont il est la vie. La vie humaine n’est pas possédée en propre ; on peut la considérer comme une propriété étrangère appartenant, selon la vision du monde des uns et des autres, à Dieu ou bien à la nature »[1]  Le philosophe décrit bien l’idée que la vie est un don et non une possession, et qu’il y a nul besoin d’être croyant pour en être conscient. Hélas J.Y Goffi ne semble pas voir l’évidence d’une pente fatale de l’euthanasie incapable de s’astreindre aux règles. « Argumentation très discutable d’un point de vue logique »[2]  Néanmoins, il pose la question des dérives observées dans certains pays. L’euthanasie de toute personne le demandant quel que soit son contexte[3], et son âge[4] est-ce un bug ou une mise à jour de la loi ? Tous les pays ayant voté l’euthanasie sont tombés dans cette pente glissante[5], comme une logique de ski où l’on s’attend à descendre en bas de la piste, dans une fange d’humanité utilitariste et manipulatrice, qui donnerait les soins palliatifs aux riches, et l’euthanasie aux pauvres[6] Pour continuer l’analogie nous ne sommes pas dans des sorties de piste, mais bien dans une piste noire pour toute mort. A ce propos, la loi de 2023 aux Pays Bas donne le droit aux personnes âgées de demander l’euthanasie sur le critère de l’âge sans pathologie particulière[7]. Nous pouvons affirmer que ce n’est pas un bug du logiciel, mais une mise à jour logique des conséquences d’une culture de mort. L’euthanasie est un aboutissement de l’avortement et du droit de tuer, une simple suite logique au nom d’une qualité d’indifférence au mieux, ou d’une éthique conséquentialiste au pire. Protéger la vie devient non plus une option de la foi chrétienne ou un détail de notre quotidien, mais un appel à soutenir tout ce qui mène à une plus grande fraternité dans un accompagnement humain citoyen qui respecte vraiment la dignité de chacun dans la maison commune et non dans la manipulation des mots pour instaurer la tyrannie[8].

 

Le problème de la souffrance et de l’accompagnement du malade est un axe du débat sur l’euthanasie. La raison n’est-elle pas l’oxygène de la défense de la vie ?  Alors, de quoi discutons-nous vraiment en chemin d’errance et de desespérance ? La confusion entre l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique, et la problématique des douleurs entraine une désaturation de la raison pour l’idéologie[9]. D’autre part, vouloir qualifier la souffrance d’insupportable pour ce nouveau paternalisme[10] de l’euthanasie interroge grandement. Ajoutons que les soins palliatifs comme soulagement de la souffrance et accompagnement humain pour la fin de vie viennent d’un refus de « l’utilisation dans les années 1980 de pratiques euthanasiques alors très courantes »[11] Le centre Jeanne Garnier, spécialisé dans l’accompagnement de la fin de vie est une structure associative qui montre qu’avec l’accompagnement, il n’y a plus de demande d’euthanasie, alors qu’à l’entrée certains en sont partisans. La demande d’euthanasie vient très souvent d’une mort sociale de la personne[12]. L’accompagnement de la personne et le soulagement de la douleur, comme le refus de l’acharnement thérapeutique aide le malade à vivre les derniers moments dans la grâce de la relation et de la juste place de chacun. Mais cela coute cher, et ne sont pas toujours accessibles à cause du principe de proximité des personnes, et de plus avec des places limitées. La question de santé publique interroge sur le cynisme du manque de moyens et l’impensé économique liée à ce principe de demande de mort. De plus la question du « « mal mourir » parvenu au seuil d’une indécence et d’une incompétence que l’on ne parvient pas à comprendre aujourd’hui tant elles révèlent une indifférence ou une violence institutionnalisée qui maltraitent autant la personne malade, ses proches que les valeurs d’humanité »[13] Les demandes d’euthanasie ne viennent pas de nulle part, on observe un accompagnement des personnes parfois très discutable, d’un acharnement thérapeutique pour « guérir de vieillir » et une recherche médicamenteuse hasardeuse, dans une volonté d’exploit médical mettant à mal le code de Nuremberg[14], ou plus directement les principes éthiques du rapport Belmont[15].

 

Le prisme du religieux, ou à l’inverse son effacement voire son opposition interroge sur la question de la transcendance, face au don de la vie, et de son mystère. Peut-on faire fi du religieux ? Et l’argumentaire religieux nous empêche-t-il d’utiliser la raison ? D’abord, l’opposition à l’euthanasie est un argument rationnel comme nous l’avons vu, de dignité de la vie dans un accompagnement jusqu’au bout de la fraternité, dans une égalité de chaque citoyen à avoir une vraie prise en charge qui ne soit pas une démission de la relation, ou pire encore d’une équation économique. La liberté dans les demandes d’euthanasie est parfois gravement compromise, et l’entendre sans discernement est criminel. Néanmoins, dans la foi, avec Marie notre mère, nous sommes amenés à puiser à la source des eaux vives du Salut, le sens d’une humanité, d’abord image de Dieu appelée à la ressemblance. C’est l’appel du Pape Jean Paul II « sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine »[16] rappelant le don sacré du souffle de Dieu en nous. Dans un dialogue interreligieux il a été repris par le grand Rabbin d’Ukraine. « Que les maitres, les dirigeants et les gouvernants de tous les pays tiennent compte de l’appel du Pape à la moralité et au respect de la vie des enfants à naître, et au respect des êtres vivants »[17]. Là encore ce n’est pas la pensée d’une religion, mais bien celle de croyants liés à ce Dieu transcendant qui donne vie. Notre devoir est de mieux connaitre le sujet, et d’avoir un discernement clair, pour ne pas nous laisser subjuguer par l’émotion mais dans la vertu de prudence nous rappeler avec confiance la loi de Dieu « Tu ne tueras pas » source d’une joie libérant la reconnaissance du frère. « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire »

 

Père Gregoire BELLUT – Curé – Doyen

[1] JY Goffi ; philosophe français, proche du courant sur l’euthanasie, mais citant Carlberg philosophe suédois – in Repères chrétiens en bioéthique – F. Niessen et O. de Dinechin p 409

[2] Le monde « Le dilemme sans fin de l’euthanasie, 5 avril 2008

[3] Belgique autorisation d’euthanasie même pour des malades psychiques

[4] Canada autorisation d’euthanasie pour les mineurs

[5] L’exception de l’Etat d’Oregon, faisant partie des USA est à relire dans un contexte très particulier. C’est un état contraint par l’union.

[6] « Les soins palliatifs qui coûtent cher seront pour les riches et l’euthanasie qui ne coûte rien sera pour les pauvres » Jean Marie Le Mené – Assemblée nationale 2 avril 2025

[7] Loi de 2023 au Pays Bas, droit à l’euthanasie pour les personnes âgées de plus de 75 ans pour « vie accomplie » (cette loi fait suite à la loi pour l’euthanasie des mineurs moins de 12 ans)

[8] Avec un délit d’entrave pour ceux qui s’oppose à l’euthanasie

[9] Sans parler de la question de la nutrition et l’hydratation comme soin ou comme confort, ni de la sédation intermittente ou permanente ou du double effet (tous les actes ayant un bénéfice mais aussi un risque).

[10] Souffrance insupportable et nouveau paternalisme – Euthanasie, l’envers du décors p 78

[11] Journal de la fin de vie – Claire Fourcade, p 213

[12] Euthanasie l’envers du décors – Collectif Edition mols

[13] Devoir Mourir digne et libre – Emmanuel Hirsch p 52

[14] Code de Nuremberg, comme principe d’éthique médical à la sortie des expériences nazies demandant notamment le consentement de la personne, la prévention des souffrances et la question du risque proportionné

[15] Rapport de Belmont 1979 et les 4 principes – Autonomie, respecter la libre volonté de la personne – Bienfaisance (agir en vue de son bien) – Non malfaisance (éviter de lui nuire) – Justice (répartir les couts et bénéfices des activités médicales p 35 – repères chrétiens en bioéthique

[16] Evangelium vitae du 25 mars 1995 – citation en exergue de l’encyclique

[17] Yaakov Dov Bleich, Grand rabbin de la communauté juive d’Ukraine rencontre interreligieuse 2001 in Nous lui devons la liberté ;  Denis Lensel Edition Salvator, p 134