Les editos du père Gregoire Bellut

 

Le jeûne est une des composantes du carême (Jeûne – Partage – Prière). Les trois piliers qui nous mènent à Pâques pour recevoir pleinement le Christ Sauveur. Pourtant certaines choses sont encore à éclaircir dans la distinction entre jeûne et abstinence d’une part, et dans une démarche de conversion d’autre part. C’est dans le jeûne et la prière que nous pouvons partir en mission[1], puisque nous sommes armés pour le combat spirituel.

 

Quarante ou quarante-six jours ?

On nous dit qu’il y a quarante jours de carême, mais si l’on regarde dans le calendrier, nous avons sept semaines (6*7=42) et quatre jours en plus avec le mercredi des cendres. Effectivement nous avons quarante-six jours calendaires mais nous ne faisons pas carême le dimanche. D’ailleurs nous ne sommes pas astreints au jeûne durant les solennités (19 mars Saint Joseph et 25 mars Annonciation). Le temps de Dieu n’est pas le temps de l’homme. Ainsi, durant les carêmes, d’une année sur l’autre nous avons entre 38 jours et 39 de pénitences, le 25 mars pouvant être reporté sur le temps pascal suivant la date de la semaine sainte.

 

A partir de quelle heure pouvons-nous manger ?

Ici la question est mal posée, puisque le jeûne est une privation du repas, et génère de l’argent non dépensé pour faire le partage. Sur une journée, nous pouvons jeûner sur un, deux ou trois repas. Les horaires étant ceux que nous utilisions habituellement (si nous n’avons pas d’heure fixe se caler sur l’angélus 7h, 12h 30 et 19h). Il n’y a donc pas de question de rupture de jeûne comme on peut l’entendre dans d’autres religions. Notre jeûne est une marche vers paques. Même la mi-carême[2] qui est l’occasion d’un temps festif reste suspecte dans la mise en œuvre. Toute marche vers Pâques demande une vigilance de tous les instants. Et le dimanche reste l’occasion de célébrer dignement le Christ ressuscité. Se priver de repas n’est donc pas se rattraper sur un autre. Le jeûne comme purification du corps et du cœur laisse partir l’homme ancien pour l’homme nouveau et ne revient pas en arrière.

 

Comment jeûner ?

Si le jeûne d’eau n’existe pas dans le judéo-christianisme (sauf pour les juifs une exception très particulière qui est la journée d’Esther), il nous faut comprendre le jeûne comme la privation de nourriture (ce qui n’est pas l’absence). De fait, durant la journée de jeûne il est autorisé de prendre une collation pour tenir dans le temps, surtout si on fait un jeûne sur six jours dans la semaine !!!. Les questions du jeûne indiquent aussi une grande liberté d’appréciation de chacun à vivre dans une conscience droite ce temps de conversion. A chacun de voir les efforts qui peuvent être faits et nous n’avons pas à juger de ce que fait l’autre. Certains prendront en partie des jours de jeûne (lundi, mercredi, vendredi), d’autres voudront le faire tous les jours, d’autres encore ne le feront que le vendredi. Certains peuvent même envisager de le faire que le mercredi des cendres et le vendredi saint, les deux jours obligatoires, et le samedi saint, jour conseillé[3]. Comme certains ayant eu des réelles difficultés au Carême peuvent « se rattraper »[4] en vivant plus intensément la semaine sainte, le carême du carême.

 

Parfois la paroisse propose une soirée bol de riz en lien avec une activité de solidarité pour vivre la démarche de manière communautaire. L’importance d’une démarche d’Eglise nous invite à retrouver ces temps de fraternité spirituelle où nous prions pour les plus démunis et partageons avec eux ce qui nous semble juste. Tout cela demande beaucoup d’humilité et de douceur pour être en vérité dans l’amour et demander à l’Esprit Saint de vivre le don gratuit par pure grâce. Vivre du jeûne nous fait entrer dans la joie de Dieu et découvrir le véritable amour dans la vérité des relations en artisan de paix et en ouvrier de communion.[5] Comme nous le rappelle le Saint Pape, « il peut être pratiqué sous des formes anciennes ou nouvelles, comme signe de conversion, de repentir et de mortification personnelle et, en même temps, d’union avec le Christ crucifié et de solidarité avec ceux qui ont faim et ceux qui souffrent. »[6] L’important est de trouver la source en Dieu de toutes nos démarches en ce sens. Ce n’est pas tant le jeûne qui est recherché que ce désir de Dieu et de s’approcher de Lui de manière significative par la participation de tout notre être.

 

Abstinence

Le mot a été un peu dénaturé. L’abstinence étant la volonté de ne pas manger de viande le vendredi de carême[7]  en mémoire de la Passion du Christ. De l’Antiquité  jusqu’aux Temps Modernes[8], la viande était un plat de riche accessible une fois en semaine, et souvent le dimanche alors que le poisson était plus commun. L’obligation du roi Henri IV[9] pour que le peuple mange au moins une fois par semaine « la poule au pot » est un indicateur historique des graves carences alimentaires qui pouvaient se vivre à l’époque. Aujourd’hui manger du poisson reste très symbolique, d’autant plus qu’il peut couter plus cher que la viande, surtout avec les normes sanitaires augmentant les couts de production. Si l’on veut revenir à l’esprit même de l’abstinence, il s’agit de se priver de quelque chose durant tout le temps du carême. La nourriture, dans le refus de manger entre les repas, par exemple ou s’abstenir des friandises, de fromage, de dessert, bref, d’un élément alimentaire qui s’il est important pour nous se révèle secondaire pour notre corps. Mais l’abstinence peut se vivre aussi dans les réalités matérielles, le refus d’achat compulsif, une purification sur notre rapport aux écrans et peut être le refus de regarder la télévision. La modération dans les activités qui nous éloignent de Dieu ou des frères. Chacun est appelé dans une conscience droite à faire un geste de pénitence et de conversion.

 

Ainsi, il nous faut retenir que le jeûne est d’abord une démarche spirituelle avant d’y voir l’absence de nourriture. Ne soyons pas légalistes, mais dans la prière et au souffle de l’Esprit Saint laissons nous conduire sur un chemin de sainteté dans une coupure du temps et de l’espace où Dieu vient habiter. Le sens du jeûne est d’ouvrir au partage dans la solidarité fraternelle et à une maitrise de son corps pour nous armer face à la tentation. Le temps de la prière obtenu à travers l’absence de préparation de repas, ou de prise de repas doit nous laisser méditer les Ecritures et approfondir notre vie intérieure .Une réflexion personnelle et interrelationnelle peut nous aider à progresser dans la foi, mieux vivre la charité et saisir la grande espérance du salut dans la radicalité d’une vie tournée vers Dieu. L’ascèse n’est pas une fin en soi, mais un retour vers Dieu et le désir d’une rencontre qui nous illumine par sa présence d’amour et sa prévenance dans notre histoire. Alors nous pourrons dire : Me voici Seigneur, je viens faire ta volonté. (Ps 39,8-9)

[1] Ac13,3

[2] Faire une pause dans la marche vers paques demande de la retenue. La pause n’est pas la distraction de l’objectif premier : celui d’une conversion pour vivre dans la vérité de l’amour.

[3] « Cependant, le jeûne pascal, le vendredi de la passion et de la mort du Seigneur, sera sacré ; il devra être partout observé et, selon l’opportunité, être même étendu au Samedi saint pour que l’on parvienne avec un cœur élevé et libéré aux joies de la résurrection du Seigneur. » Sacrosanctum concilium &110 – Vatican II

[4] Je ne suis pas sûr qu’on puisse avoir une relation comptable avec Dieu. Mais le désir de purification peut se vivre même au dernier moment, comme le bon larron.

[5] Za 8,19

[6] &26 Reconciliation et penitentiae JP II

[7] voire de l’année – sauf temps pascal

[8] XXème siècle

[9] XVIIème siècle

Le temps du carême ? C’est une marche vers Pâques pour se purifier de tout ce qui nous encombre, toute espèce de mensonge, toute forme d’idolâtrie, toute blessure d’amour afin de nous unifier en Dieu et répondre de la grâce qu’il nous partage à travers le salut pour tous et dans la responsabilité de chacun à la recevoir pleinement et entièrement. Hélas ! le péché peut nous mener à une forme d’indifférence du « on a toujours fait comme ça… ce n’est pas si grave » à une forme de résignation « je suis comme ça je n’y peux rien ». C’est ainsi que nous sommes maintenus en esclavage. Dans le bruit de ce monde et les sollicitations permanentes, il nous faut faire silence, éteindre de manière durable tous les écrans pour nous laisser habiter par la présence de Dieu et nourrir notre vie intérieure à l’écoute de la Parole de vie.

 

Un temps de transformation intérieure qui passe par un témoignage de vie

Trop souvent nous nous contentons d’écouter la Parole de Dieu sans vraiment la traduire dans nos actes de vie. « Tout cheminement de conversion commence lorsque nous nous laissons rejoindre par la Parole et que nous l’accueillons avec docilité d’esprit. Il existe donc un lien entre le don de la Parole de Dieu, l’espace d’hospitalité que nous lui offrons et la transformation qu’elle opère. »[1] Il nous faut insister sur la réalité d’une Parole qui transforme et qui porte du fruit, comme le révèle le prophète Isaïe «  ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »[2] L’écoute de la Parole de Dieu porte du fruit lorsque nous laissons notre cœur être labouré et que nous développons ce désir de Dieu dans le souffle de la grâce. Dieu se donne, à nous de l’accueillir. En effet, la vie de l’Esprit Saint demande de laisser agir la Parole comme une lumière dans tous les choix que nous opérons pour rendre gloire à Dieu et témoigner ainsi de sa présence dans notre histoire. « L’Évangile n’est pas seulement à réfléchir ou à remémorer dans ses différents aspects, mais à vivre, tant dans les œuvres d’amour que dans l’expérience intérieure »[3] La proposition de lecture continue de l’Evangile de Saint Marc durant ce carême est un appel à approfondir sa vie au regard du Christ. Le carême est un chemin de transformation opéré par l’attention à la présence de Dieu en nous et à la volonté d’entrer dans l’intelligence des Ecritures. D’ailleurs cela rejoint l’appel au jeûne et au partage. « Personne ne jeûne vraiment s’il ne sait pas se nourrir de la Parole de Dieu ».[4]  Ouvrir sa Bible et la méditer chaque jour est un appel à entendre le Seigneur nous parler. Et rien ne sert de se dire chrétien si nous ne nous conduisons pas selon la Parole de vie et que nous ne témoignons pas de la joie de la rencontre. Comment être témoin de l’invisible si nous n’essayons pas de tendre à une vie de grâce ? Certes nous sommes vulnérables, et parfois nous chutons. Cela est vrai. Mais. Car il y a un mais, Dieu est fidèle à son amour et nous attend toujours pour une réconciliation avec Lui et dont l’un des signes sera la qualité fraternelle que nous pourrons développer. Le changement personnel est la première pierre à l’édifice du bien commun. « Les Pères de l’Église insistent sur la nécessité de la conversion et de la transformation des consciences des croyants, plus que sur les exigences de changement des structures sociales et politiques de leur époque »[5] Important d’en prendre conscience avant d’avoir un regard sur le frère ou sur la société dans laquelle nous vivons posons-nous la question des transformations que nous avons personnellement à vivre. C’est vrai en famille lorsqu’on reproche aux autres des faits sans se remettre en question. Mais c’est vrai aussi dans toutes les situations où finalement nous murmurons contre nos frères et parfois contre Dieu sans entrer dans l’humilité de sa promesse et la confiance en sa grâce sanctifiante. La vie intérieure est d’abord une prise de conscience de la grâce du baptême et de cet appel au salut pour choisir le Christ en toute chose et marcher avec droiture.

 

Oui, nous avons à répondre de notre foi. Or la conversion de ce temps de carême qui nous mène vers Pâques est le lieu d’un changement de vie dans le rythme certes, mais un appel à reprendre conscience de l’essentiel, c’est-à-dire de ce qui fait sens. « La transformation intérieure de la personne humaine, dans sa conformation progressive au Christ, est le présupposé essentiel d’un réel renouveau de ses relations avec les autres personnes »[6] Si je vis du Christ alors cela se témoigne auprès de ceux qui s’approchent de moi. Point de relativisme sur nos fautes ou d’indifférence sur les situations qui nous entourent, mais cette volonté d’avancer avec la grâce du Seigneur dans le partage du bonheur de Dieu pour tous. L’appel à la communion comme témoignage de foi est d’abord une demande du Christ « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. »[7] La foi s’annonce dans un témoignage de vie où il est bon pour des frères de vivre ensemble dans l’unité, la prière et l’échange avec le prochain et maintenir un dialogue de charité. Face à nos lourdeurs nous sommes appelés à vivre des passages ou Dieu nous renvoie à nous-même pour s’engager dans la vraie charité.

Or le paraclet se vit au désert comme une grâce agissante à travers l’épreuve pour dévoiler en nous l’appel à ce désir de Dieu au plus profond de soi-même. « Seul l’Esprit Saint peut ouvrir devant nous cette plénitude de “l’homme intérieur” qui se trouve dans le Cœur du Christ. Lui seul peut introduire progressivement la force de cette plénitude dans nos cœurs humains »[8]. La traversée de la pénitence à travers la prière, le jeûne et le partage est un accompagnement pour vivre la beauté de la rencontre pascale afin d’accéder à la promesse du salut. Toute conversion est un appel à la liberté pour retrouver son premier amour et prendre soin de l’exigence de la promesse du salut qui demande une certaine radicalité. Rappelons-nous, chaque jour, dans ce temps de pénitence à mettre Dieu en premier et refuser tout lien d’esclavage.

 

       Pourquoi la pénitence demande le jeûne ?

Le jeûne est une forme de dépouillement corporel de tout ce qui n’est pas essentiel au corps. Une pénitence qui passe par une abstinence de nourriture afin d’entrer dans un chemin de conversion ou nous allons vers l’essentiel, dans cette vigilance à vivre la volonté de Dieu notamment dans la communion fraternelle, d’où l’importance du jeûne qui doit se traduire par un partage auprès des plus fragiles. Peut-être nous faut-il insister sur l’humilité et la douceur pour vivre ce temps du dépouillement ? Ce n’est ni une contrainte, ni une violence à imposer, mais une disposition du cœur afin de laisser grandir ce désir de Dieu. « Cependant, pour que le jeûne conserve sa vérité évangélique et échappe à la tentation d’enorgueillir le cœur, il doit toujours être vécu dans la foi et l’humilité. »[9] Une conscience personnelle des efforts à faire sans comparaison avec d’autres, mais dans une démarche intérieure de vérité du cœur avec le Christ et de dépouillement afin de signifier cet engagement intérieur à se rendre disponible à la grâce. L’appel des béatitudes entre dans la disponibilité à acquérir pour témoigner de Dieu. En effet, « Heureux les pauvres en esprit » implique une sobriété dans nos modes de vie, et un appel à la simplicité pour nous rendre plus accessibles à nos frères. A travers le jeûne et le temps de pénitence, nous nous rendons dépendants des autres, et nous exprimons aux autres, notamment au plus pauvres un réel souci de communion pour trouver ensemble un chemin de justice et de paix. Mais le jeûne de nourriture peut être aussi à une forme de privation dans la critique des frères. Il y a un vrai problème dans les manques de communion insiste le pape : « Je voudrais donc vous inviter à une forme d’abstention très concrète et souvent peu appréciée, celle des paroles qui heurtent et blessent le prochain. Commençons par désarmer le langage en renonçant aux mots tranchants, aux jugements hâtifs. .. Alors, nombre de paroles de haine laisseront place à des paroles d’espoir et de paix. »[10] Le jeûne est une introduction à la communion fraternelle et à souhaiter se retrouver ensemble pour prier et partager. « Demandons la force d’un jeûne qui passe aussi par la langue, afin que diminuent les paroles qui blessent et que grandisse l’espace pour la voix de l’autre. ». La conversion n’est donc pas une affaire de nourriture ou d’argent, mais d’abord de disposition du cœur pour se laisser habiter par l’Esprit et se conduire en disciple du Christ.

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Que ce temps de pénitence soit aussi un temps de louange pour les bienfaits du Seigneur. Qu’à travers la prière nous sachions reconnaitre la grandeur de notre Dieu. Qu’à la lecture de la Parole nous puissions méditer sur le projet d’amour qu’Il a pour chacun d’entre nous, et sa fidélité quelle que soit nos vies. Qu’à travers le jeûne et la pénitence nous sachions toujours le reconnaitre comme notre Seigneur et marchions avec Lui dans ce désir d’être tout en Lui. Et que tout cela soit traduit dans un effort de communion fraternelle pour construire ensemble la civilisation de l’amour dans la vie de l’Esprit Saint.

[1] Ecouter et jeûner, le carême comme temps de conversion Message du carême de Léon XVI du 5 février 2026

[2] Is 55,11

[3] &156 Dilexit nos François

[4] Benoît XVI, Catéchèse (9 mars 2011).

[5] & 328 CDSE

[6] &42 CDSE

[7] Jn 17,21a

[8] &75 Dilexit nos – François Id ., Angelus, 8 juin 1986, n. 4 : L’Osservatore Romano, 9-10 juin 1986, p. 5.

[9] Ecouter et jeûner, le carême comme temps de conversion Message du carême de Léon XVI du 5 février 2026

[10] ibid

Que pouvons-nous dire de l’absurdité du mal dans une démarche de foi ? La question du « pourquoi le mal existe » est une énigme, mais dans la foi nous avons à traverser ce désert à l’ombre de la croix, avec confiance en la présence de Dieu à nos côtés, et fidélité à sa Parole de vie. Or accueillir la vie comme un don de Dieu demande une vraie disponibilité en toute circonstance comme nous le rappelle Job « Nous n’accepterions que le bonheur venant de Dieu et non pas le malheur ? »[1] Ainsi la traversée du désert est bien de passer d’oasis en oasis pour gagner la cité céleste au rivage de la grande espérance du salut. La croix du Christ est donc une réponse au sens de la vie et de la souffrance et de la difficulté à répondre au don de l’amour dans l’épreuve pour chacun d’entre nous. Mais comment devons-nous le comprendre ?

 

L’héritage du    péché originel

A l’origine Dieu a créé le monde en harmonie avec l’homme et avec tous les éléments. La vie est la surabondance de la bonté de Dieu dans l’expression de son amour toujours innovant à travers la profusion des relations. Une cohérence de l’ensemble dans une réalité de complémentarité avec chaque chose à sa place. Dieu est infiniment bon, parce qu’Il est amour et Il partage par la Personne Don. Alors l’amour nous conduit sur un chemin de vérité dans tout notre être, dans tous nos actes, dans toute notre histoire. Une familiarité de la rencontre dans l’unification des cœurs et la confiance en son Seigneur. Le monde des origines reflète cette beauté de Dieu qui nous conduit vers le meilleur bien dans une relation bienveillante.

 

Hélas, le péché a déstructuré l’ensemble de la création introduisant la mort et la souffrance[2] comme nous l’explique si bien le docteur angélique[3]. Le refus de la relation à Dieu est un refus de toute la création dans son harmonie et a comme conséquence une déstabilisation de la promesse du bonheur éternel. La souffrance est donc un héritage du péché de l’homme, de manière personnelle comme nous l’avons déjà vu, ou dans la solidarité de la condition humaine, comme le révèle le livre de Job dans l’incompréhension du juste qui souffre, que prolonge le Christ sur la croix (Lui qui est sans péché c’est humilié jusqu’à la mort et la mort sur la croix). Avec le péché, la souffrance s’introduit dans l’histoire de l’humanité, parce qu’il y a un morcellement. Alors apparait la notion d’une justice originelle, comme une réparation salutaire de la faute qui touche les méchants et les gentils. Elle n’est pas le fruit de nos actes mais de l’héritage reçu de nos pères comme le jus d’une action qui a déstabilisé l’ensemble et qui demande la grâce pour retrouver une forme d’équilibre serein avec Dieu et avec nos frères dans cette responsabilité de la maison commune.

La souffrance se trouve donc opérante dans l’action de Dieu qui en donne un sens nouveau à travers la croix et la résurrection. Il y a bien une souffrance qui fait partie de la solidarité humaine sans faute personnelle, mais dans cette fragmentation opérée à l’origine et dont nous subissons les conséquences. Néanmoins, la mort est une miséricorde du Seigneur pour nous délivrer du poids du péché et nous introduire pleinement dans le monde de la grâce infinie. En refusant la première harmonie avec Dieu dans la confiance, Adam et Eve ont touché à l’intégrité du monde et à son équilibre. Le rappel du danger d’une forme de toute puissance pour l’homme doit se vivre à travers sa propre vulnérabilité et sa finitude. Cette question de justice nous renvoie à nos propres responsabilités d’une part, mais à la compréhension de l’histoire écrite avec Dieu.

 

Dans la vie spirituelle il nous faut donc être vigilants à reconnaitre un héritage dont on ne veut peut-être pas, mais qui est le propre de notre condition humaine actuelle et dans la réalité de notre propre existence. « Dieu n’a pas l’idée du mal, il n’a voulu ni le drame du péché ni son cortège de souffrances »[4] mais il continue d’être fidèle à son alliance dans cette bénédiction de l’homme créé à son image, et de lui proposer le véritable amour dans la grande espérance du salut. L’épreuve que traverse la personne humaine n’est pas étrangère au dessein de Dieu, mais au contraire le sert dans cette mystérieuse communion pour contribuer au salut personnel et communautaire dans le témoignage de vie. Devant l’aveugle né, la réponse de Jésus nous interpelle  « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »[5] Ainsi devons-nous comprendre une forme de souffrance comme répondant au dessein de Dieu et pour qu’Il se manifeste dans notre monde. Cette traversée du désert est aussi l’espace de la rencontre ou Dieu continue de se révéler à l’homme et à chacun d’entre nous dans notre histoire propre pour grandir avec confiance en sa présence dans toutes les situations. « Tout passe, Dieu seul suffit » nous rappelle Thérèse d’Avila.

 

Nous comprenons mieux cet héritage dans la promesse du salut comme nous le rappelle avec justesse le Saint Pape. « La glorification du corps, comme fruit eschatologique …, révélera la valeur définitive de ce qui devait, dès l’origine Cette éternelle signification du corps humain à laquelle l’existence de tout homme, chargé de l’héritage de la concupiscence, a nécessairement causé une série de limitations, de luttes et de souffrances, se révélera alors de nouveau, et avec à la fois une telle simplicité et telle splendeur que chacun de ceux qui participeront à l’ « autre monde » retrouvera dans son propre corps glorifié la source de la liberté du don. »[6] Le don de la vie reçu par Dieu et l’imprégnation de son image dans notre être nous rappellent aux fins dernières la promesse qui se réalise lorsque nous entrons en communion avec Dieu. Jésus Christ nous sauve dans notre chair, dans notre corps et dans tout notre être pour nous amener au salut et répondre à la promesse d’alliance de Dieu. Or l’amour se vit dans le don sincère de soi-même et cette liberté interrelationnelle qui demande le partage du don dans un témoignage de foi. La mort et la souffrance sont donc des étapes de notre vie terrestre pour entrer pleinement dans la possession de la promesse et du don de l’amour jusqu’au bout. Car l’héritage nous oblige à un positionnement dans les choix de vie que nous faisons face à Dieu notre « seul bonheur »[7]

 

La douleur physique et la souffrance morale.

Sur la terminologie du mal dans notre vie, peut-être faut-il faire des distinctions ? D’abord comprendre la douleur comme une sensation physique précise, mais qui dès qu’elle est traitée médicalement ou passe devient insignifiante. La souffrance physique étant d’un autre ordre, puisqu’au-delà de la douleur il y en a toute l’appréhension existentielle et le « ressentiment » qui y est lié ajoutant un poids. D’autres souffrances peuvent apparaitre, comme chez Job, la souffrance psychique de se sentir morcelé, ou la souffrance relationnelle, dans l’abandon de son entourage .Évidemment il y a la souffrance spirituelle du sentiment d’être abandonné de Dieu comme le dit si bien le psalmiste repris par le Christ en croix «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »[8] et cette solitude exprimée dans la foi « Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. » comme un intervalle d’absence ou le doute s’immisce. Alors la mémoire devient sélective et le moment pesant « Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ;  même la nuit, je n’ai pas de repos ». La souffrance d’origine spirituelle atteint tout homme[9] dans la perte de la transcendance et la recherche du sens.  Mais il existe, nous le savons des souffrances psychiques autres, notamment dans cette fragilité extrême créant des angoisses difficiles à surmonter ou des dépréciations de soi laissant voir des abysses insondables. Certaines souffrances se vivant à travers le rapport aux autres, ou dans les difficultés d’intégration dans la société et elles peuvent compliquer le rapport au monde et à soi-même. Reconnaitre sa propre souffrance et savoir appeler à l’aide est la première démarche pour sortir du cercle infernal et demande un vrai besoin de compassion. « Heureux ceux qui pleurent ils seront consolés » Nommer sa souffrance et savoir en parler est déjà une étape de fraternité dans une recherche de lien. Mais elle demande des frères et sœurs disponibles à l’écoute et au partage, à l’entraide et à la reconnaissance du fardeau.  Or cette reconnaissance de sa propre vulnérabilité et l’appel à la conversion que nous avons parfois à vivre en passant de victime à acteur de sa vie demande de contempler Dieu et de se laisser guider par le souffle de l’Esprit pour répondre disponible à la Parole de Vie. (… à suivre)

[1] Job 2,10b

[2] Gn 3

[3] Saint Thomas d’Aquin ST Ia q 94-102 sur la justice et ST La-LLa, Q81-83 sur le péché originel

[4] P 187 Dieu veut il la souffrance des hommes – Robert Augé

[5] Jn 9,3b

[6] TDC 69-2

[7] Ps 15 (16)

[8] Ps 21(22), 2 et suivant pour les autres citations

[9] Croyant ou pas

Si la souffrance n’est pas due au péché, ni au destin, alors pourquoi le mal ? Dieu est amour, et toute bonté. Il nous accompagne avec bienveillance. Comment un Dieu bon peut-il créer quelque chose de mauvais ? N’y a-t-il pas un paradoxe ? La question de l’absurdité du mal se lit dans la Bible notamment à travers le parcours de Job. Le problème du mal par le principe même de son existence, de sa banalité et son expansion excessive interrogent. Un discernement prudentiel demandera d’être à l’écoute de l’Esprit Saint pour réfléchir sur nos histoires et comprendre l’alliance avec Dieu comme un chemin de sanctification en toute circonstance .Mais la réalité peut nous paraitre bien rude. C’est là où le livre de Job nous rejoint tous. Pourquoi le mal, il n’y répond pas et la foi en est secouée. Mais il aide à répondre fidèlement à l’amour de Dieu en toute circonstance. Quarante chapitres nous expliquent l’ancrage dans la vie intérieure et l’inébranlable confiance en son amour. Ce n’est ni une question de karma[1] ni une question de punition de Dieu, mais à l’ombre de la croix méditer sur notre condition humaine et à la liberté dans la responsabilité de l’amour.

 

        Job, un homme fidèle au Seigneur –

Job est heureux et fidèle à Dieu, puis voilà que toutes les misères de la terre lui tombent dessus, à cause de Satan qui vient réclamer à Dieu le choix de la liberté. « Est-ce gratuitement que Job craint le Seigneur ? N’est-ce pas Toi qui l’as protégé, lui, sa maison et tout ce qui est à lui alentour ? »[2] En d’autres termes, Job est-il libre de t’aimer demande Satan à Dieu. Et s’il n’avait pas les biens il oublierait de t’être fidèle insinue le tentateur. Or Dieu autorise à exercer une liberté dans le dépouillement pour établir la fidélité de l’amour en toute circonstance. « La souffrance révèle l’homme à lui-même »[3].Du coup, la question de l’absurdité du mal et du sens à donner dans la foi plonge le croyant à s’accrocher au Seigneur avec force. La foi devient alors lumière de la grande espérance du salut, en comprenant que les instants ne sont que des passages vers un bien meilleur.

 

Dans le livre de Job, l’accusateur vient le jour de la cour céleste et s’incruste en itinérant à « l’audience du Seigneur »[4]. Il rejoint les fils de Dieu pour présenter un rôle différent lors de l’audience, et Dieu interroge « D’où viens-tu »[5] écho à la première question « Où es-tu ? »[6]. Le malin répond non par un je[7], mais d’une façon impersonnelle. Il vient « de rôder sur la terre et d’y vaguer »[8] Que dire sur l’errance du mal qui voyage sans jamais s’arrêter dans une recherche de sa proie. C’est malsain car il n’y a pas d’enracinement mais que du vagabondage, comme un refus de la responsabilité des choix que nous posons. Une infidélité chronique. L’absurdité du mal est ce vagabondage d’une relation où nous devons rester ancrés en Dieu sans se soucier des pièges de l’ennemi. Entre la stabilité de la cour céleste qui se tient devant Dieu et l’instabilité du tentateur qui vagabonde nous est donnée l’image d’un mal qui circule et tente de foudroyer ceux grandissent « a l’abri du Très Haut »[9] sans pourtant atteindre au cœur de la foi et de la confiance. Les saints, qui ont vécu des nuits spirituelles, nous montrent la souffrance d’un manque de transcendance lorsque Dieu est silence. Mais le vagabondage du mal va dans la fragmentation des relations à travers les guerres, et les violences sur des innocents, les destructions face à des phénomènes naturels, comme une absence de Dieu dans l’histoire des hommes. On retrouve du sens dans le fait de travailler son intériorité pour laisser le Seigneur nous mener sur le chemin de l’amour comme par la générosité du lien fraternel pour la vie en se laissant embraser par la bonté de l’accueil de l’autre notamment dans la vérité de tout son être.

 

La lumière de la foi à travers l’alliance

Le lien entre l’amour et la rigueur de la loi a été dénoncé plusieurs fois par le Christ, comme l’appel à regarder ce qui est à l’intérieur de la coupe[10] et non à l’apparence extérieure. Faire la vérité de son être demande donc de suivre Dieu avec fidélité sans être dans une rigueur qui en empêche tout assouplissement. Un réductionnisme de notre liberté ou la loi est premier, l’amour subsidiaire. Le shabbat d’abord et la guérison plus tard. Cette rigueur montre le dessèchement de la vie intérieure et du problème de la tentation vers l’éloignement de Dieu. Une stricte justice revient à percevoir la miséricorde comme une faiblesse insoutenable. Le Satan est l’ennemi en hébreu, un accusateur des frères[11] nous dira Saint Jean. La rigueur qui empêche l’amour est mortifère, comme la volonté ex nihilo sans considérer la relation à l’autre et le don sincère de soi-même. Le rejet de la vie est rejet de la fraternité. Le mal est donc dans l’accaparement et la nuisance, celle du jugement en termes de loi et de peine sans le discernement du contexte et des personnes. La relation ouvre à une prise de conscience de soi et des autres et une juste distance dans la communion. Mettre le soupçon dans la relation que ce soit au jardin d’Eden ou devant Dieu pour Job est toujours une manière de mettre en défaut l’agir de l’homme et sa capacité à être fidèle à Dieu. Le mauvais est un rôdeur à l’affût de sa proie dans un désir de briser l’amour dans une justification rigide et sans avenir. Il est le maitre du soupçon par excellence qui interroge les actes à la genèse de la conscience. L’homme peut-il vraiment être fidèle jusqu’au bout ? Job aime par utilité, mais sans l’acceptation du sens nous dit le délateur. Mais le vrai croyant aime Dieu pour ce qu’Il est, et il entre dans la louange en toute occasion. L’absurdité du mal est alors comprise comme un passage vers la terre promise.

 

Peut-être nous faut-il continuer sur ce chemin de vérité à la lumière de la foi par reconnaitre la situation de Job On lui donne quatre qualités « Il était, cet homme, intègre et droit, craignant Dieu et s’écartant du mal »[12] Or des quatre qualités, le satan n’attaque que la crainte de Dieu. De là à comprendre que la crainte de Dieu nous permet d’être intègre et droit, et qu’il nous met en recherche du meilleur bien, il n’y a qu’un pas. Une logique affirmée dans la Parole, la crainte est salutaire, elle est une conséquence directe de l’orientation des actes. Une crainte d’amour dans la gratuité du don s’exerce avec Job. La crainte de Dieu est bien l’expression de la gratuité de l’amour et du don. Or le maitre du soupçon justement questionne cette gratuité pour détruire le don, et peut être affirmer sa propre tyrannie. Vouloir un choix libre, et en faire un choix unique avec un délit pour ceux qui s’y opposent légitimement devient un abus de conscience. Alors interrogeons-nous.  Etre possédé n’est-ce pas être aliéné ? L’idolâtrie ne construit-elle pas l’absence du lien avec Dieu ? L’amour n’est pas un calcul mais la logique de la révélation de Dieu qui le premier nous a aimés. La recherche du bien ne se vit pas dans une manipulation des consciences mais bien dans l’adoration de Dieu et de sa présence. Satan essaye d’attaquer sur ce point précis, et précipite Job et en lui tout homme dans l’absurdité du mal pour vérifier sa fidélité. Faire la vérité demande alors de discerner dans nos choix ce qui nous mène à Dieu et de nous y tenir en toute circonstance.

 

De plus, semble dire le satan, Dieu exerce une fonction paternelle (voire maternelle dans le pronom personnel utilisé[13]), et donc orienter le choix de l’homme. Mais si celui-ci est renvoyé à lui-même alors les choses peuvent changer suggère le rôdeur. En d’autres termes, la situation matérielle justifie la situation morale de Job parce que Dieu s’occupe de ses affaires comme un père et une mère. « N’est ce pas Toi qui l’as protégé »[14] et la mansuétude du Seigneur est vraie, puisque comme une vigne a fait une clôture il a fait installer un pressoir et construire une tour pour guider son peuple nous dira Jésus[15] Or la droiture s’explique par la prospérité et la sécurité semble dire le vagabond, ce n’est pas dans la gratuité de la relation. Notons que la théologie de la prospérité nous fait entrer dans ce travers et peut aboutir à un refus de la dimension spirituelle devant l’échec. En plus, Dieu laisse le manipulateur nous approcher. Néanmoins la tentation est là pour purifier cet amour et lui faire porter du fruit. La bénédiction de Dieu n’est-elle pas de rendre possible la vocation de l’homme image de Dieu dans toutes ses dimensions ? Le mal pourrait-il arrêter cela ? « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[16] nous dira l’évangéliste Saint Jean pour l’incarnation du Christ rappelant la fidélité du Seigneur dans son alliance et la possibilité de l’homme d’y répondre pleinement, à travers le nouvel Adam. Contre l’avis du satan, l’amour n’empêche pas notre pleine responsabilité dans nos propres actes et le libre attachement au Seigneur. Ainsi la mise à l’épreuve demandée par le déraciné est une douleur pour Dieu, mais Job en sortira renforcé dans la foi et pleinement béni

 

Nous avons médité à travers la lecture du livre de Job l’approche du mal et sans expliquer la cause, nous comprenons que Dieu est présent avec fidélité. Ceci étant dit dans l’épreuve de la souffrance on peut aussi lire la vulnérabilité de l’homme et l’angoisse de la mort, ce qui occasionne des murmures contre Dieu et celui qui l’a envoyé. Les questions d’euthanasie aujourd’hui formulent cette angoisse de la mort devant l’absurdité du mal. Alors, la question du philosophe « D’une façon générale, en quel sens la mort dit-elle être conçue comme fin de la réalité-humaine »[17] continue de résonner dans nos propres finitudes. Toute une réflexion que l’on devra prolonger sur l’absurdité du mal et notre façon d’être fidèle à Dieu dans le mystère de la croix

[1] Terme inapproprié (venant de l’hindouisme et expliquant la cause de ce que nous vivons dans la responsabilité de nos actes et de notre histoire) parlant de la fatalité du destin

[2] Job 1,9-10a

[3] Job ou le drame de la foi Jean Leveque p 54

[4] Job 1,6-7

[5] Job 1,7b

[6] Gn 3,9b

[7] Adam répondra « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur car je suis nu, et je me suis caché » Gn 3,10 Quatre fois le mot Je pour signifier les 4 points cardinaux où l’homme prend conscience du péché – La non écoute de la Parole de Dieu comme un rejet de sa présence  – La peur comme conséquence de la défiance en Dieu – la nudité comme prise de conscience angoissée de sa vulnérabilité et de la mort – le mensonge dans le fait de se cacher pour refuser d’affronter la réalité.

[8] Job 1,7c

[9] Ps 90,1

[10] Luc 11,39

[11] Ap 12,10 L’accusateur dans la notion de diffamer, la racine est devier, trahir ou s’écarter

[12] Job 1,1b

[13] Job 1:10

[14] Job 1,10

[15] Mt 21,33

[16] Jn 1,5

[17] L’être et le temps in Qu’est-ce que la méta-physique ? Heidegger  trad Corbin, Gallimard, p 130

Si nous continuons notre réflexion sur l’explication de l’impondérable et la place  du sens face à ce qui parait déstabilisant, nous retrouvons la question de l’homme au cœur de l’univers. La crise d’être de chacun d’entre nous se pose « sur la place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs »[1] Un questionnement qu’il faut accompagner avec humanité dans la délicatesse des relations et non se défausser dans l’imposture de la volonté manipulée. Retrouver le sens pousse à prendre conscience de la beauté de la vie et des choix à poser pour explorer pleinement les relations dans la complémentarité des situations et la richesse des échanges. Peut-être est-ce pour nous, dans cette recherche de l’incompréhensible, le temps de retrouver le sens de Dieu dans l’histoire des hommes et dans notre histoire personnelle comme une traversée vers la Terre promise.

 

Un projet commun dans un patchwork de proposition

On peut légitimement s’interroger sur les vœux présidentiels et cette volonté d’une année utile, comme si la demande n’était pas de retrouver du sens pour les agriculteurs battant le pavé, et les demandes sociétales surgissant ici ou là. D’ailleurs comment comprendre l’année utile, dans le fatras des propositions sans le minimum de discernement prudentiel. Lorsqu’on parle de service national pour renforcer la notion de patrie pour le bien commun à travers l’engagement, quels sont les moyens que l’on s’offre pour ne pas aboutir aux précédents naufrages ? Une ébauche d’une cohésion sociale à retrouver par un biais alors que les enveloppes allouées au soin, la prise en charge de la précarité voire de l’isolement social sont nettement insuffisantes pour ne pas dire plus et entachent le contrat social ? Pourtant il faut reconnaitre dans la même veine que l’isolement créé par la société des écrans et l’impossibilité des relations ajustées demandent de trouver des pistes de cohésion patriotique et réorienter le temps libre comme un temps de construction de relation réelle peuvent être un bon projet. Par contre, il faut accompagner l’angoisse de la mort et « la destinée ultime des choses et de l’humanité »[2] avec un regard d’espérance un accompagnement dans la relation pour relever ensemble les défis sans oublier les questions de fond et non se perdre dans une course en avant œuvrant pour l’utile dans un comment faire avant d’en percer le sens de la demande et la souffrance sociétale qui résonne de la demande. La légitimité n’est-elle pas d’abord de retrouver le sens de la communion fraternelle ?

 

En approfondissant, si l’utile est d’œuvrer pour la fin de vie dans une prétendue dignité qui masque le cynisme économique et le « dégagisme »[3] sociétal, alors on ne peut que reconnaitre une perte de sens pour ce qui est utile dans une pensée conséquentialiste[4]. D’ailleurs on notera le paradoxe sur la volonté d’une fin de vie programmée liée à la mort sociale et le vœu d’unité. Comme un écho sinistre à l’expression « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens ». Il y a comme un retour de la généralisation d’une mort programmée comme allant de soi et de plus dans l’anesthésie des consciences ! Les vœux d’unité sur la construction d’un mort comme programme national est une farce tragique. A quoi bon lutter contre toutes les formes de discriminations lorsque le projet est de chercher à discriminer la vie selon l’état de santé des personnes ? Au demeurant la vie est-elle un contrat à durée déterminée conditionné à l’arbitraire de nos sentiments, comme un commerce d’être ? Ou bien est-elle une assurance sociale d’un accompagnement jusqu’au bout dans une providence du temps au nom d’une vraie dignité qui n’oublie jamais la fraternité[5] ? L’unité ne peut se vivre que dans la responsabilité fraternelle de l’amour et la volonté de bâtir ensemble une civilisation de l’amour pour la liberté de la vie, optique d’un état providence qui accompagne et non une culture de mort dans une tyrannie qui ne dit pas son nom. En outre, l’histoire d’un choix ne peut réduire la volonté à un acte terminal sans une vérification de son propre parcours personnel et une reconnaissance de sa fragilité, qui pourra paraitre comme une hésitation[6]. Toute décision est accompagnement d’une conscience de vie et de relation sociale. Rien d’autre. Rappelons-le.  Du vin aigre s’appelle du vinaigre et n’a pas la dignité du vin de table. Il faut retrouver le vrai sens des mots et ne pas tordre les définitions au nom d’idéologies moribondes. Il n’y a pas de dignité à donner la mort et ce n’est pas un soin mais un meurtre. Certes la guillotine était un acte technique à administrer par le bourreau, suivant une décision collégiale, mais cela reste l’absurde de la mort dans l’exclusion de ce qui dérange. Se rendre utile[7] devient la lie de la tyrannie.

 

La marchandisation de l’utilité est perte de sens

Dans un autre ordre, pouvons-nous interroger les demandes d’euthanasie dans une volonté de mettre la main sur son futur ? « Le futur est ce que je ne peux ni hâter, ni retarder ; il conditionne l’impatience du désir, l’anxiété de la crainte, l’attente de la prévision et finalement subordonne l’échéance du projet à la grâce de l’événement »[8] L’illusion de mettre la main sur sa mort, comme anticipation d’un avenir est par définition un manque d’espérance et un refus d’une vision d’ensemble où le témoignage passe d’abord par la relation à l’autre et non dans un carcan individualiste d’un choix qui n’en est pas un. Sommes-nous encore frères ? Les crises actuelles sont liées à une perte de sens pour se vautrer dans de l’utile et marchander dans une absence, parfois lourde de conséquence, d’une conscience droite. Les mots sont là pour ébaucher une réalité des choses sans pourtant la posséder[9]. Je peux réfléchir sur les conséquences du temps sans pourtant faire le tour de la question, ni prétendre répondre à des situations particulières par des lois qui se veulent universelles. La distorsion entre le droit et la justice s’engouffre dans cet interstice et fait des ravages.  La liberté n’est autre qu’un choix de croissance à vivre dans la relation à l’autre pour construire un monde nouveau où nous renonçons à nos propres enfermements pour nous ouvrir à la diversité dans la reconnaissance de la fraternité à préserver comme un trésor.

 

La perte du sens nous guette tous dans une société consumériste où nous demandons le baptême mais sans vouloir de pratique religieuse ni d’éducation chrétienne à travers le catéchisme, et sans même se préoccuper de la foi des parrains marraines !!! Nous voulons vivre la première communion, la profession de foi et la confirmation, comme des étapes finales sans percevoir les ouvertures à d’autres traversées dans la foi qui demandent une plus grande compréhension de l’alliance et une confiance en Dieu par la persévérance dans la prière et l’intelligence des Ecritures. Nous exigeons une vie de l’Esprit Saint dans un but magique sans prendre conscience qu’il nous faut garder son âme dans la paix et en communion avec les autres. Nous demandons le mariage comme une étape importante mais sans la responsabilité spirituelle qui nous incombe. Nous nous engageons dans l’appel religieux ou sacerdotal, pour être utiles à la communauté, tout en oubliant d’être donnés aux autres,  et préférant plutôt rester dans son propre confort comme des mercenaires. Retrouver le sens de nos actions c’est puiser au cœur de Dieu l’amour nécessaire pour entrer dans la vérité du don et témoigner de sa présence en toute occasion. Le dessein de Dieu dans l’infini de son amour rend l’homme interdépendant dans la relation afin de lui permettre un vrai choix et de le mettre face à ses responsabilités. Le témoignage se vit dans l’espérance d’un salut, comme une«  lumière que cette vie divine irradie, notamment en guérissant et en élevant la dignité de la personne humaine, en affermissant la cohésion de la société et en procurant à l’activité quotidienne des hommes un sens plus profond, la pénétrant d’une signification plus haute »[10]. Retrouver du sens dans la foi de l’Eglise s’est construire cette civilisation de l’amour en confiance avec la Parole de Dieu et dans la persévérance de la prière. Nous ne sommes plus dans l’utilité du sacrement mais dans la grâce de son action dans nos vies par la présence du Seigneur et la volonté de le suivre jusqu’au bout.

 

Pour aller plus loin

La discussion sur ce qui fait sens, notamment en parlant de la fin de vie, mais tout au long du contrat social nous oblige en tant que témoins du Christ à resituer nos valeurs à la lumière des Ecritures pour y discerner nos façons de vivre et répondre de la grâce de l’Esprit Saint agissante en nous. La crise exerce notre conscience droite pour faire des choix importants pour notre vie dans une croissance personnelle et communautaire. « Renouvelés intérieurement par la grâce de l’Esprit, « qui est Seigneur et qui donne la vie », nous sommes devenus un peuple pour la vie et nous sommes appelés à nous comporter en conséquence. »[11] Le sens de Dieu redit le sens de l’homme et ouvre d’autres horizons pour toute la création ; à nous donc, d’en témoigner tout au long de cette année dans l’audace de l’annonce de notre foi et une vie ancrée dans le Christ Sauveur. La destinée n’est pas une distorsion de la volonté, comme l’explication de notre histoire, une question d’utilité (ou non). En Dieu nous sommes appelés à vivre cette conscience droite dans l’accueil de l’Esprit Saint. Entre le débat sur ce qui est utile et ce qui fait sens, la question de la fin de vie est pour nous un appel à un témoignage de la source de la vie. Dieu. Foi et raison charpentent notre réflexion pour laisser la lumière de la vérité briller dans les ténèbres de l’ignorance et du péché lies aux concupiscences.

[1] ²3-1 Gaudium et Spes – Vatican II

[2] &3-1 Gaudium et Spes – Vatican II

[3] Néologisme employé pour dégager par l’activisme politique mais ici dans le sens : dégager de la société pour la tombe.

[4] L’utilisation de l’utilitarisme ici va à ce qui est utile sans notion morale, et la visée conséquentialiste, est de faire une loi et de voir « suivant les conséquences » comment l’ajuster, comme le préconisait le sénateur Touraine.

[5] Comme le proposent les soins palliatifs par exemple – ou l’accompagnement social pour ceux qui sont en errance.

[6] Philosophie de la Volonté, Paul Ricoeur,T1 p 179

[7] Sous entendue pour ce que nous considérons comme votre bien

[8] Philosophie de la Volonté, Paul Ricoeur,T1 p 77

[9] John Locke – Essai sur l’entendement humain En résumé, la parole nomme « une réalité des choses » sans pourtant « embrasser leur signification ». Autrement dit : Parler d’amour n’est pas l’amour, ni le réduire dans une définition.

[10] &40-3 Gaudium et Spes – Vatican II

[11] &79 Evangelium Vitae – Jean Paul II

Si le hasard ne permet pas d’expliquer l’absurdité du mal, il nous faut au moins distinguer ce qui est de l’ordre du péché. Or la période que nous vivons dans la souffrance des paysans de France et l’insouciance des  fêtes marquent une certaine rupture quant à l’esprit de communion des cœurs. D’ailleurs cela rejoint pleinement le paradoxe de Noel et trois jours après le massacre des enfants célébrés dans la fête des saints innocents (cette année, elle tombe un dimanche où nous fêtons la Sainte Famille, ce qui est aussi prophétique face aux attaques actuelles sur la cellule familiale). La joie de Noel et l’abomination de la désolation du massacre des nourrissons évoquent l’absurdité du mal à cause du péché et de la place de notre propre conscience, comme nous l’aborderons. Hannah Arendt parlera lors du procès de Jérusalem de la banalité du mal pour montrer la perméabilité de l’homme à l’obéissance servile et aux conséquences abominables[1]. La joie de la grâce de Noel est certes frappée par l’obscurité du péché, mais nous rappelle l’Ecriture « la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[2] Face au mal, l’espérance du salut est toujours plus grande, et l’amour triomphe de la mort.

 

Rappelons-nous que l’incarnation du Christ et son signe manifeste par sa naissance le jour de Noel est pour toute la création une joie profonde. Un appel de communion dans la vulnérabilité d’un Dieu qui se fait petit enfant et nous appelle à l’adoration pour rendre gloire à sa manifestation.  Néanmoins le massacre des saints innocents s’inscrit dans ce refus d’une joie promise à tous et un calcul politique ou pire encore une vision idéologique d’un pouvoir absolu. Si l’absurdité du mal existe comme une évidence dans l’histoire humaine, la banalité du mal développée par la philosophe allemande[3] montre l’arbitraire d’une situation qui demande une obéissance aveugle et sans conscience. Les travaux de Stanley Milgram dans l’expérience de la suprématie de l’autorité et l’aveuglement de l’esprit critique ont appuyé cette forme d’emprise sur l’autre et de manipulation des esprits, antichambre de la séduction du Mauvais. L’expérimentation montre une autorité qui brise la fraternité dans une marchandisation de la relation. Mais souvenons-nous que cela est toujours d’ordre diabolique, même si l’homme a sa propre responsabilité. Or la première responsabilité est d’éduquer sa conscience à la recherche du meilleur bien et à éduquer sa connaissance de Dieu pour mieux discerner ce que nous avons à vivre dans l’aujourd’hui. Cela demande la prière pour garder le dialogue avec Dieu et avoir la lumière de la Parole pour cheminer en vérité dans notre vocation d’image appelée à la ressemblance. L’humilité dans la conversion et l’esprit de pénitence nous aident à garder la charité vive pour être attentifs aux autres et refuser toute forme d’injustice. La prière fonde l’écoute du Seigneur et engage à prendre le recul nécessaire pour faire des vrais choix. Le service de la charité révèle la réalité du moment à vivre et notre responsabilité propre à faire advenir le règne de Dieu. Certes la grâce de Dieu nous précède, mais nous avons à agir en vérité selon nos responsabilités pour être des serviteurs fiables et répondre ainsi au souffle de l’Esprit Saint.

 

Ajoutons que le balancement entre le bien et le mal que nous pouvons connaitre ou observer peut entrainer un systématisme de la raison. Si un bien arrive, alors un mal va arriver, comme le retour du balancier allant toujours dans une éternelle réorganisation de la réalité selon les circonstances. De là à avoir une pensée magique de l’ordre de ; « si je connais un grand bien, je vais forcément connaitre un grand mal », entraine des sorts et des contre-sorts pour essayer de sortir d’une situation inextricable. Cette logique a été formulée religieusement dès le IIème siècle par une conception d’un dieu du mal et d’un dieu du bien suivant Marcion[4], et d’une lutte incessante. Nous avons à exercer sérieusement le discernement prudentiel (et ne pas avoir des conclusions hâtives souvent simplistes). Dieu aime et se donne au monde. Il ne nous entraine pas dans un traquenard. Il donne vraiment pour le plus grand bonheur. Et dans la liberté de l’amour offert à Noel dans une mangeoire, nous avons la responsabilité de venir l’adorer et de manger à sa table en invités à la noce ou de vouloir le massacrer, voler, piller, saccager, comme insoucieusement participer à ce massacre dans une banale indifférence.

 

La banalité du mal implique cette forme d’indifférence aux ordres pour ne pas s’interroger et exercer sa fonction avec une forme de tiédeur morale et l’absence d’esprit critique. Les gardes obéissent à Hérode pour aller massacrer des nourrissons sans état d’âme, parce que c’était les ordres.  Or, le démon de l’acédie est bien présent dans la tiédeur des engagements qui étouffe la conscience et relativise la Parole de Dieu. «La triste vérité, c’est que la plupart du mal est fait par des gens qui ne se décident pas à être bons ou mauvais. »[5]. Le choix moral est primordial pour vivre pleinement sa foi et demande un engagement de tout notre être, mais aussi une responsabilité dans le témoignage de la vie de Dieu en nous autour de nous. Le relativisme moral amène à une faiblesse des choix et à des pentes dangereuses. En effet, la question de la conscience de soi et de la faculté à rechercher le meilleur bien se confronte à nos propres vulnérabilités et à nos faiblesses. « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »[6] Une question d’ordre dans sa vie et de vérité de l’amour qui demande une liberté de croissance et non l’aliénation de régression vers son propre enfermement. Or le propre de la banalité du mal est l’endormissement des consciences pour une liberté d’indifférence comme libérée de toute contingence. « L’acte désintéressé ; né de soi, l’acte aussi sans but, donc sans maître ; l’acte libre, l’acte autochtone »[7] Comme si un acte pouvait naitre ex nihilo, et ne pas s’insérer dans une liberté interpersonnelle. Logiquement, en retirant tout aspect moral, et toute volonté de recherche du bien on tombe dans la pire des barbaries, non sans une ferveur à exécuter les taches dans une servilité du travail bien accompli. Les pires tyrannies se sont fortifiées dans une anesthésie de la conscience personnelle. Or il y a bien une responsabilité personnelle et une éducation de la conscience à retrouver pour comprendre les enjeux. Le savoir, et la réflexion sont déjà créateurs d’une liberté de conscience afin de rendre le monde plus humain. L’indifférence est paresse d’être. Refuser la confrontation pour une tranquillité du moment est une inconscience de la tempête qui se prépare. Hélas, Le mal peut être commis sans motif, sans conviction, sans méchanceté juste par « une véritable incapacité à penser »[8] mais contrairement à ce que dit la philosophe allemande, il y a bien une dimension démoniaque dans son expression et son expansion. La conscience et la méditation des Ecritures nous font prendre conscience de l’alliance avec Dieu source de toute vie, et de sa négation dans la culture de mort.

 

La banalité de l’avortement comme un choix comme un autre, et le totalitarisme sous-jacent dans le délit d’entrave (voir sa constitutionnalisation) sont le marqueur d’une forme de possibilité de meurtre d’une personne humaine en le comparant à un amas de cellules même si déjà les premiers battements de cœurs sont détectables[9]. Le peu d’engagement de la conscience de la vie d’une part, et la banalisation de l’acte pour tous d’autre part indiquent l’endormissement de la conscience dans un consensus où même la notion républicaine de fraternité est battue en brèche. Cette banalité du cynisme économique se retrouve dans la recherche de l’euthanasie comme source de liberté, mais révèle l’absurdité du mal. Même la notion républicaine d’égalité n’est pas plus respectée, puisqu’on agit selon les disponibilités en soins palliatifs d’une part, et de la disparité des relations sociales d’autre part entrainent une mort social acté par la demande de mort à administrer. Là encore une forme d’endormissement des consciences dans la banalité de la technique médicale comme une autre, et le manque de conscience dans la dignité humaine d’une ouverture au sens de la vie est sidérant[10]. La dynamique de suicide dans la société et de désespoir qui se lit dans les maladies psychiques, telles la dépression ou le refuge dans des maladies borderline ne sont pas que de l’ordre médical, mais parfois[11] d’une cause spirituelle profonde de l’absence de Dieu, et de la négation de la vie. Même si nous ne sommes pas acteurs de telles situations, nos silences sont complices, comme le fait d’accompagner la personne dans son acte, ou d’être présent auprès de la personne dans un silence problématique. « L’engagement dans un acte problématique… produit un lien entre la personne et son acte… et prédispose non seulement à la reproduction de cet acte particulier, mais encore à la réalisation d’autres actes pour peu qu’ils appartiennent à la catégorie que cet acte évoque »[12] La répétition des actes en langage religieux la répétition des péchés, et par conséquent une structure du péché largement repris par le Saint Pape[13]. « C’est au plus intime de la conscience morale que s’accomplit l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme, avec toutes ses nombreuses et funestes conséquences sur la vie. »[14] L’éveil de notre foi est le refus de l’endormissement prodigué par l’acédie, il doit nous maintenir dans une ferveur pour refuser toute forme de tiédeur et s’engager pour le Seigneur.

 

L’endormissement des consciences est d’abord l’expression d’un refus de connaissance. Il n’est pas innocent que les tyrannies communistes, que ce soit en Chine par la déportation des intellectuels pour l’internement dans des camps de travail, ou l’exode imposé aux classes intellectuelles au Cambodge par les communistes Khmers pour un massacre organisé avec zèle afin de rendre la population docile aux nouvelles exigences empêchent tout esprit critique de conscience. Or l’homme est d’abord spirituel, et porte en lui ce désir de transcendance. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »[15] Le refus de prendre en compte toute la dimension de l’homme entraine un désenchantement du monde, et une banalité du mal dans l’absence d’une conscience éduquée. Alors tout est permis. Ne reprochons pas à Dieu nos propres turpitudes.

 

Nous voyons qu’il y a bien dans l’absurdité du mal une cause qui est le péché de l’homme et des choix mauvais effectués sans toujours une pleine conscience, mais dans une forme d’endormissement de la conscience. Il nous faut donc développer la ferveur pour lutter contre tout ce qui mène au péché. « Porte-nous secours dans l’épreuve : néant, le salut qui vient des hommes ! »[16] Néanmoins, comme nous le dit Job, dans certains contextes ce n’est pas de l’ordre du péché, mais d’une confiance en Dieu pour manifester son œuvre dans toutes les réalités. Je reconnais que les mots peuvent paraitre bien maladroits dans certaines situations, mais demande d’autres développements Il y a bien quelque chose de mystérieux à approfondir, tout en refusant tout fatalisme mais en demandant d’entrer dans l’intelligence de la réalité pour continuer à cheminer avec son Seigneur. N’arrêtons pas d’essayer de comprendre le dessein de Dieu et notre responsabilité à vivre sa volonté.

[1] « Le problème avec Eichmann était précisément qu’il y avait tant d’hommes comme lui, et que ces hommes n’étaient ni pervers ni sadiques, mais terriblement et effroyablement normaux. » Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem Folio histoire première édition 1963 – voir un autre livre La banalité du mal comme mal politique

[2] Jn 1,5

[3] Hannah Arendt

[4] Le marcionisme a été condamné par l’Eglise naissante L’opposition entre l’Ancien Testament révolu, et le Nouveau Testament en Bonne Nouvelle ne correspond pas à la tradition apostolique.

[5] La vie de l’Esprit – 1978 d’Hannah Arendt

[6] Rm 7 :19

[7]P 21 Le prométhée mal enchainé, André Gide, 1925 Gallimard 1980

[8] Hannah Ardent Eichmann à Jérusalem op cité

[9] Entre la 5ème et 6ème semaine, la loi sur l’avortement du 2 mars 2022 allonge le délai légal à 14 semaines de grossesse… Rappelons que le corps de l’enfant (fœtus) est formé dès la  8ème semaine, et qu’il est viable à la 24ème semaine dans les savoirs médicaux actuels

[10] Dans la réflexion si on parle d’une personne de 80 ans qui veut mourir pour vie accomplie, et un jeune de 20 ans pour vie inutile, bizarrement les positions ne sont pas les mêmes. N’y a-t-il pas intrinsèquement, une forme d’âgisme dans l’euthanasie ?

[11] Rappelons que nous ne pouvons pas lire de manière simpliste que la dépression ou certaines maladies psychiques sont de l’ordre du manque de foi. Mais n’écartons pas non plus que le manque de foi peut entrainer des états limites.

[12] P 91La soumission librement consentie – Collectif – PUF2 001

[13] Evangile de la vie – Jean Paul II « 12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société. » //&24,//&59//

[14] &24 Evangile de la vie JP II op cité

[15] Ps 62,2

[16] Ps 59,13

La question du hasard semble être étrangère à la foi. Encore faut-il se mettre d’accord sur la définition même du mot. Face au hasard s’entrecroisent pour le biologiste la nécessité[1], comme l’élection politique d’ailleurs opposera le hasard du vote[2] au choix arbitraire afin d’éviter toute autre forme d’ingérence, mais donnant à la nomination un caractère de destin.  Imprégné de cette culture, la première église n’a-t-elle pas fait un choix de tirage au sort pour choisir l’apôtre Matthias[3] ? De plus,  les philosophes ne s’y sont pas trompés en opposant hasard et fatum[4] – le destin. Dans la foi nous sommes interrogés sur la notion de hasard et de volonté de Dieu, comme choix manichéen. C’est l’un ou l’autre. Ici se pose donc la question de l’absurdité du mal et de la réalité de la souffrance à travers le dessein de Dieu voire de sa responsabilité. Mais également du dessein de Dieu et du sens dans ce que nous vivons pour l’interpréter au mieux afin que nous restions à l’écoute de la vie. Sans parler d’un aspect magique d’une vie télécommandée par Dieu Le sujet est trop sérieux pour que l’on s’en désintéresse.

 

Si nous reprenons la définition du hasard entre son étymologie qui est liée à la chance, nous y voyons une dimension de rationalisation de l’expérience vécue, et le fatum y fait résonner non sans fatalité le sens.  –  Ceci étant dit, il y a bien une volonté de trouver une raison à un vécu. Nous gagnons au loto par hasard, comme nous pouvons connaitre des accidents en se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment. Même si les jeux de hasard, dans des très faibles probabilités nous rappellent aussi une autre dimension de l’arbitraire. Pour gagner au loto je dois jouer, et j’ai alors une probabilité, certes négligeable, mais réelle de gagner. Peut-on alors parler de hasard dans l’obtention du gain[5] ? Certes il existe bien une chance dans la probabilité, néanmoins croire que Dieu soit absent des circonstances de gain ou d’appauvrissement pour les joueurs pathologiques reste naïf. Ne pourrait-on pas d’ailleurs définir le hasard comme l’involontaire de la situation dans la responsabilité de nos choix ? Ainsi le hasard pourrait être une forme de croyance de l’impondérable sans cause[6] réelle et sérieuse.

 

Pour aller plus loin, la question du hasard comme limite de notre connaissance, peut être entrevue comme une solution de principe posée par le scientisme. Si nous ne comprenons pas aujourd’hui, demain la science nous le dira. Le hasard n’existe pas, mais c’est le fruit d’une ignorance. Même si l’évolution déclare que certaines choses arrivent par hasard et d’autres adviennent pour maintenir le nécessaire équilibre de vie. Alors on pourrait presque poser la question de la cause lorsqu’on voit l’effet. C’est le principe même de la maladie.  Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? »[7] Rien ne peut arriver par hasard et face au mal, il nous faut forcement une explication. Or Jésus renvoie au mystère : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »[8] Nous ne comprenons pas toujours ce qui se passe, et nous n’avons pas toujours les explications, mais nous faisons confiance à Dieu et persévérons sur le chemin de la foi pour contribuer à l’œuvre du salut. L’histoire se lit dans le temps et l’espace de la rencontre demande une perspective plus large pour une juste compréhension. La manifestation de Dieu se vivra dans un contexte que nous ne comprenons peut être pas immédiatement mais témoignera de la grâce de sa présence. Ainsi, toute lecture de notre histoire doit se voir dans sa globalité pour en trouver le sens. En l’occurrence ici par sa guérison signifiant ainsi la force du Christ et soulignant sa vocation messianique.

 

Quel est le salut promis ? Il est la communion avec Dieu pour toujours dans la civilisation de l’amour éternel. Or l’absurdité du mal dans la réalité de l’homme semble montrer une impuissance de Dieu. C’est d’ailleurs le reproche d’Albert Camus dans son livre « La peste ». En résumant le propos,  il fait dire à un de ses personnages, je ne croirai jamais en Dieu qui fait mourir les petits enfants innocents. D’ailleurs dans le prolongement mystique, certains disent ‘c’est la volonté de Dieu et il faut porter sa croix par configuration à la passion’, une injonction extérieure qui devrait s’imposer à nous. Ce n’est pas juste non plus et cela peut être un motif de rejet de la foi. Je ne parle même pas des visions d’un Dieu punisseurs, ou si tel événement nous arrive c’est que « le bon Dieu t’a puni ». Comme si Dieu se vengeait selon les acceptions humaines… La vision d’une forme d’anthropomorphisme[9] de Dieu ou la théologie est affaire d’émotions et de sentiments, comme à l’inverse une absence de Dieu dans toutes les causes de notre quotidien, se reposant après avoir créé l’horloge[10] et attendant la fin du monde pour se manifester, sont des interprétations erronées. L’enjeu est d’abord une relecture personnelle de son histoire à la lumière des Ecritures. Continuons donc de marcher avec le Christ vers Emmaüs afin de retrouver son cœur tout brulant malgré l’épreuve ! En effet, il faudrait revenir à la notion de « Toute puissance » de Dieu[11] que le grec nomme «  Celui qui tient notre existence entre ses mains ».

 

Claire Ly[12] lorsqu’elle est déportée dans des camps de rééducation du Cambodge, autre appellation d’un camp d’extermination créé par les communistes, a vécu l’absurdité du mal et des conséquences dans sa vie personnelle. Elle fait face à la violence sauvage. Devant l’improbable des situations où on lui opposait dans la tradition bouddhiste le karma comme une fatalité de la situation elle exprime une incompréhension. Elle refuse radicalement l’explication comme possibilité. Le Christianisme lui apporte une nouvelle lumière. Là elle comprend que ce n’est ni le hasard, ni le destin, mais que Dieu est à ses côtés dans cette mystérieuse histoire pour l’amener à vivre le bon combat et connaitre dans la résurrection du Christ la vraie source d’espérance. Le hasard de l’histoire n’a pas sa place dans l’expérience personnelle intime ni une compréhension immédiate. Job en fait l’expérience face au mal, mais il comprend que grâce à la fidélité du Seigneur toujours à ses côtés tous les possibles sont ouverts. Elle doit se battre pour la vie et entrer dans l’espérance.

 

Il faut aussi entendre la réflexion des maitres de l’absurde[13] sur la liberté de nos actes et la projection de notre vie. Freud dévoile qu’il n’y a pas de hasard, mais une réponse à désir ordonné par la sexualité. D’ailleurs les psychanalystes aiment bien dire qu’il n’y a pas d’acte manqué, mais que des actes réussis…. Marx nous dit que la destinée des hommes est liée à sa catégorie sociale, et donc qu’il doit s’affranchir par la violence de la lutte des classes… Nietzsche nous rappelle à voir le surhomme comme dominant le reste, dans une vision de toute puissance idolâtrique Il entraine à l’orgueil pour maitriser son temps et refuser l’impondérable[14]. Evidemment dans la foi cela va à l’encontre des Ecritures et Saint Jean souligne déjà les travers par les trois concupiscences du regard de la chair et de l’orgueil l’impasse du péché. Le Saint Pape[15] a d’ailleurs repris dans la Théologie du corps le parallélisme entre  les trois concupiscences et les maitres du soupçon. En prolongeant notre réflexion, que ce soit Nietzsche dans une destinée marquée par la puissance du surhomme », ou Marx par la détermination que nous voyons dans la classe sociale, qui d’ailleurs a été soulevée par certains sociologues, ou Freud dans la détermination par notre être sexué, nous voyons bien que le hasard n’existe pas, ni la liberté d’ailleurs. Tout est programmé. Réfléchir sur le hasard et la détermination nous oblige à comprendre le problème de la liberté comme capacité d’agir en fonction des réalités présentes dans a priori.  Si les maitres de l’absurde montrent un certain déterminisme ontologique, structurel ou social, Dieu, Lui,  nous demande d’accueillir avec responsabilité sa grâce pour en rendre compte par un témoignage de vie. Le dessein de Dieu est une liberté de croissance pour tout homme dans la disponibilité du cœur et les conversions nécessaires au changement afin de nous détourner de toute forme de péché et choisir la vie de l’Esprit pour professer notre foi avec persévérance.

 

Sur le hasard, il nous faut reconnaitre que dans les situations qui sont les nôtre on peut y perdre le sens dans un monde chaotique et parfois imprévisible. Néanmoins il est de notre responsabilité de s’engager pleinement dans l’œuvre créatrice pour relire la mort comme un passage vers la vie éternelle. Pèlerins d’espérance nous devons reconnaitre Dieu à l’œuvre dans notre vie, même si nous ne comprenons pas toujours la radicalité de l’instant. « On ne choisit pas où l’on nait. Mais on peut choisir comment on y vit »[16] Loin d’être sur l’inopiné du moment auquel on attribue le nom de hasard, retrouver du sens n’est pas réattribuer une fonction à l’événement mais de le faire passer dans l’intelligence relationnelle qui est nôtre sous le regard de Dieu.  D’ailleurs c’est dans l’interprétation « que nous pouvons à nouveau entendre »[17] car elle recréée le sens. L’explication du hasard rend intelligible la situation sans pourtant y découvrir le sens spirituel d’un mystère du dessein de Dieu dont nous n’avons pas tous les codes de déchiffrage  et avec la dramatique possibilité de comprendre de travers. Retrouver le sens du temps nous fait entrevoir une lecture plus globale pour en saisir le mouvement.

 

Loin de l’obscurantisme d’une part ou de l’orgueilleuse volonté de tout expliquer d’autre part, la notion de hasard véhiculée parfois sort du champ lexical de la foi pour trouver dans l’impondérable un sens afin de continuer à interpréter avec pertinence « le petit reste ». Mais cette question correspond pour nous croyants, au dessein de Dieu. Evidemment il faut garder une approche dans la prière pour faire confiance à Dieu et se garder de tout vouloir comprendre à la place de Dieu. Il y a bien un questionnement de la volonté de Dieu, et de la liberté humaine, comme des choix à poser notamment dans les causes et les effets, comme par exemple une partie d’échecs, mais garder l’humilité pour ne pas avoir la vaniteuse pensée de tout expliquer. L’humilité de l’incompréhension d’une situation et de disponibilité à la grâce de Dieu nous aide à progresser dans la vie spirituelle en s’en remettant complètement à lui, non dans une forme de démission, mais bien dans celle d’une plus grande communion.

 

Ainsi avec le Seigneur, c’est un accompagnement dans toutes nos réalités, et la Passion du Christ souligne cette liberté de Dieu qui nous a aimés jusqu’à souffrir la croix. « L’Évangile révèle que l’amour n’est pas le fruit du hasard, mais d’un choix conscient. Il ne s’agit pas d’une simple réaction, mais d’une décision qui demande préparation. Jésus n’affronte pas sa passion par fatalité, mais par fidélité à un chemin accepté et parcouru avec liberté et soin »[18] Dans la foi nous savons que Dieu agit dans notre histoire et nous accompagne à chaque instant, parfois des signes nous sont donnés pour avancer dans une liberté féconde. D’ailleurs, le peuple élu ne voit pas la conséquence du hasard ou « d’un destin aveugle, mais le résultat d’un dessein d’amour par lequel Dieu reprend toutes les potentialités de la vie et s’oppose aux forces de mort qui naissent du péché: »[19] Faire confiance à Dieu demande de relire notre vie dans tous ses moments comme une fresque dont le chemin nous est peu à peu dévoilé pour n’en comprendre le sens qu’au bout de la nuit. Si nous reprenons avec humour la réflexion, « Le hasard, c’est Dieu qui se promène »[20]

[1] Le hasard et la necessité, Jacques Monod 1970 comme rejet de la vie dans sa finalité, pour y avoir une théorie de l’évolution entre imprévu ingénieux et nécessité dans les interactions.

[2] Parfaite représentativité et éviter tout risque de corruption « Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l’ont voulu » Platon – La république

[3] Ac 1,26

[4] Au hasard s’oppose l’inéluctable comme une sorte de destin, d’autres diraient de Karma. Le mot français dérivé est fatalité.

[5] Sans poser la question du rapport à l’argent, notamment dans l’apport du gain sans corrélation au travail ce qui est déjà un problème en soi.

[6] Ce qui en soi interroge, est-il possible de n’avoir pas de cause aux effets que nous produisons ?

[7] Jn 9,2

[8] Jn 9,3

[9] Anthropomorphisme, c’est de prêter à Dieu des éléments humains, ce qui entraine des erreurs d’interprétation en oubliant l’essence même de Dieu.  Il nous faut des analogies, Dieu nous aime comme un Père, mais l’amour de Dieu n’a pas d’égal avec l’amour d’un père pour son enfant. L’amour de Dieu est plus grand, plus fort, et beaucoup plus complexe dans la richesse des relations… l’analogie nous aide à comprendre

[10] Voltaire “ L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. »

[11] Dieu le Père Tout Puissant, Ed Parole et silence 1998, Jean Pierre Batut

[12] « Revenue de l’enfer, Clair Ly Atelier 2002

[13] Maitre de l’absurde ou maitre du soupçon…. Même appellation

[14] Il y a un parallélisme avec le transhumanisme assez évident.

[15] Saint Jean Paul II 1920-2005

[16] Francesca Cabrini, citation en exergue.

[17] Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, finitude et culpabilité Ed Montaigne 1960 p 327

[18] 2025 catéchèse du Pape Léon XIV – III Le Christ notre espérance – Pâques de Jésus, 1 la préparation de la cène

[19] &39 Evangelium vitae – Jean Paul II

[20] Attribué à Albert Einstein

En écoutant un pasteur sur le net nous interpeller sur la communion ecclésiale et de l’importance du renouvellement missionnaire de chacun au cœur de la communauté, je m’interroge sur notre propre capacité de conversion et du témoignage de vie au cœur de la cité. Comme il le dit, ne soyons pas « des snipers » pour viser les musulmans, (ou les évangéliques), mais regardons d’abord comment nous pouvons vivre nos propres conversions pour faire de nos communautés paroissiales un havre de communion et de paix. Nos églises se vident clame t’il. Quand remettrons-nous un jaillissement spirituel pour faire de nos communautés un lieu attractif ? « Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. »[1] En écho,  l’appel de Saint Paul résonne encore dans notre quotidien comme une invitation à se laisser transformer dans notre fraternité pour ne faire qu’un même cœur, qu’une seule âme, assidus à la prière et à la fraction du pain[2]. Il est vrai que la question du témoignage de vie de nos communautés doit nous interpeller vigoureusement dans le sacrement de charité[3] et l’attention aux prochains. «  Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. »[4] La joie de Dieu doit transparaitre dans notre vie comme un sceau de sa présence d’amour. Un appel à bon escient de cette période de l’Avent. Nous sommes sollicités ardemment dans la foi, à nous préparer à la venue du Messie en laissant la lumière jaillir dans nos ténèbres afin d’éclairer notre vie de l’intimité avec le Seigneur. Comment témoigner avec audace de notre foi pour aider tout frère en humanité à cheminer vers le Royaume ?

 

L’aspect prophétique de notre foi se vit justement par nos actes en cohérence avec les Ecritures, et avec une responsabilité baptismale signifiée par notre engagement personnel et communautaire. Il s’agit dans ce cheminement vers noël de fixer notre regard sur la promesse d’alliance et attendre le Messie comme une lampe brillante qui éclaire notre existence de sa présence. Alors, avec les anges nous le louerons avec l’enthousiasme de la joie ; « Gloire à Dieu au plus haut des cieux »[5]. Un appel à accueillir cette étoile radieuse du matin[6] pour nous laisser guider vers l’amour de Dieu et rayonner de la grâce qui opère les changements du cœur. L’émerveillement de sa présence nous fait acclamer le Seigneur. « Hosanna au Fils de David, Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur !»[7]. Certes nous restons vulnérables, mais à chaque fois que nous proclamons Jésus Seigneur, l’Esprit souffle en nous. D’ailleurs, du Christ roi de l’univers à l’attente du Messie, nous sommes appelés au dynamisme de l’amour dans l’attention à vivre notre baptême de manière prophétique.

 

Toutefois l’accueil du Christ dans l’incarnation est le premier acte de foi dans la confiance en Dieu et sa providence toujours fidèle pour nous aider à grandir en sa présence et à écouter sa Parole de vie. Nous comprenons immédiatement que l’aspect missionnaire de notre foi est une composante prophétique de la venue du Christ et de son retour pour juger les vivants et les morts comme nous le chantons à chaque anamnèse « Nous attendons ta venue dans la gloire »[8] Recevoir la Bonne nouvelle est une transformation extérieure dans la guérison du corps « Les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent »[9] et parallèlement (ou symétriquement) dans la guérison de l’âme « aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. »[10]. La foi est l’acceptation du règne de Dieu dans toute notre vie, que ce soit dans la profondeur de l’âme, comme dans nos relations avec notre prochain. Néanmoins elle se vit concrètement comme artisan de paix, dans la simplicité de vie et la capacité à aimer jusqu’à pardonner « soixante-dix fois sept fois »[11]. Dans l’intériorité de notre maison une fois balayés du péché et de ce qui n’est pas dans la juste relation à Dieu nous voici dans la joie de la conversion à faire la joie des anges[12]. La miséricorde est un accueil du frère, et elle a bien une dimension prophétique dans la reconnaissance d’un même Père qui nous attend tous auprès de Lui dans son Royaume pour reconnaitre sa gloire et le louer

 

L’aspect prophétique du baptême invite chacun d’entre nous à un changement de vie pour mieux s’accorder à la Parole du Seigneur (et rien n’est acquis pour toujours, mais c’est un chemin de maturation humaine). Alors on peut comprendre la conversion non comme une négation de notre être, mais effectivement une transformation du cœur pour saisir l’essentiel qui ne se trouve qu’en Dieu. « Celui qui possède Dieu ne manque de rien ; Dieu seul suffit »[13] Ce n’est ni de l’idéologie qui demande de la tolérance pour soi et devient intolérance sur les propositions des autres, ni un changement d’Evangile au nom d’une modernité vide de grâce. La conversion est d’abord une méditation des Ecritures pour relire notre vie dans l’intelligence du cœur et retrouver la maison du Père afin que nous reconnaissions  notre péché et la ferme intention de ne plus recommencer tel un fils prodigue prenant conscience du don et retrouve le sens. Mais elle aussi cette volonté de communion entre nous en mettant le Christ au milieu de nous dans la prière commune. Il s’agit bien d’aller au puits pour puiser l’eau de la vie éternelle[14]. Alors la vision prophétique invite au passage de l’individualisme à la communion en remettant le don au cœur de toutes nos actions pour avancer ensemble sur un chemin de vie et la réalisation de la promesse du salut. La transformation nous réunifie intérieurement pour nous amener à Dieu notre Sauveur et rayonner « de son amour pour moi et pour mon prochain. ». Par le baptême, la confirmation et l’eucharistie, nous sommes déjà dans la lumière, et nous sommes appelés à rendre compte des talents que l’Esprit Saint nous fait expérimenter. En pèlerins d’espérance, nous comprenons la conversion comme l’accueil de la présence de Jésus dans notre vie, et une remise en route dans notre vocation d’image de Dieu appelés à la ressemblance.  Toute purification nous entraine alors à quitter toute forme d’idolâtrie pour marcher dans la lumière et aller à la rencontre du Rédempteur. « Heureux les cœurs purs ; ils verront Dieu »[15] Oui, la conversion est une réorientation du regard pour ne contempler que Dieu et y puiser notre bonheur pour l’éternité. « J’ai dit au Seigneur Tu es mon Dieu je n’ai pas d’autre bonheur que Toi »[16] La Parole devient alors lieu de croissance humaine dans la réalisation de notre vocation baptismale et l’étape d’un accomplissement « en Dieu mon sauveur »[17] Toute conversion est d’abord l’accueil de l’Esprit Saint dans notre vie, et un renouvellement de tout notre être à sa présence pour être disponible à sa parole et l’écouter parler en nous. Maintenant mettons le en pratique !

 

La communion fraternelle n’est pas une option de l’éveil spirituel. Elle est au cœur même de notre foi et l’esprit de communion demande une conversion intérieure pour nous laisser habiter par le Seigneur. « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on reconnaitra que vous êtes mes disciples »[18] Plus encore, le service de la charité va avec le sacrement de la charité, dans un même accomplissement de l’œuvre de Dieu qui est de rassasier chacun de la présence du Seigneur, qui se reçoit par pure grâce. Avant de chasser sur d’autres territoires, réveillons la grâce que l’Esprit a mise dans nos cœurs, et fuyons toute tiédeur pour nous laisser embraser par l’amour du Seigneur et en témoigner autour de nous avec audace. La participation à l’eucharistie et la volonté de nous retrouver ensemble dans la prière sont les premiers actes missionnaires d’une paroisse. Revient alors en écho l’appel prophétique de Saint Paul VI « il faut que notre zèle évangélisateur jaillisse d’une véritable sainteté de vie alimentée par la prière et surtout par l’amour de l’Eucharistie, et que, comme nous le suggère le Concile, la prédication à son tour fasse grandir en sainteté le prédicateur[19]… Le monde réclame et attend de nous simplicité de vie, esprit de prière, charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, obéissance et humilité, détachement de nous-mêmes et renoncement. »[20]

[1] 1 Co 1,10

[2] Ac 4,32

[3] Autre nom de l’eucharistie

[4] 2 Co 13,11

[5] Lc 2,14

[6] Ap 22,16 « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin. »

[7] Mt 21,9

[8] Liturgie de la messe

[9] Mt 11,4-5

[10] Lc 19,5b

[11] Mt 18,22

[12] Lc 15,8

[13] Poème Thérèse d’Avila

[14] Jn 4

[15] Mt 5,8

[16] Ps 15,2

[17] Lc 1,47

[18] Jn 13,35

[19] Cf. Concile oecuménique Vatican II, Décret sur le ministère et la vie des prêtres Presbyterorum ordinis, n. 13 : AAS 58 (1966), p. 1011.

[20] &76 Evangelii Nuntiandi Paul VI

Nous voici engagés, en cette période d’entrée pastorale, à  retrouver la joie de la transmission de la foi. Connaitre Jésus nous rend heureux et le partage de la Bonne Nouvelle nous affermis dans la foi. Le pape François le rappelait avec persévérance « L’Évangile, où resplendit glorieuse la Croix du Christ, invite avec insistance à la joie. »[2] Il y a une vraie joie dans la vocation baptismale, que nous devons habiter, et la présence du Christ est comme une lumière qui brille dans notre existence. Une nouvelle existence où la prière est le rythme de notre temps et non l’inverse. Le Christ nous transforme et fait de nous des témoins vivants. Ni tiède, ni silencieux, ni laïcard, la foi transmet l’expérience de l’amour de Dieu dans notre histoire et de l’émerveillement de sa présence au quotidien.

 

La prière nourriture de vie intérieure

La joie de Dieu dans notre vie, l’observation de la grâce agissante dans la réalité de notre existence et de ce bonheur d’être en communion avec lui n’empêchent pas d’expérimenter la solitude du désert, de l’abandon et de la croix. Néanmoins, « la folie de la croix du Christ »[3] est pour nous source du salut, et annonce du Royaume à venir. Par la croix nous sommes rachetés une fois pour toutes, et nous savons que le Christ nous libère, Lui qui est pleinement Dieu et pleinement homme. Le don total du Christ sur la croix nous sauve vraiment, et la résurrection en est le signe efficace. Comme les premiers disciples, notre vocation est de témoigner de cette grâce de la rencontre de l’amour de Dieu, et entraine une transformation de toute notre histoire à l’aune de la présence du Seigneur. Nous ne sommes pas d’un instant, mais bien dans un projet d’amour jusqu’au bout et la découverte profonde d’une joie de communion pour l’éternité. L’amour est liberté de l’homme dans la vérité d’une relation tournée vers Dieu, Un et Trine. Le signe de la croix à chaque prière est bien une profession de foi trinitaire en Dieu, le Père et le Fils et le Saint Esprit. Dieu continue d’agir dans nos vies et le Christ, le Fils unique du Père,  est le chemin, le passage, l’espace de la rencontre personnelle et particulière et la grâce se communique par le Saint Esprit, Personne Don. La communion avec Dieu pour le service des frères fait alors partie de notre joie profonde au nom du don total de la croix. Dans la prière nous expérimentons cette joie pour aller à l’essentiel.

 

Alors retrouver l’espace de la prière c’est soigner sa vie intérieure, dans l’apprentissage d’un silence qui se fait attention afin de nous rendre disponibles à la brise légère, car elle nous parle de la présence de Dieu. L’effort du dialogue avec Dieu est accentué dans les temps forts, et surtout durant le carême, c’est vrai, mais il y a un véritable enjeu à « prier sans cesse »[4] pour répondre au souffle de l’Esprit et vivre la volonté de Dieu en toute chose non sans discernement. « Le monde de la prière est un monde à accueillir et à découvrir et non à capter. »[5] En effet, l’enthousiasme de la rencontre avec Dieu n’empêche pas la prudence dans l’action et le discernement nécessaire au fruit de l’Esprit Saint. Le danger de se prendre pour un gourou peut parfois être réel au nom d’une expérience spirituelle. L’humilité nous renvoie directement au service pour nous rendre disponibles à la grâce, et vivre de la vie de Dieu en vérité. Nous ne pouvons pas capter lorsque nous sommes en tenue de service, « De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs non indispensables, nous n’avons fait que notre devoir.” »[6] A la suite du Christ la prière nous fait redécouvrir la juste relation pour nous tenir devant Dieu en vérité, au service de la Parole et libres à la grâce de l’Esprit Saint pour exprimer nos charismes au moment opportun.

 

Cependant,  l’espace de la prière est celui du temps à prendre avec Dieu pour choisir une vraie relation où chacun a sa place. Or la volonté de suivre le Seigneur et une meilleure connaissance de sa présence entrainent pour chacun de nous une croissance spirituelle. C’est l’occasion des choix où Dieu a la première place, et nous délaissons d’autres activités qui ne nous nourrissent pas. La révélation de Dieu suscite une redécouverte de notre relation spirituelle. C’est vrai pour tous les mystiques, souvent le spirituel prie le Fils, Jésus, notre Sauveur, et il redécouvre la puissance de l’Esprit Saint[7] qui agit dans l’histoire de chacun, alors il accueille l’amour du Père. Cette prise de conscience pour chacun d’entre nous de cette paternité qui nous redonne l’origine de notre identité. La prière de tout spirituel ancré dans une histoire de vie devient trinitaire. Le parcours de Sainte Elisabeth de la Trinité est un parcours de tous les saints. La vie trinitaire irrigue notre vie spirituelle d’une puissance de communion qui nous fait entrer dans la vérité de l’amour de manière responsable et juste en étant « ni intriguant ni vaniteux »[8], mais dans l’imitation de Jésus par l’obéissance de la foi et cette volonté d’être en communion.

 

 

/ fête de tous les saints /

 

Dans ce temps de la fête de tous les saints, et de mémoire des défunts et à travers l’affirmation de notre foi à la communion des saints (les vivants et les morts), il nous faut reprendre notre réflexion sur la prière comme lieu de sanctification dans la purification des sens par la croix et la disponibilité à la grâce.

 

La disponibilité du cœur

Il est vrai que la prière est aussi l’expérience d’un autre temps où le choix de Dieu impose une disponibilité pour chacun, et la privation d’autres activités. Qui dit liberté, dit des choix à opérer dans la recherche du meilleur bien. Parfois, dans une vie surchargée par de multiples occupations, nous nous trouvons si accaparés que nous sommes indisponibles pour l’écoute de la parole et le chemin d’éveil du disciple. Le témoignage de la foi se vit dans la restructuration de l’agenda particulier pour dire « me voici, envoie moi »[9] à l’inattendu du Seigneur. Rien ne doit être figé, bien au contraire, à chaque instant, dans le souffle de l’Esprit être attentif à la volonté de Dieu et accepter de se mettre en chemin dans une promesse bien réelle. Lors de l’annonciation, Marie doit aller aider sa cousine Elisabeth la stérile, elle qui est maintenant enceinte. Dieu agit. Et ce n’est pas l’histoire d’il y a deux mille ans. Dieu continue d’agir dans nos vies, mais nous sommes de moins en moins disponibles par l’attraction de la superficialité d’une part et de l’idéologie d’un temps pour soi d’autre part. La prière demande un cheminement pour retrouver l’amour de Dieu, et prendre notre croix à sa suite, un processus de croissance afin d’accepter de perdre pour gagner davantage. Le choix de Dieu dans le témoignage baptismal est d’abord un service pour le frère, dans la disponibilité de notre être, ancré dans la prière et la volonté de vivre la charité comme langage du Royaume des cieux à venir et déjà là dans notre pratique vivifiante de la Parole de vie. L’expérience de Dieu fait de nous des témoins de l’amour dans la réalité du moment à vivre.

 

La vie de prière est aussi l’expérience d’une vie sacramentelle que nous recevons dans les sacrements de l’initiation[10]. Or le témoignage de notre foi trouve justement son expression la plus juste dans le sacrement de confirmation, c’est-à-dire dans l’expérience d’une vie marquée par l’Esprit Saint et qui nous engage à témoigner de notre baptême pour construire la civilisation de l’amour. Comme nous le rappelle la mystique allemande, l’expérience de l’Esprit Saint nous renouvelle vraiment et l’eucharistie nous vivifie. « Dans le sacrement de confirmation il marque et fortifie le soldat du Christ pour un témoignage sincère. Mais avant tout c’est le sacrement dans lequel le Christ lui-même est présent qui nous fait membres de son corps »[11] Ces sacrements nous conduisent à traverser l’histoire en témoignage de notre foi renouvelée dans la prière et la communion. L’expérience de l’Esprit Saint, et lavie sacramentelle de communion au corps du Christ amènent à une fécondité qui ne dépend pas de nous mais de Dieu, et exigent de notre part une pleine acceptation dans la docilité de la foi. La Parole de Dieu est alors une balise dans notre vie pour continuer de progresser dans la révélation de Dieu, non pour le savoir, mais pour l’amour. Plus nous connaissons Dieu et plus nous l’aimons. Telle est le chemin de progression de la vie spirituelle.

 

C’est pourquoi, il nous faut retrouver l’amour de Dieu qui le rend premier dans notre vie. La conversion d’un cœur à cœur dans la prière se fera dans la place que nous faisons à Dieu. Lire la Parole demande du temps que nous prendrons sur le superficiel pour entendre le Seigneur nous ramener à Lui de tout notre cœur. « La lecture savoureuse et vivante de la Parole te dispose à trouver Dieu dans la contemplation »[12] Comme nous ne faisons pas de saut sans parachute, nous ne prions pas sans méditation de la parole, contemplation du Verbe fait chair, et la grâce d’entrer dans l’intelligence des Ecritures. Se disposer en Dieu demande d’être un orant qui médite les Ecritures jusqu’à la faire nôtres lorsqu’Il parait. C’est le chant du Magnificat, des morceaux choisis dans l’Ancien Testament qui au moment de la réponse à l’ange et de la visite à Elisabeth prennent une coloration nouvelle parce que la Parole se réalise de manière particulière dans la vie de Marie, pionnière de l’espérance du salut. Nous avons à redire à travers la Parole de Dieu les merveilles de Dieu dans notre vie et les partager dans un chant de louange.

 

            La croix glorieuse comme chemin du salut

De plus, la prière nous pousse à contempler la croix comme signe du salut. Entrer dans le plan du salut c’est accueillir la croix dans toutes ses réalités. « C’est une vocation que de vouloir partager la souffrance du Christ et de coopérer à son œuvre rédemptrice »[13] Il y a une vraie maturation spirituelle, et un engagement profond dans le dialogue avec Dieu pour trouver sa juste place. Persévérer dans la prière nous ouvre à la signification de la croix comme salut pour le bien de tous les hommes. Si nous devons œuvrer pour alléger la souffrance, notamment dans la maladie par l’accompagnement humain et l’accompagnement technique avec une meilleure connaissance du corps humain, l’échappatoire d’une mort programmée dans le refus de porter la croix blesse profondément notre vie chrétienne. Il y a des combats spirituels avec des chutes lorsque nous comptons sur nous-mêmes et que nous ne faisons pas assez confiance à Dieu, et des victoires lorsque nous choisissons Dieu comme l’Un et Trine.

 

Le bonheur d’être à Dieu n’empêche pas l’épreuve, mais nous fait marcher sur la voie du Seigneur sachant qu’Il est toujours à nos côtés. « La foi conserve toujours un aspect de croix, elle conserve quelque obscurité qui n’enlève pas la fermeté à son adhésion »[14] C’est le murissement de notre vie d’accueillir la croix comme lieu de réalisation de la vie spirituelle dans l’abandon à Dieu et l’humilité de nos choix pour grandir en sa présence. L’orgueil est cette montée de violence qui voudrait imposer au lieu de susciter l’amour, d’imposer des points de vue spirituels au lieu d’une recherche de communion pour entendre ensemble le souffle de l’Esprit. Comme une volonté de se prendre pour Dieu en décidant l’heure de ma mort, ou en programmant ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas dans le domaine de la gratuité de la vie. L’obscurité est le durcissement du cœur et parfois le vent des tentations nous aveugle. Or notre balise, notre phare est la Parole de Dieu rayonnante dans la prière, et l’aide de notre mère, la Vierge Marie. La première des disciples nous montre le chemin pour aller vers Dieu dans l’exemplarité de vivre sa volonté « Faites tout ce qu’Il vous dira »[15].

 

Retrouver le chemin de la prière est l’occasion de progresser dans la foi pour témoigner de la formidable vie en Dieu. L’enthousiasme des nouveaux croyants doit nous contaminer. Il faut reconnaitre que parfois nous sommes un peu blasés, dans une culture religieuse qui n’attend plus grand-chose de la routine spirituelle. Ne soyons pas des touristes spirituels mais avançons avec ardeur sur ce chemin de communion à Dieu. « Ainsi l’union nuptiale de l’âme et de Dieu est le but pour lequel elle est créée, union rachetée par la croix, réalisée sur la croix et scellée de toute éternité par la croix »[16] La prière au pied de la croix est naissance de l’Eglise, et du témoignage de Marie comme disponible à la grâce de Dieu et Temple de l’Esprit Saint dans une docilité exemplaire. Sa vie ancrée dans le souffle de Dieu est prière confiance et obéissance féconde à la présence du Seigneur dans la réalité du quotidien.

 

Nous pouvons donc comprendre l’union nuptiale dans la prière comme l’expérience du don sincère de soi-même dans l’écoute de la Parole de Dieu, et le service de la charité jusqu’au bout. Ce n’est pas tant sur notre mérite, mais par pure grâce de l’Esprit, et dans le choix de nous laisser guider, qui oriente notre vie vers le meilleur bien, c’est-à-dire la communion à Dieu. Ne soyons pas des pharisiens autosuffisants, mais dans l’humilité du cœur prions avec persévérance : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ »[17]. La grâce de Dieu nous conduit, il nous faut persévérer dans l’écoute de sa présence dans notre vie, et l’abandon à sa sainte volonté. Ajoutons dans la foi que le Christ nous donne ce qu’il faut pour grandir.  « La croix dont Dieu nous charge, extérieurement et intérieurement, s’avère plus puissante que la mortification que l’on s’inflige de son propre chef »[18] Nous recevons de Dieu et nous partageons au monde cette expérience d’un Christ mort et ressuscité dont nous attendons le retour dans la gloire. Telle est la grande espérance du salut que nous partageons.

 

Synthèse

Ainsi la prière à l’ombre de la croix se vit dans l’expérience de la méditation des Ecritures pour avancer avec confiance dans la révélation de l’amour du Père qui nous envoie le Fils pour nous libérer du péché. L’Esprit Saint continue de nous vivifier dans cette marche vers le Royaume. Le don de la Parole de Dieu est lieu de croissance dans l’éducation de tout notre être vers ce désir de Dieu. Alors, l’orientation de notre foi et de notre charité vers la grande espérance du salut nous donne les ailes de la grâce pour avancer avec confiance vers le Seigneur à l’écoute de sa Parole. « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ;     grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien. »[19]Prière et méditation des Ecritures conduisent l’homme vers Dieu dans une communion rappelant les origines et notre vocation profonde à ressembler à Dieu dans la docilité à sa Parole de vie pour entrer dans une vraie louange ou Dieu est.

[1] 1 Co 1,27a

[2] §5 Evangelium Gaudium François

[3] 1 Co 1,18

[4] 1 Th 5,17

[5] P 251 Prie ton Père dans le secret – Jean Lafrance

[6] Luc 17,10

[7] Où il prend conscience de l’action de l’Esprit Saint dans sa vie

[8] Ph 2,3

[9] Is 6,8

[10] Baptême – Confirmation – Eucharistie

[11] P 78 La puissance de la croix Edith Stein

[12] P 255 Prie ton père, op cite

[13] P 46 La puissance de la croix Edith Stein

[14] §42 Evangelium Gaudium François

[15] Jn 2

[16] P 113 La puissance de la croix Edith Stein

[17] Lc 18

[18] P 107 La puissance de la croix Edith Stein

[19] 2 Tm 3

L’annonce de la Bonne Nouvelle se vit dans l’expérience de la rencontre du grand amour de Dieu pour nous personnellement et de la lumière qui brille dans notre conscience pour nous permettre de discerner ce qui nous fait grandir. Or parfois les chrétiens sont aphones dans notre société, jusqu’à se poser la question d’une identité personnelle et communautaire. Le chrétien existe-t-il vraiment, peut-on alors entendre ? Agissons-nous efficacement pour le Christ, c’est-à-dire rendons-nous compte de notre baptême dans l’annonce de la foi ? L’amour de Dieu est une grâce que nous recevons en tant qu’image de Dieu, mais qu’en faisons-nous ? Il ne s’agit pas de sombrer dans la victimisation ou la culpabilité morbide, mais de rebondir dans la foi pour éclairer notre vie de la Parole de Dieu.

Il y a un véritable combat aujourd’hui entre ce monde de ténèbres qui continue de s’étendre avec la complaisance de beaucoup. Or la lumière du Christ rappelle la dignité sacrée de chaque vie humaine, et Il nous appelle à retrouver un chemin de fraternité pour grandir dans cette liberté de l’amour. « Autour de nous, il y a les ténèbres : les ténèbres de l’incrédulité, de l’indifférence, du mépris, peut-être de la persécution. Néanmoins, nous devons témoigner et vaincre ces ténèbres grâce à la lumière du Christ, même si on ne nous écoute pas, même si on nous ignore. »[1] A l’obscurantisme d’un rien n’existe au sens absolu, voire d’une vision aveugle de la création du monde comme seule équation physique et mathématique pure, doublée de la croyance d’’explication de la science comme réponse absolue, nous entrons dans une négation de toute culture chrétienne dans une forme de déification de la laïcité.

Le refus de la RATP et de la SNCF, cette fois pour des affiches du Sacré-Cœur jugées trop religieuses (et trop chrétiennes), n’est qu’un signe fort de la logique de laïcisation à multiples critères très subjectifs et cyniquement sélectifs. Il nous faut percevoir une christianophobie volontaire. Mais la croix est une composante de notre fois et la possibilité dramatique de refuser l’amour de Dieu. Ajoutons à cela la volonté d’effacement de toute référence chrétienne pour les vacances de la Toussaint, de Noël et de Pâques, et nous entrons dans le désenchantement moral et la venue du cynisme d’État et d’un pessimisme sur le monde, dont les grèves à répétition révèlent la souffrance d’une société en perte de sens. C’est là que nous serons prophétiques, en témoignant de l’amour de Dieu en artisans de paix.  En effet le combat pour la lumière de la vérité est de rappeler l’espérance du Christ et la valeur de l’amour comme don sincère de soi-même. La vie est à protéger contre une hiérarchie de la mort qui promeut l’avortement dans la négation des souffrances et l’euthanasie dans une vision radicale de la validation de la mort sociale. L’homme est-il utile à l’homme, est alors la question première ? Plus de référence à Dieu ou à la transcendance, un refus des valeurs morales, comme embrigadantes, et au nom d’une liberté où tout est permis selon nos propres critères du moment, et une hiérarchie des valeurs dans l’optique de la loi du plus fort et du moment de l’émotion.

A toute époque, nous pouvons voir apparaitre une forme de néo barbarisme dans l’évincement de la culture pour le néant de l’être et la négation de la personne douée d’une raison propre. Alors que ce soit dans l’Antiquité aujourd’hui, comme Paul, nous sommes encouragés dans le Seigneur à redoubler « d’audace pour annoncer sans crainte la Parole »[2]. L’évangélisation rayonne du témoignage de vie, et de notre capacité à rendre compte de notre vocation baptismale de fils et fille de la lumière. Le Christ est mon chemin de vie, et le tien aussi, nous devons le partager.   Il est mort sur la croix pour nos péchés, il est ressuscité dans la gloire et il reviendra pour juger les vivants et les morts, tel est le kérygme de notre foi. La difficulté est justement de participer à cette annonce dans la tiédeur environnante, et l’accaparement de la réalité du quotidien qui parfois nous fait oublier l’essentiel. Or l’appel de l’apôtre Paul continue de nous travailler : « Menez une vie digne de l’Évangile du Christ, afin que, …, j’apprenne que vous tenez ferme dans un même esprit, luttant ensemble d’un même cœur selon la foi de l’Évangile. » L’acédie n’a pas sa place dans l’évangélisation, mais par une prière confiante, et une attitude disponible à l’Esprit Saint, nous sommes invités à continuer de cheminer avec audace dans la foi.

La communion dans la vie de tout baptisé est un appel à la sainteté. Nous devons fuir ceux qui annoncent le Christ par jalousie sur ce qui se fait, ou avec des intentions polémiques. Que dire de ceux qui sans cesse rappellent la volonté d’être un maitre spirituel dans l’enseignement et prennent position de manière désordonnée sur tout sans toujours de compétence dans le domaine, eussent-ils des formations universitaires ?. Nous avons à être des apotres de communion dans la recherche de faire l’unité pour la construction de la civilisation de l’amour, et dans la douceur déployer la paix entre nous pour répondre de notre vocation de disciples du Christ et ainsi mieux imiter le Christ. « Le disciple du Christ accepte de « vivre dans la vérité », c’est-à-dire dans la simplicité d’une vie conforme à l’exemple du Seigneur et demeurant dans sa Vérité.  » Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, alors que nous marchons dans les ténèbres, nous mentons, nous n’agissons pas selon la vérité. »[3] Faire la vérité entre nous est donc rechercher la communion pour ensemble bâtir la civilisation de l’amour. Or l’annonce explicite de notre foi, l’ardeur à la partager autour de nous comme don gratuit de Dieu est une expérience unique d’affermissement de la grâce reçue, et de fécondité spirituelle. Sans mettre la main sur Dieu, mais dans cette liberté unique de communiquer notre foi, nous permettons à d’autres d’accéder aux réalités du royaume. La communion est alors partage d’amour dans la gratuité du don pour contempler Dieu et l’adorer d’un seul cœur, d’une seule âme pour former qu’un seul corps. La recherche de l’unité est un prolongement de la foi comme condition propre du disciple du Christ. Une unité de vie dans les vocations particulières de consacrés au Seigneur pour l’annonce de l’Évangile et dans la cohérence des choix de vie. Une unité de vie pour la famille comme première cellule d’Église appelée dans le monde à être fécond. Une unité ecclésiale dans la recherche d’un cheminement avec l’ordinaire du lieu et le Pape.

Mais si la grâce de Dieu est bien présente dans notre vie, l’attaque du mauvais est tout aussi réelle. Et dans l’annonce de la foi, la confusion des genres avec l’argent, le pouvoir et l’esprit de séduction dans une forme de gourou à suivre sont tout aussi présents. Il nous faut être attentif à vivre la gratuité de notre vie dans la disponibilité de notre temps. « Le principe de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Sachant donc que nous n’avons rien apporté dans le monde et que nous n’en pourrons rien emporter, armons-nous des armes de la justice et apprenons d’abord à suivre le commandement du Seigneur. »[4] L’amour de l’argent est la concupiscence de l’avoir. Vouloir posséder jusqu’à être possédé. C’est la célèbre pièce de théâtre de Molière « L’Avare », où l’homme est conditionné par son argent à s’en rendre bien réellement malade. Il agit comme un possédé, car il n’est plus maitre de lui-même, mais il est conditionné par son précieux trésor. Or l’argent n’est que le signe d’une vanité en des choses nécessaires à la surface mais sans aucun intérêt pour le fond. Pire encore, l’amour de l’argent nous entraine sur les pentes du pouvoir et de la domination, nous rendant totalement idolâtres dans la relation tyrannique. Une pente irrémédiable vers la désespérance et la mort, dans l’inutilité fondamentale de tout notre être, et l’irrémédiable vanité d’un rang social qui se désagrège avec l’âge et la perte des fonctions tant intellectuelles et économiques que corporelles. Or nous le savons, il n’y a pas d’âge pour annoncer la Bonne Nouvelle, et notre vie prend sens lorsque le Christ est vivant et que nous l’annonçons. La confusion des modes de vie dans l’annonce de l’Évangile et le rapport au matériel peuvent alors connaitre des dissonances et occasionner des contre-témoignages. La vie de célibat pour ceux qui annoncent l’Évangile est le ferment d’une grâce de sanctification qui demande un temps important à consacrer pour unifier sa vie à l’œuvre de Dieu et ne pas s’éparpiller dans d’autres devoirs d’État. Une vie orientée vers le Christ dans la congruence des choix entraine une unification d’être. Rappelons-le, « C’est en lui-même que l’homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. »[5] Contre l’attaque, la cohérence de vie nous entraine alors à trouver un chemin d’équilibre dans l’appel au bonheur avec Dieu et nos frères, malgré notre péché et la tentation des choix qui enferment.

L’évangélisation est alors ce rapprochement avec chacun pour laisser l’Esprit Saint rendre brulant les cœurs dans le partage des Écritures. Le disciple du Christ partage « les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps »[6] mais dans la grande espérance du salut discerne avec sagesse comment vivre la réalité dans la confiance en Dieu, la prière et le partage fraternel. Accepter de faire un bout de chemin avec chacun pour discerner comment le Christ travaille en nous tous et continue de nous guider sur le chemin de communion avec Lui. La conversion est alors un chemin de transfiguration pour laisser la Parole rayonner pleinement dans les choix nouveaux que nous faisons à la lecture des Écritures.  » Dieu est Lumière, en Lui point de ténèbres « 

[1] Seul contre Hitler – Franz Jägerstätter de Francesco Comina

[2] Ph 1,14

[3] § 2470 CEC 1 Jn 1, 6

[4] Lettre de Saint Polycarpe aux Philippiens – L’idéal chrétien – Office des lectures Lundi 25 TO

[5] § 1607 CEC citant GS 13, § 2

[6] §1 Gaudium et Spes – Vatican II