« N’aimons ni de mots, ni de langue, mais en actes et en vérité »
La question de l’euthanasie et du suicide assisté délivré sous le doux terme « d’aide active à mourir »[1] pose la question d’une sémantique éludant la réalité des faits. Une aide active à mourir en droit pénal cela s’appelle un meurtre. De plus, l’appellation d’aide à mourir met sur le même niveau l’euthanasie, et le suicide assisté, ce qui est déjà choquant dans l’indifférenciation des actes, et le nivellement des responsabilités. En effet, si l’aseptisation du mot renvoie à une forme d’irresponsabilité de la vie face à la fatalité, comme un endormissement de la conscience, dans une volonté de Toute-puissance sur la direction de la vie « vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal »[2] le refus de nommer l’acte dans la vérité d’une réalité bien concrète, et le déni de s’y opposer rappelle clairement une forme de tyrannie. Orwell l’avait bien compris dans son roman dystopique[3] « 1984 » La dictature commence par un changement de langage pour faire passer les mensonges comme véridique dans une volonté d’imposer une idéologie en changeant le sens des mots et en jouant sur la peur, notamment dans le cas présent la peur de la souffrance et l’impossibilité d’y faire face. La rareté des structures de soins palliatifs entretient efficacement cette peur[4]. Ajoutons à cela des cas d’obstination déraisonnable de soin (acharnement thérapeutique), et nous faisons éclore une société réclamant la mort.
De plus, nous ne sommes pas dans un projet politique avec une discussion ouverte et respectueuse, mais bien dans une idéologie clivante et indigne de la démocratie avec une forme de relation terroriste entre les modernes et les autres, et fait aggravant l’indifférenciation inégalement traités par les mass médias. Le barbarisme de notre société est en marche, et le recul de la transcendance programmé. La manipulation des mots devient le ferment de nos maux. Comme nous le rappelait le saint pape, « La capacité de connaître la vérité se trouve alors obscurcie et sa volonté de s’y soumettre, affaiblie. Et ainsi, en s’abandonnant au relativisme et au scepticisme[5], l’homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même »[6] Remettre le Christ au cœur de notre vie demande une vision plus globalisante ou l’homme à toute sa place dans toutes les réalités de son quotidien, et non pas simplement quand tout va bien. « Au contraire, par la manifestation de la vérité, nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu »[7] La conscience humaine est dans ce désir de Dieu et de cette liberté à le reconnaitre dans notre propre croissance d’être.
Hélas, l’homme s’éloigne de l’arbre de la vie en développant la culture de mort. La proposition de loi déposée le 11 mars 2025 est soumise au parlement de l’Assemblée Nationale du 12 mai au 26 mai. Le 27 mai aura lieu les votes solennels. Nous voici entrainés dans une mascarade de la vérité amplifiée d’un sérum d’endormissement des consciences, qui demande des hommes et des femmes debout pour dénoncer l’imposture idéologique. Or le rejet par la commission des affaires sociales du 2 mai 2025 des amendements sur la fin de vie peuvent en creux nous dévoiler l’intentionnalité perverse d’un désenchantement de la vie, et le refus du don de la vie pleine d’être en relation.
L’imposture du consentement
En refusant la vérification du discernement de la personne, et qu’il ne soit pas altéré[8], nous pouvons donc soupçonner d’instrumentalisation la proposition de loi proposant que « la personne doit répondre à être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée »[9]. En effet comment faire valoir cette volonté libre et éclairée sans vérification légale en cas de doute ?
D’ailleurs on peut s’interroger sur le rejet de l’amendement sur « l’interdiction d’appliquer l’euthanasie ou le suicide assisté aux personnes déficientes intellectuellement »[10]. Le questionnement est bien d’engager la liberté de la personne dans son expression, et la manifestation de sa liberté, quand bien même elle parait diminuée. Le champ d’interprétation est beaucoup trop large, et le refus de mettre des balises claires laisse entrevoir les glissements possibles quant à l’application de la loi. Ce droit à tous ouvert même aux clandestins[11] aura le mérite, dans un certain cynisme de régler d’autres problèmes sociaux-économiques. Mais que faisons-nous du frère, notamment le plus vulnérable ? Le refus de prendre en considération le handicap, ou l’extrême vulnérabilité est un mensonge de la relation. Nous ne sommes pas égaux dans les situations extrêmes !
De même il est douteux d’avoir rejeté l’amendement sur la vérification de la liberté de la personne, et la vérification qu’elle ne fait l’objet d’aucune pression. Ajoutons l’autre amendement rejeté sur le risque d’abus de faiblesse[12] pour y voir une possible instrumentalisation de la demande. D’autant plus qu’il y a un délit d’entrave adopté[13], pour qui voudrait dissuader une personne d’avoir recours à l’euthanasie. La liberté du consentement ne va que dans un sens, et instaure déjà une forme de tyrannie de la culture de mort, une faille dans la devise constitutionnelle de liberté, et une sortie du champ républicain dans un viol manifeste des libertés fondamentales. Nul autre pays n’a mis en place le délit d’entrave ! De fait un tel article rend à lui seul la loi illégitime. En effet, dans la violation des grandes libertés toute la loi devient inique (même si elle l’est déjà dans l’esprit et dans chacun des articles). Je passerais aussi sur le délit d’incitation au suicide assisté ou à l’euthanasie, amendement rejeté, pour des situations d’emprise en devenir. On peut pousser au suicide assisté ou à l’euthanasie en toute quiétude. Nous approchons du meilleur des mondes[14] ! A noter que cela reste cohérent avec la tyrannie qui n’impose qu’un choix, celui de l’effacement de l’autre.
La négation de l’altérité
La question du doute, et de l’éclairage par la modalité de la justice a été rejetée. Si le médecin à un doute sur la liberté du patient, et l’absence de pressions extérieures, il ne peut pas solliciter le procureur. Le rejet d’une telle proposition pose la question de l’altérité. Certes, en amont il doit y avoir un esprit de collégialité, mais dans l’acte même, le médecin est livré à lui-même. De plus, l’amendement sur la demande de décision d’euthanasie prise dans la collégialité a été également rejeté, ce qui laisse place à l’arbitraire sans possibilité d’un contrôle légalement prévu. D’ailleurs un amendement adopté stipule que l’avis de tous les professionnels qui interviennent auprès de la personne n’est plus requis. C’est ainsi que l’on pourra faire jaillir des vocations de fabriquant de mort[15] ou l’on pourra dire « la mort est mon métier »[16] et la dramatique possibilité de trafic d’organe. Dans le même esprit l’amendement sur le refus de faire valider la procédure par un magistrat, rejeté lui aussi, nous sort de l’état de droit. De surcroit un autre amendement rejeté qui demandait de passer par le juge des tutelles pour les majeurs protégés peut aussi gravement interroger sur l’intentionnalité des députés. Et quand bien même le médecin aurait besoin d’un avis médical du psychiatre pour qualifier le caractère libre et éclairé du patient, on reste coi sur l’amendement rejeté et le flou inquiétant dégagé par cette prise de décision. Aucun contrepoids, aucune garantie ; un soliloque pour seule prise de décision !
Le déni de conscience
L’application de la loi est une mise au pas des professionnels, ainsi les pharmaciens devront délivrer la substance létale, comme une obligation professionnelle (amendement sur la clause de conscience dans la préparation létale a été rejeté). De même les directeurs d’établissement seraient « tenus » d’organiser l’acte létal en leurs murs, et ce qui est vrai pour l’hôpital l’est tout aussi pour les établissements médico-sociaux dans une extension probable. D’ailleurs il est étonnant que la clause de conscience ne soit pas étendue aux infirmiers, aides-soignants et auxiliaires médicaux (amendement également rejeté). Toujours plus, un autre amendement sur la clause de volontariat pour les professionnels de santé voulant intervenir dans ce processus létal n’a pas été retenu. Point de volontariat donc mais bien une obligation d’appliquer cette loi injuste. Pourtant la conscience du frère, et de la nécessaire fraternité est non seulement une devise républicaine, pour tout citoyen français, mais également un appel du Christ à aimer son prochain en aimant Dieu. « Nous ne pouvons pas construire une société juste si nous rejetons les plus faibles, qu’il s’agisse de l’enfant dans le ventre de sa mère ou de la personne âgée dans sa fragilité, car ils sont tous deux des dons de Dieu. »[17] Le déni de la conscience personnelle est donc grave, et obère la liberté personnelle dans cette recherche du bien commun.
La mort arbitraire devenue mort naturelle
La proposition de loi indique que l’euthanasie ou le suicide assisté est définie comme une mort naturelle, ce qui va être compliqué pour les polices d’assurance vie. Mais au-delà de l’aspect contractuel, il y a là un mensonge sémantique. La mort provoquée ne peut être dite mort naturelle. C’est une imposture. Tout dans cette proposition de loi, tout parait absurde, dans l’instrumentalisation des mots, et des émotions afin de laisser le cynisme des situations quantifier les économies à faire dans le secteur de la santé.
Dans un même champ de pensée, on pourrait s’interroger sur la problématique du suicide assisté, et la proposition de mort, comme une facilitation d’une société pleine de désespérance et en pleine mélancolie. Qui offrirait un pistolet à son enfant aux idées suicidaires ? La proposition du suicide assisté, et sa mise en place, dans une philosophie proche d’Epicure[18], dans un cueillir la vie tant qu’elle est belle, et renoncer aux affres de l’âge dans la mort, est une philosophie antique dans une veine diabolique.
[1] Proposition de loi n° 3755 du 19 janvier 2021 devenue « aide à mourir » N 1100 du 11 mars 2025
[2] Gn 3,5
[3] Récit de fiction d’une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper.
[4] 23 départements en France n’ont pas de structure de soin palliatif
[5] cf. Jn 18, 3
[6] &1 Veritatis Splendor Jean Paul II
[7] 2 Co 4,2
[8] Amendement rejeté au 2 mai 2025
[9] L 1111-12-2&5 N 1100 du 11 mars 2025
[10] Amendement rejeté au 2 mai 2025
[11] Proposition de Sandrine Rousseau Députée NUPES-ECO
[12] Amendement rejeté au 2 mai 2025
[13] L 1111-12-14
[14] Aldous Huxley – Roman dystopique sur une dérives possible de la science et des technologies
[15] Même si des médecins ayant exercé des euthanasies avouent avoir eu d’importants mal-être… sous le manteau du « tout va bien, je vais bien »…cf Euthanasie l’envers du décor – Timothée Devos
[16] Robert Merle, publié en 1952 sur la banalité du mal.
[17] Robert Cardinal Prevost – Homélie, Chiclayo, 2019
[18] Si une certaine école des épicuriens proposait la mort comme solution à la souffrance insupportable, les stoïciens, acceptaient aussi le suicide lorsque l’honneur ou la dignité était en jeu. Hegesias de Cyrnène (-290 av JC) proposait la mort lorsque la poursuite du bonheur devenait impossible.

