La conversion, une joie de la rencontre dans l’espérance

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Resituer le carême dans la démarche de foi, c’est d’abord comprendre que c’est une démarche vers Pâques, l’accueil de la révélation du Dieu Sauveur ressuscité d’entre les morts qui nous appelle à la vie éternelle. Pour cela il nous faut vivre une conversion afin de nous détacher du péché pour accueillir pleinement la gratuité de la grâce et nous rendre disponibles au souffle de l’Esprit Saint comme nous le rappelle saint Paul. « Vivez sous la conduite de l’Esprit de Dieu, alors vous n’obéirez pas aux tendances égoïstes de la chair ». L’appel à la prière, au jeûne et au partage entre dans cette démarche vivifiante de disponibilité à la grâce.

 

Néanmoins, il nous faut rappeler chaque année la vision spirituelle de la démarche de foi. Cette année, il nous faut réfléchir à la cohérence du jeûne. La première affirmation est que le jeûne est une prière du corps pour instaurer le désir de Dieu et le souci de la fraternité dans sa propre vulnérabilité. Nous ne jeûnons pas pour faire plaisir à Dieu, ou pour un effort spirituel afin de nous gaver une fois le soleil couché. D’abord le jeûne d’eau n’existe pas dans le judéo-christianisme[2] quant au jeûne de nourriture, il autorise de manger un peu de pain. Cependant, il nous faut en comprendre le sens pour bien le mettre en pratique. L’homogénéité du jeûne nous rend disponibles lors du repas, pour passer le temps non utilisé à la cuisine et à la salle à manger dans la prière et la méditation des Ecritures. De plus l’argent économisé nous engage à vivre la vérité du partage dans le don de ce qui n’a pas été dépensé. Il nous faut garder cette triple cohérence de la conversion, dans la prière comme dialogue avec Dieu, dans le jeûne comme maitrise de soi et culture de la vertu de tempérance, et la solidarité fraternelle à travers le partage. C’est le moment aussi de vouloir être artisan de paix, ou mettre de la douceur dans notre vie et chasser toute colère ou emportement, voire d’être dans une juste relation au frère et au monde. Une fois que tout cela est compris, la mise en pratique devient beaucoup plus simple.

 

Rappelons-le une fois encore, il ne s’agit pas d’un effort physique, ou d’un contrôle irrationnel, ni d’une disposition erratique. Le jeûne peut se comprendre comme ne pas prendre un repas, ou deux ou trois repas, et mettre l’argent de côté pour pouvoir le partager. Il n’est donc pas mis de côté pour se faire une bonne bouffe le soir venu, ou pour s’acheter le nouveau téléphone portable avec le fruit de nos efforts… Cela prête à sourire… mais parfois on voit des choses bizarres… comme chez ces membres d’une communauté pastorale où après le carême les gens s’offraient pour eux-mêmes ce qu’ils avaient pu économiser. En clair le jeûne peut durer quarante jours, dans la privation, et la conversion du cœur, en ne buvant que de l’eau (de façon modérée) et du pain. Il peut être aussi de manger succinctement (comme un bol de riz), de manière abstinente (ne pas manger de viande, boire uniquement de l’eau, s’abstenir de dessert ou d’entrée, de fromage ou de friandise…). Le dimanche ne fait pas partie du carême puisque la résurrection prime sur la pénitence. Si nous pouvons comprendre le jeûne comme un choix personnel d’oblation à Dieu par le sacrifice, la démarche doit commencer par un moment de prière et de discernement à l’écoute du souffle de l’Esprit Saint pour faire les bons choix qui nous font grandir dans la vie d’enfant de Dieu et nous fait entrer dans la contemplation de Dieu avec une conscience droite. Prier avant chaque jeûne, est une autre forme de bénédicité, pour remercier le Seigneur pour ce temps particulier.

 

Mais discuter du carême en jeûne alimentaire ne nous dispense pas de comprendre la véritable signification de la pénitence qui est une maitrise de soi pour vivre la grâce de l’instant présent dans la complémentarité de notre vocation d’image de Dieu. « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai dans leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »[3] L’appel à la conversion fait retrouver le chemin de communion avec Dieu,  qui est signifié par notre volonté d’une vie fraternelle dans la juste relation. Cet appel nous décentre de nous-même pour avoir le souci les uns des autres dans un partage de ce qui fait notre vie. Or la vie de l’homme dans sa chair peut s’arrêter au superficiel, la démarche du carême fait avancer au large, pour découvrir avec le Seigneur la vie intérieure. « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »[4] L’apprentissage de la liberté nous défait de ce qui nous détourne de Dieu pour aller à l’essentiel et le choisir comme chemin de vie dans la vérité de nos actes, et la confiance en sa présence dans tous les événements de notre vie, même les plus douloureux. Car Dieu est là, fidèle dans son amour et audacieux dans l’appel à la communion et la volonté de partager cet amour avec Lui et entre nous. L’intention du jeûne doit donc être adaptée à la santé et au travail. Il serait inconséquent de jeûner et de restreindre la capacité de travail ou notre disponibilité au frère, signifiant ainsi plutôt un déni de la réalité. Le jeûne de Daniel[5] et ses compagnons n’a pas porté préjudice à l’eunuque qui les gardait, au contraire, ils apparaissaient en meilleurs formes. Cette leçon biblique nous rappelle de vivre le jeûne dans la réalité de notre quotidien et non dans un déni de la réalité. Il nous faut garder un visage joyeux, et être discret et non fanfaronner sur les places pour se faire bien voir[6]. « Parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ». Le jeûne est dialogue avec Dieu dans une relation intime qui n’a pas besoin d’être médiatisée, mais bien intériorisée dans un esprit d’intelligence des Ecritures et de sagesse qui permet de contempler Dieu le cœur pur.

 

Peut-être nous faut il développer les tendances de la chair « On sait bien à quelles actions mène la chair : fornication, impureté, débauche, 20 idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, 21 envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. »[7] La maitrise de soi englobe donc tout un ensemble de comportements déviants qu’il nous faut sans cesse corriger pour vivre la charité fraternelle.  Dans la liste de saint Paul, il y a la dimension interpersonnelle (fornication[8], impureté, débauche) qui nous abime dans la relation avec l’autre. Il y a la dimension spirituelle (idolâtrie, sorcellerie) comme un dévoiement de la confiance en Dieu qui devient défiance du frère (haines, rivalité, jalousie, emportements) et perversion de la société (intrigues, divisions, sectarismes). Le jeûne rejoint ce besoin de purification pour nous amener à un juste rapport, et une prise de conscience des difficultés à surmonter pour nous approcher de la civilisation de l’amour. L’effort de carême est donc un témoignage de notre attachement à Dieu, une annonce du royaume à venir que nous espérons de tout notre être, et une transformation au souffle de l’Esprit pour nous laisser embraser par l’amour.  Vivre de l’Esprit c’est reconnaitre avec audace que seul Dieu nous conduit. La foi est un voyage qui demande des efforts et des conversions pour, dans la nuit et l’isolement, redire avec saint Pierre ; « Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle. »[9]

 

[1] Croire à L’Evangile c’est toujours croire que le temps est favorable au salut et à l’annonce de la venue de Notre Seigneur. La rencontre dans l’Espérance, et la vie du Royaume

[2] Une exception pour les juifs, le jeûne d’Esther sur UNE journée, ne pas manger ni boire du lever au coucher du soleil. (j’ai mis l’article une en majuscule pour redire ce que fait la tradition juive, et non pas dans une lecture littérale et maladroite du livre d’Esther).

[3] Jr 31,33

[4] 1 S 16,7b

[5] Daniel 1,3-15

[6] Mt 6,16-18

[7] Ga 5,19-21a

[8] Avoir des rapports sexuels hors sacrement du mariage

[9] Jn 6 :68