Le jeûne est une des composantes du carême (Jeûne – Partage – Prière). Les trois piliers qui nous mènent à Pâques pour recevoir pleinement le Christ Sauveur. Pourtant certaines choses sont encore à éclaircir dans la distinction entre jeûne et abstinence d’une part, et dans une démarche de conversion d’autre part. C’est dans le jeûne et la prière que nous pouvons partir en mission[1], puisque nous sommes armés pour le combat spirituel.

 

Quarante ou quarante-six jours ?

On nous dit qu’il y a quarante jours de carême, mais si l’on regarde dans le calendrier, nous avons sept semaines (6*7=42) et quatre jours en plus avec le mercredi des cendres. Effectivement nous avons quarante-six jours calendaires mais nous ne faisons pas carême le dimanche. D’ailleurs nous ne sommes pas astreints au jeûne durant les solennités (19 mars Saint Joseph et 25 mars Annonciation). Le temps de Dieu n’est pas le temps de l’homme. Ainsi, durant les carêmes, d’une année sur l’autre nous avons entre 38 jours et 39 de pénitences, le 25 mars pouvant être reporté sur le temps pascal suivant la date de la semaine sainte.

 

A partir de quelle heure pouvons-nous manger ?

Ici la question est mal posée, puisque le jeûne est une privation du repas, et génère de l’argent non dépensé pour faire le partage. Sur une journée, nous pouvons jeûner sur un, deux ou trois repas. Les horaires étant ceux que nous utilisions habituellement (si nous n’avons pas d’heure fixe se caler sur l’angélus 7h, 12h 30 et 19h). Il n’y a donc pas de question de rupture de jeûne comme on peut l’entendre dans d’autres religions. Notre jeûne est une marche vers paques. Même la mi-carême[2] qui est l’occasion d’un temps festif reste suspecte dans la mise en œuvre. Toute marche vers Pâques demande une vigilance de tous les instants. Et le dimanche reste l’occasion de célébrer dignement le Christ ressuscité. Se priver de repas n’est donc pas se rattraper sur un autre. Le jeûne comme purification du corps et du cœur laisse partir l’homme ancien pour l’homme nouveau et ne revient pas en arrière.

 

Comment jeûner ?

Si le jeûne d’eau n’existe pas dans le judéo-christianisme (sauf pour les juifs une exception très particulière qui est la journée d’Esther), il nous faut comprendre le jeûne comme la privation de nourriture (ce qui n’est pas l’absence). De fait, durant la journée de jeûne il est autorisé de prendre une collation pour tenir dans le temps, surtout si on fait un jeûne sur six jours dans la semaine !!!. Les questions du jeûne indiquent aussi une grande liberté d’appréciation de chacun à vivre dans une conscience droite ce temps de conversion. A chacun de voir les efforts qui peuvent être faits et nous n’avons pas à juger de ce que fait l’autre. Certains prendront en partie des jours de jeûne (lundi, mercredi, vendredi), d’autres voudront le faire tous les jours, d’autres encore ne le feront que le vendredi. Certains peuvent même envisager de le faire que le mercredi des cendres et le vendredi saint, les deux jours obligatoires, et le samedi saint, jour conseillé[3]. Comme certains ayant eu des réelles difficultés au Carême peuvent « se rattraper »[4] en vivant plus intensément la semaine sainte, le carême du carême.

 

Parfois la paroisse propose une soirée bol de riz en lien avec une activité de solidarité pour vivre la démarche de manière communautaire. L’importance d’une démarche d’Eglise nous invite à retrouver ces temps de fraternité spirituelle où nous prions pour les plus démunis et partageons avec eux ce qui nous semble juste. Tout cela demande beaucoup d’humilité et de douceur pour être en vérité dans l’amour et demander à l’Esprit Saint de vivre le don gratuit par pure grâce. Vivre du jeûne nous fait entrer dans la joie de Dieu et découvrir le véritable amour dans la vérité des relations en artisan de paix et en ouvrier de communion.[5] Comme nous le rappelle le Saint Pape, « il peut être pratiqué sous des formes anciennes ou nouvelles, comme signe de conversion, de repentir et de mortification personnelle et, en même temps, d’union avec le Christ crucifié et de solidarité avec ceux qui ont faim et ceux qui souffrent. »[6] L’important est de trouver la source en Dieu de toutes nos démarches en ce sens. Ce n’est pas tant le jeûne qui est recherché que ce désir de Dieu et de s’approcher de Lui de manière significative par la participation de tout notre être.

 

Abstinence

Le mot a été un peu dénaturé. L’abstinence étant la volonté de ne pas manger de viande le vendredi de carême[7]  en mémoire de la Passion du Christ. De l’Antiquité  jusqu’aux Temps Modernes[8], la viande était un plat de riche accessible une fois en semaine, et souvent le dimanche alors que le poisson était plus commun. L’obligation du roi Henri IV[9] pour que le peuple mange au moins une fois par semaine « la poule au pot » est un indicateur historique des graves carences alimentaires qui pouvaient se vivre à l’époque. Aujourd’hui manger du poisson reste très symbolique, d’autant plus qu’il peut couter plus cher que la viande, surtout avec les normes sanitaires augmentant les couts de production. Si l’on veut revenir à l’esprit même de l’abstinence, il s’agit de se priver de quelque chose durant tout le temps du carême. La nourriture, dans le refus de manger entre les repas, par exemple ou s’abstenir des friandises, de fromage, de dessert, bref, d’un élément alimentaire qui s’il est important pour nous se révèle secondaire pour notre corps. Mais l’abstinence peut se vivre aussi dans les réalités matérielles, le refus d’achat compulsif, une purification sur notre rapport aux écrans et peut être le refus de regarder la télévision. La modération dans les activités qui nous éloignent de Dieu ou des frères. Chacun est appelé dans une conscience droite à faire un geste de pénitence et de conversion.

 

Ainsi, il nous faut retenir que le jeûne est d’abord une démarche spirituelle avant d’y voir l’absence de nourriture. Ne soyons pas légalistes, mais dans la prière et au souffle de l’Esprit Saint laissons nous conduire sur un chemin de sainteté dans une coupure du temps et de l’espace où Dieu vient habiter. Le sens du jeûne est d’ouvrir au partage dans la solidarité fraternelle et à une maitrise de son corps pour nous armer face à la tentation. Le temps de la prière obtenu à travers l’absence de préparation de repas, ou de prise de repas doit nous laisser méditer les Ecritures et approfondir notre vie intérieure .Une réflexion personnelle et interrelationnelle peut nous aider à progresser dans la foi, mieux vivre la charité et saisir la grande espérance du salut dans la radicalité d’une vie tournée vers Dieu. L’ascèse n’est pas une fin en soi, mais un retour vers Dieu et le désir d’une rencontre qui nous illumine par sa présence d’amour et sa prévenance dans notre histoire. Alors nous pourrons dire : Me voici Seigneur, je viens faire ta volonté. (Ps 39,8-9)

[1] Ac13,3

[2] Faire une pause dans la marche vers paques demande de la retenue. La pause n’est pas la distraction de l’objectif premier : celui d’une conversion pour vivre dans la vérité de l’amour.

[3] « Cependant, le jeûne pascal, le vendredi de la passion et de la mort du Seigneur, sera sacré ; il devra être partout observé et, selon l’opportunité, être même étendu au Samedi saint pour que l’on parvienne avec un cœur élevé et libéré aux joies de la résurrection du Seigneur. » Sacrosanctum concilium &110 – Vatican II

[4] Je ne suis pas sûr qu’on puisse avoir une relation comptable avec Dieu. Mais le désir de purification peut se vivre même au dernier moment, comme le bon larron.

[5] Za 8,19

[6] &26 Reconciliation et penitentiae JP II

[7] voire de l’année – sauf temps pascal

[8] XXème siècle

[9] XVIIème siècle

Le temps du carême ? C’est une marche vers Pâques pour se purifier de tout ce qui nous encombre, toute espèce de mensonge, toute forme d’idolâtrie, toute blessure d’amour afin de nous unifier en Dieu et répondre de la grâce qu’il nous partage à travers le salut pour tous et dans la responsabilité de chacun à la recevoir pleinement et entièrement. Hélas ! le péché peut nous mener à une forme d’indifférence du « on a toujours fait comme ça… ce n’est pas si grave » à une forme de résignation « je suis comme ça je n’y peux rien ». C’est ainsi que nous sommes maintenus en esclavage. Dans le bruit de ce monde et les sollicitations permanentes, il nous faut faire silence, éteindre de manière durable tous les écrans pour nous laisser habiter par la présence de Dieu et nourrir notre vie intérieure à l’écoute de la Parole de vie.

 

Un temps de transformation intérieure qui passe par un témoignage de vie

Trop souvent nous nous contentons d’écouter la Parole de Dieu sans vraiment la traduire dans nos actes de vie. « Tout cheminement de conversion commence lorsque nous nous laissons rejoindre par la Parole et que nous l’accueillons avec docilité d’esprit. Il existe donc un lien entre le don de la Parole de Dieu, l’espace d’hospitalité que nous lui offrons et la transformation qu’elle opère. »[1] Il nous faut insister sur la réalité d’une Parole qui transforme et qui porte du fruit, comme le révèle le prophète Isaïe «  ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »[2] L’écoute de la Parole de Dieu porte du fruit lorsque nous laissons notre cœur être labouré et que nous développons ce désir de Dieu dans le souffle de la grâce. Dieu se donne, à nous de l’accueillir. En effet, la vie de l’Esprit Saint demande de laisser agir la Parole comme une lumière dans tous les choix que nous opérons pour rendre gloire à Dieu et témoigner ainsi de sa présence dans notre histoire. « L’Évangile n’est pas seulement à réfléchir ou à remémorer dans ses différents aspects, mais à vivre, tant dans les œuvres d’amour que dans l’expérience intérieure »[3] La proposition de lecture continue de l’Evangile de Saint Marc durant ce carême est un appel à approfondir sa vie au regard du Christ. Le carême est un chemin de transformation opéré par l’attention à la présence de Dieu en nous et à la volonté d’entrer dans l’intelligence des Ecritures. D’ailleurs cela rejoint l’appel au jeûne et au partage. « Personne ne jeûne vraiment s’il ne sait pas se nourrir de la Parole de Dieu ».[4]  Ouvrir sa Bible et la méditer chaque jour est un appel à entendre le Seigneur nous parler. Et rien ne sert de se dire chrétien si nous ne nous conduisons pas selon la Parole de vie et que nous ne témoignons pas de la joie de la rencontre. Comment être témoin de l’invisible si nous n’essayons pas de tendre à une vie de grâce ? Certes nous sommes vulnérables, et parfois nous chutons. Cela est vrai. Mais. Car il y a un mais, Dieu est fidèle à son amour et nous attend toujours pour une réconciliation avec Lui et dont l’un des signes sera la qualité fraternelle que nous pourrons développer. Le changement personnel est la première pierre à l’édifice du bien commun. « Les Pères de l’Église insistent sur la nécessité de la conversion et de la transformation des consciences des croyants, plus que sur les exigences de changement des structures sociales et politiques de leur époque »[5] Important d’en prendre conscience avant d’avoir un regard sur le frère ou sur la société dans laquelle nous vivons posons-nous la question des transformations que nous avons personnellement à vivre. C’est vrai en famille lorsqu’on reproche aux autres des faits sans se remettre en question. Mais c’est vrai aussi dans toutes les situations où finalement nous murmurons contre nos frères et parfois contre Dieu sans entrer dans l’humilité de sa promesse et la confiance en sa grâce sanctifiante. La vie intérieure est d’abord une prise de conscience de la grâce du baptême et de cet appel au salut pour choisir le Christ en toute chose et marcher avec droiture.

 

Oui, nous avons à répondre de notre foi. Or la conversion de ce temps de carême qui nous mène vers Pâques est le lieu d’un changement de vie dans le rythme certes, mais un appel à reprendre conscience de l’essentiel, c’est-à-dire de ce qui fait sens. « La transformation intérieure de la personne humaine, dans sa conformation progressive au Christ, est le présupposé essentiel d’un réel renouveau de ses relations avec les autres personnes »[6] Si je vis du Christ alors cela se témoigne auprès de ceux qui s’approchent de moi. Point de relativisme sur nos fautes ou d’indifférence sur les situations qui nous entourent, mais cette volonté d’avancer avec la grâce du Seigneur dans le partage du bonheur de Dieu pour tous. L’appel à la communion comme témoignage de foi est d’abord une demande du Christ « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. »[7] La foi s’annonce dans un témoignage de vie où il est bon pour des frères de vivre ensemble dans l’unité, la prière et l’échange avec le prochain et maintenir un dialogue de charité. Face à nos lourdeurs nous sommes appelés à vivre des passages ou Dieu nous renvoie à nous-même pour s’engager dans la vraie charité.

Or le paraclet se vit au désert comme une grâce agissante à travers l’épreuve pour dévoiler en nous l’appel à ce désir de Dieu au plus profond de soi-même. « Seul l’Esprit Saint peut ouvrir devant nous cette plénitude de “l’homme intérieur” qui se trouve dans le Cœur du Christ. Lui seul peut introduire progressivement la force de cette plénitude dans nos cœurs humains »[8]. La traversée de la pénitence à travers la prière, le jeûne et le partage est un accompagnement pour vivre la beauté de la rencontre pascale afin d’accéder à la promesse du salut. Toute conversion est un appel à la liberté pour retrouver son premier amour et prendre soin de l’exigence de la promesse du salut qui demande une certaine radicalité. Rappelons-nous, chaque jour, dans ce temps de pénitence à mettre Dieu en premier et refuser tout lien d’esclavage.

 

       Pourquoi la pénitence demande le jeûne ?

Le jeûne est une forme de dépouillement corporel de tout ce qui n’est pas essentiel au corps. Une pénitence qui passe par une abstinence de nourriture afin d’entrer dans un chemin de conversion ou nous allons vers l’essentiel, dans cette vigilance à vivre la volonté de Dieu notamment dans la communion fraternelle, d’où l’importance du jeûne qui doit se traduire par un partage auprès des plus fragiles. Peut-être nous faut-il insister sur l’humilité et la douceur pour vivre ce temps du dépouillement ? Ce n’est ni une contrainte, ni une violence à imposer, mais une disposition du cœur afin de laisser grandir ce désir de Dieu. « Cependant, pour que le jeûne conserve sa vérité évangélique et échappe à la tentation d’enorgueillir le cœur, il doit toujours être vécu dans la foi et l’humilité. »[9] Une conscience personnelle des efforts à faire sans comparaison avec d’autres, mais dans une démarche intérieure de vérité du cœur avec le Christ et de dépouillement afin de signifier cet engagement intérieur à se rendre disponible à la grâce. L’appel des béatitudes entre dans la disponibilité à acquérir pour témoigner de Dieu. En effet, « Heureux les pauvres en esprit » implique une sobriété dans nos modes de vie, et un appel à la simplicité pour nous rendre plus accessibles à nos frères. A travers le jeûne et le temps de pénitence, nous nous rendons dépendants des autres, et nous exprimons aux autres, notamment au plus pauvres un réel souci de communion pour trouver ensemble un chemin de justice et de paix. Mais le jeûne de nourriture peut être aussi à une forme de privation dans la critique des frères. Il y a un vrai problème dans les manques de communion insiste le pape : « Je voudrais donc vous inviter à une forme d’abstention très concrète et souvent peu appréciée, celle des paroles qui heurtent et blessent le prochain. Commençons par désarmer le langage en renonçant aux mots tranchants, aux jugements hâtifs. .. Alors, nombre de paroles de haine laisseront place à des paroles d’espoir et de paix. »[10] Le jeûne est une introduction à la communion fraternelle et à souhaiter se retrouver ensemble pour prier et partager. « Demandons la force d’un jeûne qui passe aussi par la langue, afin que diminuent les paroles qui blessent et que grandisse l’espace pour la voix de l’autre. ». La conversion n’est donc pas une affaire de nourriture ou d’argent, mais d’abord de disposition du cœur pour se laisser habiter par l’Esprit et se conduire en disciple du Christ.

.

Que ce temps de pénitence soit aussi un temps de louange pour les bienfaits du Seigneur. Qu’à travers la prière nous sachions reconnaitre la grandeur de notre Dieu. Qu’à la lecture de la Parole nous puissions méditer sur le projet d’amour qu’Il a pour chacun d’entre nous, et sa fidélité quelle que soit nos vies. Qu’à travers le jeûne et la pénitence nous sachions toujours le reconnaitre comme notre Seigneur et marchions avec Lui dans ce désir d’être tout en Lui. Et que tout cela soit traduit dans un effort de communion fraternelle pour construire ensemble la civilisation de l’amour dans la vie de l’Esprit Saint.

[1] Ecouter et jeûner, le carême comme temps de conversion Message du carême de Léon XVI du 5 février 2026

[2] Is 55,11

[3] &156 Dilexit nos François

[4] Benoît XVI, Catéchèse (9 mars 2011).

[5] & 328 CDSE

[6] &42 CDSE

[7] Jn 17,21a

[8] &75 Dilexit nos – François Id ., Angelus, 8 juin 1986, n. 4 : L’Osservatore Romano, 9-10 juin 1986, p. 5.

[9] Ecouter et jeûner, le carême comme temps de conversion Message du carême de Léon XVI du 5 février 2026

[10] ibid

Que pouvons-nous dire de l’absurdité du mal dans une démarche de foi ? La question du « pourquoi le mal existe » est une énigme, mais dans la foi nous avons à traverser ce désert à l’ombre de la croix, avec confiance en la présence de Dieu à nos côtés, et fidélité à sa Parole de vie. Or accueillir la vie comme un don de Dieu demande une vraie disponibilité en toute circonstance comme nous le rappelle Job « Nous n’accepterions que le bonheur venant de Dieu et non pas le malheur ? »[1] Ainsi la traversée du désert est bien de passer d’oasis en oasis pour gagner la cité céleste au rivage de la grande espérance du salut. La croix du Christ est donc une réponse au sens de la vie et de la souffrance et de la difficulté à répondre au don de l’amour dans l’épreuve pour chacun d’entre nous. Mais comment devons-nous le comprendre ?

 

L’héritage du    péché originel

A l’origine Dieu a créé le monde en harmonie avec l’homme et avec tous les éléments. La vie est la surabondance de la bonté de Dieu dans l’expression de son amour toujours innovant à travers la profusion des relations. Une cohérence de l’ensemble dans une réalité de complémentarité avec chaque chose à sa place. Dieu est infiniment bon, parce qu’Il est amour et Il partage par la Personne Don. Alors l’amour nous conduit sur un chemin de vérité dans tout notre être, dans tous nos actes, dans toute notre histoire. Une familiarité de la rencontre dans l’unification des cœurs et la confiance en son Seigneur. Le monde des origines reflète cette beauté de Dieu qui nous conduit vers le meilleur bien dans une relation bienveillante.

 

Hélas, le péché a déstructuré l’ensemble de la création introduisant la mort et la souffrance[2] comme nous l’explique si bien le docteur angélique[3]. Le refus de la relation à Dieu est un refus de toute la création dans son harmonie et a comme conséquence une déstabilisation de la promesse du bonheur éternel. La souffrance est donc un héritage du péché de l’homme, de manière personnelle comme nous l’avons déjà vu, ou dans la solidarité de la condition humaine, comme le révèle le livre de Job dans l’incompréhension du juste qui souffre, que prolonge le Christ sur la croix (Lui qui est sans péché c’est humilié jusqu’à la mort et la mort sur la croix). Avec le péché, la souffrance s’introduit dans l’histoire de l’humanité, parce qu’il y a un morcellement. Alors apparait la notion d’une justice originelle, comme une réparation salutaire de la faute qui touche les méchants et les gentils. Elle n’est pas le fruit de nos actes mais de l’héritage reçu de nos pères comme le jus d’une action qui a déstabilisé l’ensemble et qui demande la grâce pour retrouver une forme d’équilibre serein avec Dieu et avec nos frères dans cette responsabilité de la maison commune.

La souffrance se trouve donc opérante dans l’action de Dieu qui en donne un sens nouveau à travers la croix et la résurrection. Il y a bien une souffrance qui fait partie de la solidarité humaine sans faute personnelle, mais dans cette fragmentation opérée à l’origine et dont nous subissons les conséquences. Néanmoins, la mort est une miséricorde du Seigneur pour nous délivrer du poids du péché et nous introduire pleinement dans le monde de la grâce infinie. En refusant la première harmonie avec Dieu dans la confiance, Adam et Eve ont touché à l’intégrité du monde et à son équilibre. Le rappel du danger d’une forme de toute puissance pour l’homme doit se vivre à travers sa propre vulnérabilité et sa finitude. Cette question de justice nous renvoie à nos propres responsabilités d’une part, mais à la compréhension de l’histoire écrite avec Dieu.

 

Dans la vie spirituelle il nous faut donc être vigilants à reconnaitre un héritage dont on ne veut peut-être pas, mais qui est le propre de notre condition humaine actuelle et dans la réalité de notre propre existence. « Dieu n’a pas l’idée du mal, il n’a voulu ni le drame du péché ni son cortège de souffrances »[4] mais il continue d’être fidèle à son alliance dans cette bénédiction de l’homme créé à son image, et de lui proposer le véritable amour dans la grande espérance du salut. L’épreuve que traverse la personne humaine n’est pas étrangère au dessein de Dieu, mais au contraire le sert dans cette mystérieuse communion pour contribuer au salut personnel et communautaire dans le témoignage de vie. Devant l’aveugle né, la réponse de Jésus nous interpelle  « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »[5] Ainsi devons-nous comprendre une forme de souffrance comme répondant au dessein de Dieu et pour qu’Il se manifeste dans notre monde. Cette traversée du désert est aussi l’espace de la rencontre ou Dieu continue de se révéler à l’homme et à chacun d’entre nous dans notre histoire propre pour grandir avec confiance en sa présence dans toutes les situations. « Tout passe, Dieu seul suffit » nous rappelle Thérèse d’Avila.

 

Nous comprenons mieux cet héritage dans la promesse du salut comme nous le rappelle avec justesse le Saint Pape. « La glorification du corps, comme fruit eschatologique …, révélera la valeur définitive de ce qui devait, dès l’origine Cette éternelle signification du corps humain à laquelle l’existence de tout homme, chargé de l’héritage de la concupiscence, a nécessairement causé une série de limitations, de luttes et de souffrances, se révélera alors de nouveau, et avec à la fois une telle simplicité et telle splendeur que chacun de ceux qui participeront à l’ « autre monde » retrouvera dans son propre corps glorifié la source de la liberté du don. »[6] Le don de la vie reçu par Dieu et l’imprégnation de son image dans notre être nous rappellent aux fins dernières la promesse qui se réalise lorsque nous entrons en communion avec Dieu. Jésus Christ nous sauve dans notre chair, dans notre corps et dans tout notre être pour nous amener au salut et répondre à la promesse d’alliance de Dieu. Or l’amour se vit dans le don sincère de soi-même et cette liberté interrelationnelle qui demande le partage du don dans un témoignage de foi. La mort et la souffrance sont donc des étapes de notre vie terrestre pour entrer pleinement dans la possession de la promesse et du don de l’amour jusqu’au bout. Car l’héritage nous oblige à un positionnement dans les choix de vie que nous faisons face à Dieu notre « seul bonheur »[7]

 

La douleur physique et la souffrance morale.

Sur la terminologie du mal dans notre vie, peut-être faut-il faire des distinctions ? D’abord comprendre la douleur comme une sensation physique précise, mais qui dès qu’elle est traitée médicalement ou passe devient insignifiante. La souffrance physique étant d’un autre ordre, puisqu’au-delà de la douleur il y en a toute l’appréhension existentielle et le « ressentiment » qui y est lié ajoutant un poids. D’autres souffrances peuvent apparaitre, comme chez Job, la souffrance psychique de se sentir morcelé, ou la souffrance relationnelle, dans l’abandon de son entourage .Évidemment il y a la souffrance spirituelle du sentiment d’être abandonné de Dieu comme le dit si bien le psalmiste repris par le Christ en croix «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »[8] et cette solitude exprimée dans la foi « Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. » comme un intervalle d’absence ou le doute s’immisce. Alors la mémoire devient sélective et le moment pesant « Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ;  même la nuit, je n’ai pas de repos ». La souffrance d’origine spirituelle atteint tout homme[9] dans la perte de la transcendance et la recherche du sens.  Mais il existe, nous le savons des souffrances psychiques autres, notamment dans cette fragilité extrême créant des angoisses difficiles à surmonter ou des dépréciations de soi laissant voir des abysses insondables. Certaines souffrances se vivant à travers le rapport aux autres, ou dans les difficultés d’intégration dans la société et elles peuvent compliquer le rapport au monde et à soi-même. Reconnaitre sa propre souffrance et savoir appeler à l’aide est la première démarche pour sortir du cercle infernal et demande un vrai besoin de compassion. « Heureux ceux qui pleurent ils seront consolés » Nommer sa souffrance et savoir en parler est déjà une étape de fraternité dans une recherche de lien. Mais elle demande des frères et sœurs disponibles à l’écoute et au partage, à l’entraide et à la reconnaissance du fardeau.  Or cette reconnaissance de sa propre vulnérabilité et l’appel à la conversion que nous avons parfois à vivre en passant de victime à acteur de sa vie demande de contempler Dieu et de se laisser guider par le souffle de l’Esprit pour répondre disponible à la Parole de Vie. (… à suivre)

[1] Job 2,10b

[2] Gn 3

[3] Saint Thomas d’Aquin ST Ia q 94-102 sur la justice et ST La-LLa, Q81-83 sur le péché originel

[4] P 187 Dieu veut il la souffrance des hommes – Robert Augé

[5] Jn 9,3b

[6] TDC 69-2

[7] Ps 15 (16)

[8] Ps 21(22), 2 et suivant pour les autres citations

[9] Croyant ou pas

 

Janvier 2022

 

EDITO 1 SEPTEMBRE 2021