« J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. »
Comment vivre le débat sur la fin de vie sans s’interroger sur l’essence de la vie, et sa valeur propre, indépendamment des circonstances et des accidents ? La vie comme mystère de la profusion de la relation féconde doit se raisonner. Comment regarder l’enjeu principal, qui est d’accueillir la vie de Dieu en nous et d’en être dépositaire et non propriétaire ? Le sens de la vie introduit à la dimension eucharistique par l’oblation et l’appel à la nouveauté de la relation à Dieu. En effet, à travers le sacrifice de la croix et la proclamation de la résurrection un nouvel horizon d’alliance se fait jour, où tout est possible puisque Dieu est présent. A travers l’eucharistie, Jésus nous donne le don de la vie en Dieu, et à travers ce partage, nous fait reconnaitre l’amour pour le vivre en esprit et en vérité. Nous le savons, « L’homme ne peut vivre sans amour »[1] L’amour est un chemin d’humanité qui révèle nos vulnérabilités et parallèlement toutes ses richesses.
Le principe de la vie nouvelle oriente nos choix de société dans une recherche du vrai bien, qui est relation à l’autre et accompagnement, mais certainement pas l’abandon souvent cynique et de la mort comme solution finale. L’existence chrétienne est un chant d’action de grâce pour les bienfaits du Seigneur en toute circonstance, un choix de confiance en sa providence pour continuer de vivre sa foi, en cohérence avec la Parole de Dieu. Le mal et la souffrance sont bien une réalité de l’existence humaine, et plutôt que de l’effacer, il lui faut faire face pour trouver les thérapies nécessaires à une amélioration somatique et un développement de la relation pour accompagner chacun dans son histoire. Oui, il nous faut continuer de tenir la main, même si c’est celle d’un mourant, surtout si c’est celle d’un mourant. La souffrance et la réalité de la mort nous confrontent à nos propres vulnérabilités. « Accepter de demeurer dans cette situation de fragilité est l’occasion de nous approcher du lieu intime et mystérieux où la force de vie coule en nous comme un don gratuit »[2] Or l’accompagnement de la vie est la clé de toute fraternité, comme être de relation. Souvent, les demandes de mort sont des appels au secours. Ce qui est vrai pour certaines tentatives de suicide est également vrai pour des demandes d’euthanasie, voire d’avortement. Il n’y a pas seulement une mort sociale et une demande de renaissance, mais également une demande d’attention d’être pour accompagner la fatigue d’être soi en pétillement de joie à retrouver dans ce cri d’être une personne aimée, reconnue et qui a toute sa place malgré sa grande vulnérabilité. « Aucun homme n’est un échec, la vie humaine garde toute sa dignité, même lorsqu’elle est marquée par la souffrance »[3] La vie a de la valeur humaine, comme source de relation et d’interaction. Alors les horizons changent pour continuer ce lien d’humanité jusqu’au bout de la relation. Une volonté de dépassement de soi pour être en communion et reconnaitre l’importance de sa place dans la communauté humaine.
L’appel à l’attention aux plus pauvres passe, par l’accompagnement des mourants, et l’impératif à être présent, parfois dans le silence lorsque la Parole devient de trop, mais toujours dans la prière et l’imitation du Christ présent à chacun. La souffrance nous fait peur, et Jean-Dominique Bauby[4] raconte comment l’isolement social s’est fait peu à peu, certains prenant le train de Paris jusqu’au seuil de sa chambre à l’hôpital de Berck pour finalement refuser d’entrer et repartir. L’enjeu de l’accompagnement des plus faibles au nom d’un principe d’humanité semble aujourd’hui remis en cause par une loi qui ferme toute discussion par le délit d’entrave. L’investissement des soignants dans les services de soins palliatifs est un engagement pour la dignité humaine et l’accompagnement de la relation afin de révéler le sens de l’humanité. La lâcheté du choix de la mort est un refus d’être en relation. Nous ne pouvons pas en être solidaires, ni de près, ni de loin. L’homme dans sa vulnérabilité a besoin de fraternité comme de liberté de croissance pour grandir en relation et s’épanouir pleinement dans sa nature propre.
Nous sommes en Eglise le corps du Christ et nous avons à prendre soin de ce corps dans la communion que nous vivons les uns avec les autres en artisans de paix. Nous ne sommes pas des légionnaires de la mort. Ainsi, le témoignage de notre communion ecclésiale et le discernement nécessaire aux situations demandent impérativement d’obéir à la tradition apostolique, non de manière servile, mais dans la responsabilité baptismale et notre vocation prophétique à la compréhension de la Parole du Christ formulée par le saint Pape de manière rigoureuse. « … en conformité avec le Magistère de mes Prédécesseurs[5] et en communion avec les Evêques de l’Eglise catholique, je confirme que l’euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; elle est transmise par la Tradition de l’Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel..[6] » Cela ne supporte aucun relativisme, même s’il faut une définition claire de l’euthanasie sans confusion avec l’acharnement thérapeutique ni des moyens disproportionnés. L’importance de rappeler ce qui fait notre communion ecclésiale et la norme morale qui en découle sur un tel sujet doit orienter notre connaissance pour approfondir les Écritures et entrer dans l’intelligence de la foi afin de se mettre véritablement au service de la charité.
La tyrannie de la mort dans l’irrationalité de la peur
La base de l’adhésion se fait pour beaucoup sur une idéologie de la peur comme déclencheur d’un assentiment. La manipulation est en marche. L’instrumentalisation des situations dans un sentimentalisme débordant de générosité fraternelle, pour couper tout lien avec l’autre, situe bien le paradoxe du positionnement. Mais la peur de la souffrance, l’absence des soins palliatifs et l’isolement des personnes tant social qu’économique engendrent une volonté de ne pas être un poids pour la société. La norme utilitaire devient alors le principe premier de toute décision. Au nom de la liberté, nous voici dans le règne de l’arbitraire sous-tendant l’individualisme, mais glissant dans une tyrannie qui ne dit pas son nom.
La peur est mauvaise conseillère, dit le proverbe. Elle est surtout un instrument efficace d’assujettissement de toute politique totalitaire. Lors de la pandémie du Covid Wuhan, certaines dispositions absurdes comme le confinement à géométrie variable, et sans distinction de l’espace nous montrent dans une forme de solidarité nationale mal aiguillée les dérives despotiques jusqu’à interdire le culte religieux. La peur fonctionne comme un catalyseur d’angoisse pour orienter nos décisions sur ce qui parait le plus vital sans discernement préalable pour anticiper un mal. L’injonction du « je ne veux pas souffrir », sous-entendu parce que ce n’est pas humain, enjoint à vouloir la mort comme unique issue. C’est absurde ! Nous ne pouvons pas réfléchir ex nihilo à une situation. La souffrance n’est pas un projet d’avenir, ni quelque chose qui peut se penser en amont. La vraie liberté est de choisir en connaissance de cause dans une compréhension du contexte et une participation de tout notre être. Refuser la peur, c’est refuser d’être maitre de tout, et de tout décider par avance. Au moment opportun nous aurons à faire des choix humains, chacun de nous exerçant son discernement avec prudence au plus profond de sa conscience pour répondre avec sérénité à l’instant présent.
Certes, la difficulté de voir notre finitude, s’exprime dans les enterrements comme un rappel à la fugacité de nos jours. Et si nous étions le prochain que souhaiterions-nous de notre vie ? Alors se produit une forte réaction de maitrise dans de tels moments afin de choisir même l’insaisissable. Cela parait bien illusoire. « Je veux contrôler comment je vais mourir. » comme un appel lointain d’être « comme des dieux » On sait bien que parfois la mort nous surprend, mais lors de l’apparition de la maladie, tout d’un coup, nous voulons être les maitres, et le déploiement d’une mort annoncée, loin de rassurer, réactive un mécanisme de défense en parlant de liberté pour choisir sa mort. Tout cela n’est pas bien rationnel. Or le Christ nous a libéré de la mentalité d’esclave qui fonctionne sur la peur, pour faire de nous des hommes libres en Dieu notre Sauveur. Sans cesse, il nous faut approfondir les changements de vie qu’opère l’accueil du salut de Dieu, et les repositionnements que nous avons à vivre, en chassant toute peur au nom du Christ et de son Evangile.
Un âgisme qui ne dit pas son nom
Le débat sur la loi de la fin de vie est en fait un débat sur la fraternité et l’accueil de l’autre dans toutes ses réalités ? Doit-on accompagner, ou doit-on tuer ? Le cas du suicide étant assez éloquent, si un jeune de vingt ans décide de se jeter du pont, dois-je lui faire entendre raison ou le conforter dans son choix ? Si la réponse vient spontanément pour la préservation de la vie, pourquoi en serait-il autrement d’une personne de cent ans ?
En fait, L’euthanasie est d’abord la cible des vieux laissés pour compte. En dehors du lien social du travail, certains s’isolent peu à peu. Le suicide des personnes âgées est une réalité, comme le syndrome de glissement observé dans certaines situations de vieillissement. D’autre part, il est vrai que la perte d’autonomie et des repères, ainsi que parfois la précarité, n’aident pas à la rencontre, et nous entendons régulièrement parler de ces morts découvertes dans leurs appartements plusieurs mois après le décès, voire des années après, sans que personne ne s’en soit préoccupé. Alors ? Doit-on continuer à laisser vivre ceux qui grèvent les caisses des retraites ? Ne doit-on pas faire un âge limite, comme 75 ans aux Pays-Bas pour vie accomplie ? Que dire de ce jeune trentenaire, acteur économique reconnu, qui déclarait de manière péremptoire « il faut tuer les vieux à partir de 65 ans », et une fois l’âge atteint, répond aux détracteurs ; c’est une erreur d’appréciation, une erreur de jeunesse. Les propositions absurdes touchant l’âge sont nombreuses. Retrouver une conscience de l’homme dans toute sa dimension, demande d’accepter aussi sa vulnérabilité, et ce qui est de l’ordre de l’imprévisible. Les vieux nous l’apprennent chaque jour, dans la sagesse d’une juste distance et la prudence des âges.
Ne soyons pas hypocrites, l’euthanasie concerne en grande partie les vieux, et la pensée magique de l’indécence de les laisser vivre. Euthanasiez-vous comme les autres, pourrait-on leur dire à travers la nouvelle loi votée. Dans des contextes manipulatoires, on pourrait entendre ; « Vous avez mal, vous souffrez ? La mort est la solution ! » L’âgisme, concept du racisme sur l’âge, est un fléau du mercantilisme. La vie n’a pas de prix parce qu’elle parle d’amour en devenir. « La société doit respecter et promouvoir la dignité des personnes âgées. Elles ont encore une mission »[7]. C’est cela, la recherche relationnelle. La dignité de l’homme se vit dans nous faut changer les mentalités et refuser de voir l’âge comme une décrépitude de vie, ou un déshonneur, voire l’encombrement d’un espace de charge psychique. Un tas d’humanité à réduire à néant. La perception utilitariste des relations humaines, et le refus de la vulnérabilité sont le naufrage de la dignité humaine. Rappelons-nous que nous sommes tous appelés à vieillir, tous n’y arrivent pas.
Ainsi, accompagnons chacun dans cette richesse du temps qui se déroule avec quiétude, même s’il y a des turbulences. Soigner l’aiguë c’est aider au passage vers un meilleur bien, et non pas une recherche à rendre inéluctable la mort, jusqu’à la provoquer. Les attentes des vieux, dans le service des urgences, comme la prise en charge chez certains soignants, voire dans les véhicules d’urgence comme les régulateurs de SAMU, font scandale. Parce qu’on est vieux, l’injonction sociétale serait « crève en silence ! ». La crudité des réalités demande un sursaut de la conscience pour démasquer les impostures sentimentalistes « c’est pour votre bien » ou, pire encore, « puisque vous le demandez-vous le valez bien », proposant ainsi la culture de mort en hommage. La résistance est de refuser le mensonge de l’utile pour conjuguer le sens de l’homme et sa dignité propre. Le prophétisme est de laisser l’Esprit Saint souffler dans nos vies pour nous montrer l’ancrage de la Parole, et la force du témoignage pour aller jusqu’au bout du don sincère de soi-même. Dieu sait, à nous d’être disponible à la grâce du temps.
[1] &10 Redemptor Hominis – JP II
[2] P. 60 Euthanasie, l’envers du décor, chapitre L’instrumentalisation du médecin – Catherine Dopchie (oncologue médical, spécialisée en soins palliatifs)
[3] &65 Evangelium Vitae JPII
[4] Le scaphandre et le papillon, l’auteur raconte son attaque cérébrale et les conséquences dans une communication limitée au clignement de son œil gauche, situation connue sous le nom de locked in syndrome
[5] Cf. Pie XII, Discours à un groupe international de médecins (24 février 1957): AAS 49 (1957), pp. 129-147 ; Congrégation du Saint-Office, Decretum de directa insontium occisione (2 décembre 1940) : AAS 32 (1940), pp. 553-554 ; Paul VI, Message à la télévision française : »Toute vie est sacrée » (27 janvier 1971): Insegnamenti IX (1971), pp. 57-58 (La Documentation catholique, 1971, p. 156) ; Discours à l’International College of Surgeons (1er juin 1972): AAS 64 (1972), pp. 432-436; GS 27
[7] &191 Christus Vivit – François

