« Job était son nom »

Si la souffrance n’est pas due au péché, ni au destin, alors pourquoi le mal ? Dieu est amour, et toute bonté. Il nous accompagne avec bienveillance. Comment un Dieu bon peut-il créer quelque chose de mauvais ? N’y a-t-il pas un paradoxe ? La question de l’absurdité du mal se lit dans la Bible notamment à travers le parcours de Job. Le problème du mal par le principe même de son existence, de sa banalité et son expansion excessive interrogent. Un discernement prudentiel demandera d’être à l’écoute de l’Esprit Saint pour réfléchir sur nos histoires et comprendre l’alliance avec Dieu comme un chemin de sanctification en toute circonstance .Mais la réalité peut nous paraitre bien rude. C’est là où le livre de Job nous rejoint tous. Pourquoi le mal, il n’y répond pas et la foi en est secouée. Mais il aide à répondre fidèlement à l’amour de Dieu en toute circonstance. Quarante chapitres nous expliquent l’ancrage dans la vie intérieure et l’inébranlable confiance en son amour. Ce n’est ni une question de karma[1] ni une question de punition de Dieu, mais à l’ombre de la croix méditer sur notre condition humaine et à la liberté dans la responsabilité de l’amour.

 

        Job, un homme fidèle au Seigneur –

Job est heureux et fidèle à Dieu, puis voilà que toutes les misères de la terre lui tombent dessus, à cause de Satan qui vient réclamer à Dieu le choix de la liberté. « Est-ce gratuitement que Job craint le Seigneur ? N’est-ce pas Toi qui l’as protégé, lui, sa maison et tout ce qui est à lui alentour ? »[2] En d’autres termes, Job est-il libre de t’aimer demande Satan à Dieu. Et s’il n’avait pas les biens il oublierait de t’être fidèle insinue le tentateur. Or Dieu autorise à exercer une liberté dans le dépouillement pour établir la fidélité de l’amour en toute circonstance. « La souffrance révèle l’homme à lui-même »[3].Du coup, la question de l’absurdité du mal et du sens à donner dans la foi plonge le croyant à s’accrocher au Seigneur avec force. La foi devient alors lumière de la grande espérance du salut, en comprenant que les instants ne sont que des passages vers un bien meilleur.

 

Dans le livre de Job, l’accusateur vient le jour de la cour céleste et s’incruste en itinérant à « l’audience du Seigneur »[4]. Il rejoint les fils de Dieu pour présenter un rôle différent lors de l’audience, et Dieu interroge « D’où viens-tu »[5] écho à la première question « Où es-tu ? »[6]. Le malin répond non par un je[7], mais d’une façon impersonnelle. Il vient « de rôder sur la terre et d’y vaguer »[8] Que dire sur l’errance du mal qui voyage sans jamais s’arrêter dans une recherche de sa proie. C’est malsain car il n’y a pas d’enracinement mais que du vagabondage, comme un refus de la responsabilité des choix que nous posons. Une infidélité chronique. L’absurdité du mal est ce vagabondage d’une relation où nous devons rester ancrés en Dieu sans se soucier des pièges de l’ennemi. Entre la stabilité de la cour céleste qui se tient devant Dieu et l’instabilité du tentateur qui vagabonde nous est donnée l’image d’un mal qui circule et tente de foudroyer ceux grandissent « a l’abri du Très Haut »[9] sans pourtant atteindre au cœur de la foi et de la confiance. Les saints, qui ont vécu des nuits spirituelles, nous montrent la souffrance d’un manque de transcendance lorsque Dieu est silence. Mais le vagabondage du mal va dans la fragmentation des relations à travers les guerres, et les violences sur des innocents, les destructions face à des phénomènes naturels, comme une absence de Dieu dans l’histoire des hommes. On retrouve du sens dans le fait de travailler son intériorité pour laisser le Seigneur nous mener sur le chemin de l’amour comme par la générosité du lien fraternel pour la vie en se laissant embraser par la bonté de l’accueil de l’autre notamment dans la vérité de tout son être.

 

La lumière de la foi à travers l’alliance

Le lien entre l’amour et la rigueur de la loi a été dénoncé plusieurs fois par le Christ, comme l’appel à regarder ce qui est à l’intérieur de la coupe[10] et non à l’apparence extérieure. Faire la vérité de son être demande donc de suivre Dieu avec fidélité sans être dans une rigueur qui en empêche tout assouplissement. Un réductionnisme de notre liberté ou la loi est premier, l’amour subsidiaire. Le shabbat d’abord et la guérison plus tard. Cette rigueur montre le dessèchement de la vie intérieure et du problème de la tentation vers l’éloignement de Dieu. Une stricte justice revient à percevoir la miséricorde comme une faiblesse insoutenable. Le Satan est l’ennemi en hébreu, un accusateur des frères[11] nous dira Saint Jean. La rigueur qui empêche l’amour est mortifère, comme la volonté ex nihilo sans considérer la relation à l’autre et le don sincère de soi-même. Le rejet de la vie est rejet de la fraternité. Le mal est donc dans l’accaparement et la nuisance, celle du jugement en termes de loi et de peine sans le discernement du contexte et des personnes. La relation ouvre à une prise de conscience de soi et des autres et une juste distance dans la communion. Mettre le soupçon dans la relation que ce soit au jardin d’Eden ou devant Dieu pour Job est toujours une manière de mettre en défaut l’agir de l’homme et sa capacité à être fidèle à Dieu. Le mauvais est un rôdeur à l’affût de sa proie dans un désir de briser l’amour dans une justification rigide et sans avenir. Il est le maitre du soupçon par excellence qui interroge les actes à la genèse de la conscience. L’homme peut-il vraiment être fidèle jusqu’au bout ? Job aime par utilité, mais sans l’acceptation du sens nous dit le délateur. Mais le vrai croyant aime Dieu pour ce qu’Il est, et il entre dans la louange en toute occasion. L’absurdité du mal est alors comprise comme un passage vers la terre promise.

 

Peut-être nous faut-il continuer sur ce chemin de vérité à la lumière de la foi par reconnaitre la situation de Job On lui donne quatre qualités « Il était, cet homme, intègre et droit, craignant Dieu et s’écartant du mal »[12] Or des quatre qualités, le satan n’attaque que la crainte de Dieu. De là à comprendre que la crainte de Dieu nous permet d’être intègre et droit, et qu’il nous met en recherche du meilleur bien, il n’y a qu’un pas. Une logique affirmée dans la Parole, la crainte est salutaire, elle est une conséquence directe de l’orientation des actes. Une crainte d’amour dans la gratuité du don s’exerce avec Job. La crainte de Dieu est bien l’expression de la gratuité de l’amour et du don. Or le maitre du soupçon justement questionne cette gratuité pour détruire le don, et peut être affirmer sa propre tyrannie. Vouloir un choix libre, et en faire un choix unique avec un délit pour ceux qui s’y opposent légitimement devient un abus de conscience. Alors interrogeons-nous.  Etre possédé n’est-ce pas être aliéné ? L’idolâtrie ne construit-elle pas l’absence du lien avec Dieu ? L’amour n’est pas un calcul mais la logique de la révélation de Dieu qui le premier nous a aimés. La recherche du bien ne se vit pas dans une manipulation des consciences mais bien dans l’adoration de Dieu et de sa présence. Satan essaye d’attaquer sur ce point précis, et précipite Job et en lui tout homme dans l’absurdité du mal pour vérifier sa fidélité. Faire la vérité demande alors de discerner dans nos choix ce qui nous mène à Dieu et de nous y tenir en toute circonstance.

 

De plus, semble dire le satan, Dieu exerce une fonction paternelle (voire maternelle dans le pronom personnel utilisé[13]), et donc orienter le choix de l’homme. Mais si celui-ci est renvoyé à lui-même alors les choses peuvent changer suggère le rôdeur. En d’autres termes, la situation matérielle justifie la situation morale de Job parce que Dieu s’occupe de ses affaires comme un père et une mère. « N’est ce pas Toi qui l’as protégé »[14] et la mansuétude du Seigneur est vraie, puisque comme une vigne a fait une clôture il a fait installer un pressoir et construire une tour pour guider son peuple nous dira Jésus[15] Or la droiture s’explique par la prospérité et la sécurité semble dire le vagabond, ce n’est pas dans la gratuité de la relation. Notons que la théologie de la prospérité nous fait entrer dans ce travers et peut aboutir à un refus de la dimension spirituelle devant l’échec. En plus, Dieu laisse le manipulateur nous approcher. Néanmoins la tentation est là pour purifier cet amour et lui faire porter du fruit. La bénédiction de Dieu n’est-elle pas de rendre possible la vocation de l’homme image de Dieu dans toutes ses dimensions ? Le mal pourrait-il arrêter cela ? « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[16] nous dira l’évangéliste Saint Jean pour l’incarnation du Christ rappelant la fidélité du Seigneur dans son alliance et la possibilité de l’homme d’y répondre pleinement, à travers le nouvel Adam. Contre l’avis du satan, l’amour n’empêche pas notre pleine responsabilité dans nos propres actes et le libre attachement au Seigneur. Ainsi la mise à l’épreuve demandée par le déraciné est une douleur pour Dieu, mais Job en sortira renforcé dans la foi et pleinement béni

 

Nous avons médité à travers la lecture du livre de Job l’approche du mal et sans expliquer la cause, nous comprenons que Dieu est présent avec fidélité. Ceci étant dit dans l’épreuve de la souffrance on peut aussi lire la vulnérabilité de l’homme et l’angoisse de la mort, ce qui occasionne des murmures contre Dieu et celui qui l’a envoyé. Les questions d’euthanasie aujourd’hui formulent cette angoisse de la mort devant l’absurdité du mal. Alors, la question du philosophe « D’une façon générale, en quel sens la mort dit-elle être conçue comme fin de la réalité-humaine »[17] continue de résonner dans nos propres finitudes. Toute une réflexion que l’on devra prolonger sur l’absurdité du mal et notre façon d’être fidèle à Dieu dans le mystère de la croix

[1] Terme inapproprié (venant de l’hindouisme et expliquant la cause de ce que nous vivons dans la responsabilité de nos actes et de notre histoire) parlant de la fatalité du destin

[2] Job 1,9-10a

[3] Job ou le drame de la foi Jean Leveque p 54

[4] Job 1,6-7

[5] Job 1,7b

[6] Gn 3,9b

[7] Adam répondra « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur car je suis nu, et je me suis caché » Gn 3,10 Quatre fois le mot Je pour signifier les 4 points cardinaux où l’homme prend conscience du péché – La non écoute de la Parole de Dieu comme un rejet de sa présence  – La peur comme conséquence de la défiance en Dieu – la nudité comme prise de conscience angoissée de sa vulnérabilité et de la mort – le mensonge dans le fait de se cacher pour refuser d’affronter la réalité.

[8] Job 1,7c

[9] Ps 90,1

[10] Luc 11,39

[11] Ap 12,10 L’accusateur dans la notion de diffamer, la racine est devier, trahir ou s’écarter

[12] Job 1,1b

[13] Job 1:10

[14] Job 1,10

[15] Mt 21,33

[16] Jn 1,5

[17] L’être et le temps in Qu’est-ce que la méta-physique ? Heidegger  trad Corbin, Gallimard, p 130