Le jeûne est une des composantes du carême (Jeûne – Partage – Prière). Les trois piliers qui nous mènent à Pâques pour recevoir pleinement le Christ Sauveur. Pourtant certaines choses sont encore à éclaircir dans la distinction entre jeûne et abstinence d’une part, et dans une démarche de conversion d’autre part. C’est dans le jeûne et la prière que nous pouvons partir en mission[1], puisque nous sommes armés pour le combat spirituel.

 

Quarante ou quarante-six jours ?

On nous dit qu’il y a quarante jours de carême, mais si l’on regarde dans le calendrier, nous avons sept semaines (6*7=42) et quatre jours en plus avec le mercredi des cendres. Effectivement nous avons quarante-six jours calendaires mais nous ne faisons pas carême le dimanche. D’ailleurs nous ne sommes pas astreints au jeûne durant les solennités (19 mars Saint Joseph et 25 mars Annonciation). Le temps de Dieu n’est pas le temps de l’homme. Ainsi, durant les carêmes, d’une année sur l’autre nous avons entre 38 jours et 39 de pénitences, le 25 mars pouvant être reporté sur le temps pascal suivant la date de la semaine sainte.

 

A partir de quelle heure pouvons-nous manger ?

Ici la question est mal posée, puisque le jeûne est une privation du repas, et génère de l’argent non dépensé pour faire le partage. Sur une journée, nous pouvons jeûner sur un, deux ou trois repas. Les horaires étant ceux que nous utilisions habituellement (si nous n’avons pas d’heure fixe se caler sur l’angélus 7h, 12h 30 et 19h). Il n’y a donc pas de question de rupture de jeûne comme on peut l’entendre dans d’autres religions. Notre jeûne est une marche vers paques. Même la mi-carême[2] qui est l’occasion d’un temps festif reste suspecte dans la mise en œuvre. Toute marche vers Pâques demande une vigilance de tous les instants. Et le dimanche reste l’occasion de célébrer dignement le Christ ressuscité. Se priver de repas n’est donc pas se rattraper sur un autre. Le jeûne comme purification du corps et du cœur laisse partir l’homme ancien pour l’homme nouveau et ne revient pas en arrière.

 

Comment jeûner ?

Si le jeûne d’eau n’existe pas dans le judéo-christianisme (sauf pour les juifs une exception très particulière qui est la journée d’Esther), il nous faut comprendre le jeûne comme la privation de nourriture (ce qui n’est pas l’absence). De fait, durant la journée de jeûne il est autorisé de prendre une collation pour tenir dans le temps, surtout si on fait un jeûne sur six jours dans la semaine !!!. Les questions du jeûne indiquent aussi une grande liberté d’appréciation de chacun à vivre dans une conscience droite ce temps de conversion. A chacun de voir les efforts qui peuvent être faits et nous n’avons pas à juger de ce que fait l’autre. Certains prendront en partie des jours de jeûne (lundi, mercredi, vendredi), d’autres voudront le faire tous les jours, d’autres encore ne le feront que le vendredi. Certains peuvent même envisager de le faire que le mercredi des cendres et le vendredi saint, les deux jours obligatoires, et le samedi saint, jour conseillé[3]. Comme certains ayant eu des réelles difficultés au Carême peuvent « se rattraper »[4] en vivant plus intensément la semaine sainte, le carême du carême.

 

Parfois la paroisse propose une soirée bol de riz en lien avec une activité de solidarité pour vivre la démarche de manière communautaire. L’importance d’une démarche d’Eglise nous invite à retrouver ces temps de fraternité spirituelle où nous prions pour les plus démunis et partageons avec eux ce qui nous semble juste. Tout cela demande beaucoup d’humilité et de douceur pour être en vérité dans l’amour et demander à l’Esprit Saint de vivre le don gratuit par pure grâce. Vivre du jeûne nous fait entrer dans la joie de Dieu et découvrir le véritable amour dans la vérité des relations en artisan de paix et en ouvrier de communion.[5] Comme nous le rappelle le Saint Pape, « il peut être pratiqué sous des formes anciennes ou nouvelles, comme signe de conversion, de repentir et de mortification personnelle et, en même temps, d’union avec le Christ crucifié et de solidarité avec ceux qui ont faim et ceux qui souffrent. »[6] L’important est de trouver la source en Dieu de toutes nos démarches en ce sens. Ce n’est pas tant le jeûne qui est recherché que ce désir de Dieu et de s’approcher de Lui de manière significative par la participation de tout notre être.

 

Abstinence

Le mot a été un peu dénaturé. L’abstinence étant la volonté de ne pas manger de viande le vendredi de carême[7]  en mémoire de la Passion du Christ. De l’Antiquité  jusqu’aux Temps Modernes[8], la viande était un plat de riche accessible une fois en semaine, et souvent le dimanche alors que le poisson était plus commun. L’obligation du roi Henri IV[9] pour que le peuple mange au moins une fois par semaine « la poule au pot » est un indicateur historique des graves carences alimentaires qui pouvaient se vivre à l’époque. Aujourd’hui manger du poisson reste très symbolique, d’autant plus qu’il peut couter plus cher que la viande, surtout avec les normes sanitaires augmentant les couts de production. Si l’on veut revenir à l’esprit même de l’abstinence, il s’agit de se priver de quelque chose durant tout le temps du carême. La nourriture, dans le refus de manger entre les repas, par exemple ou s’abstenir des friandises, de fromage, de dessert, bref, d’un élément alimentaire qui s’il est important pour nous se révèle secondaire pour notre corps. Mais l’abstinence peut se vivre aussi dans les réalités matérielles, le refus d’achat compulsif, une purification sur notre rapport aux écrans et peut être le refus de regarder la télévision. La modération dans les activités qui nous éloignent de Dieu ou des frères. Chacun est appelé dans une conscience droite à faire un geste de pénitence et de conversion.

 

Ainsi, il nous faut retenir que le jeûne est d’abord une démarche spirituelle avant d’y voir l’absence de nourriture. Ne soyons pas légalistes, mais dans la prière et au souffle de l’Esprit Saint laissons nous conduire sur un chemin de sainteté dans une coupure du temps et de l’espace où Dieu vient habiter. Le sens du jeûne est d’ouvrir au partage dans la solidarité fraternelle et à une maitrise de son corps pour nous armer face à la tentation. Le temps de la prière obtenu à travers l’absence de préparation de repas, ou de prise de repas doit nous laisser méditer les Ecritures et approfondir notre vie intérieure .Une réflexion personnelle et interrelationnelle peut nous aider à progresser dans la foi, mieux vivre la charité et saisir la grande espérance du salut dans la radicalité d’une vie tournée vers Dieu. L’ascèse n’est pas une fin en soi, mais un retour vers Dieu et le désir d’une rencontre qui nous illumine par sa présence d’amour et sa prévenance dans notre histoire. Alors nous pourrons dire : Me voici Seigneur, je viens faire ta volonté. (Ps 39,8-9)

[1] Ac13,3

[2] Faire une pause dans la marche vers paques demande de la retenue. La pause n’est pas la distraction de l’objectif premier : celui d’une conversion pour vivre dans la vérité de l’amour.

[3] « Cependant, le jeûne pascal, le vendredi de la passion et de la mort du Seigneur, sera sacré ; il devra être partout observé et, selon l’opportunité, être même étendu au Samedi saint pour que l’on parvienne avec un cœur élevé et libéré aux joies de la résurrection du Seigneur. » Sacrosanctum concilium &110 – Vatican II

[4] Je ne suis pas sûr qu’on puisse avoir une relation comptable avec Dieu. Mais le désir de purification peut se vivre même au dernier moment, comme le bon larron.

[5] Za 8,19

[6] &26 Reconciliation et penitentiae JP II

[7] voire de l’année – sauf temps pascal

[8] XXème siècle

[9] XVIIème siècle