La banalité du mal – Les saints innocents

Si le hasard ne permet pas d’expliquer l’absurdité du mal, il nous faut au moins distinguer ce qui est de l’ordre du péché. Or la période que nous vivons dans la souffrance des paysans de France et l’insouciance des  fêtes marquent une certaine rupture quant à l’esprit de communion des cœurs. D’ailleurs cela rejoint pleinement le paradoxe de Noel et trois jours après le massacre des enfants célébrés dans la fête des saints innocents (cette année, elle tombe un dimanche où nous fêtons la Sainte Famille, ce qui est aussi prophétique face aux attaques actuelles sur la cellule familiale). La joie de Noel et l’abomination de la désolation du massacre des nourrissons évoquent l’absurdité du mal à cause du péché et de la place de notre propre conscience, comme nous l’aborderons. Hannah Arendt parlera lors du procès de Jérusalem de la banalité du mal pour montrer la perméabilité de l’homme à l’obéissance servile et aux conséquences abominables[1]. La joie de la grâce de Noel est certes frappée par l’obscurité du péché, mais nous rappelle l’Ecriture « la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[2] Face au mal, l’espérance du salut est toujours plus grande, et l’amour triomphe de la mort.

 

Rappelons-nous que l’incarnation du Christ et son signe manifeste par sa naissance le jour de Noel est pour toute la création une joie profonde. Un appel de communion dans la vulnérabilité d’un Dieu qui se fait petit enfant et nous appelle à l’adoration pour rendre gloire à sa manifestation.  Néanmoins le massacre des saints innocents s’inscrit dans ce refus d’une joie promise à tous et un calcul politique ou pire encore une vision idéologique d’un pouvoir absolu. Si l’absurdité du mal existe comme une évidence dans l’histoire humaine, la banalité du mal développée par la philosophe allemande[3] montre l’arbitraire d’une situation qui demande une obéissance aveugle et sans conscience. Les travaux de Stanley Milgram dans l’expérience de la suprématie de l’autorité et l’aveuglement de l’esprit critique ont appuyé cette forme d’emprise sur l’autre et de manipulation des esprits, antichambre de la séduction du Mauvais. L’expérimentation montre une autorité qui brise la fraternité dans une marchandisation de la relation. Mais souvenons-nous que cela est toujours d’ordre diabolique, même si l’homme a sa propre responsabilité. Or la première responsabilité est d’éduquer sa conscience à la recherche du meilleur bien et à éduquer sa connaissance de Dieu pour mieux discerner ce que nous avons à vivre dans l’aujourd’hui. Cela demande la prière pour garder le dialogue avec Dieu et avoir la lumière de la Parole pour cheminer en vérité dans notre vocation d’image appelée à la ressemblance. L’humilité dans la conversion et l’esprit de pénitence nous aident à garder la charité vive pour être attentifs aux autres et refuser toute forme d’injustice. La prière fonde l’écoute du Seigneur et engage à prendre le recul nécessaire pour faire des vrais choix. Le service de la charité révèle la réalité du moment à vivre et notre responsabilité propre à faire advenir le règne de Dieu. Certes la grâce de Dieu nous précède, mais nous avons à agir en vérité selon nos responsabilités pour être des serviteurs fiables et répondre ainsi au souffle de l’Esprit Saint.

 

Ajoutons que le balancement entre le bien et le mal que nous pouvons connaitre ou observer peut entrainer un systématisme de la raison. Si un bien arrive, alors un mal va arriver, comme le retour du balancier allant toujours dans une éternelle réorganisation de la réalité selon les circonstances. De là à avoir une pensée magique de l’ordre de ; « si je connais un grand bien, je vais forcément connaitre un grand mal », entraine des sorts et des contre-sorts pour essayer de sortir d’une situation inextricable. Cette logique a été formulée religieusement dès le IIème siècle par une conception d’un dieu du mal et d’un dieu du bien suivant Marcion[4], et d’une lutte incessante. Nous avons à exercer sérieusement le discernement prudentiel (et ne pas avoir des conclusions hâtives souvent simplistes). Dieu aime et se donne au monde. Il ne nous entraine pas dans un traquenard. Il donne vraiment pour le plus grand bonheur. Et dans la liberté de l’amour offert à Noel dans une mangeoire, nous avons la responsabilité de venir l’adorer et de manger à sa table en invités à la noce ou de vouloir le massacrer, voler, piller, saccager, comme insoucieusement participer à ce massacre dans une banale indifférence.

 

La banalité du mal implique cette forme d’indifférence aux ordres pour ne pas s’interroger et exercer sa fonction avec une forme de tiédeur morale et l’absence d’esprit critique. Les gardes obéissent à Hérode pour aller massacrer des nourrissons sans état d’âme, parce que c’était les ordres.  Or, le démon de l’acédie est bien présent dans la tiédeur des engagements qui étouffe la conscience et relativise la Parole de Dieu. «La triste vérité, c’est que la plupart du mal est fait par des gens qui ne se décident pas à être bons ou mauvais. »[5]. Le choix moral est primordial pour vivre pleinement sa foi et demande un engagement de tout notre être, mais aussi une responsabilité dans le témoignage de la vie de Dieu en nous autour de nous. Le relativisme moral amène à une faiblesse des choix et à des pentes dangereuses. En effet, la question de la conscience de soi et de la faculté à rechercher le meilleur bien se confronte à nos propres vulnérabilités et à nos faiblesses. « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »[6] Une question d’ordre dans sa vie et de vérité de l’amour qui demande une liberté de croissance et non l’aliénation de régression vers son propre enfermement. Or le propre de la banalité du mal est l’endormissement des consciences pour une liberté d’indifférence comme libérée de toute contingence. « L’acte désintéressé ; né de soi, l’acte aussi sans but, donc sans maître ; l’acte libre, l’acte autochtone »[7] Comme si un acte pouvait naitre ex nihilo, et ne pas s’insérer dans une liberté interpersonnelle. Logiquement, en retirant tout aspect moral, et toute volonté de recherche du bien on tombe dans la pire des barbaries, non sans une ferveur à exécuter les taches dans une servilité du travail bien accompli. Les pires tyrannies se sont fortifiées dans une anesthésie de la conscience personnelle. Or il y a bien une responsabilité personnelle et une éducation de la conscience à retrouver pour comprendre les enjeux. Le savoir, et la réflexion sont déjà créateurs d’une liberté de conscience afin de rendre le monde plus humain. L’indifférence est paresse d’être. Refuser la confrontation pour une tranquillité du moment est une inconscience de la tempête qui se prépare. Hélas, Le mal peut être commis sans motif, sans conviction, sans méchanceté juste par « une véritable incapacité à penser »[8] mais contrairement à ce que dit la philosophe allemande, il y a bien une dimension démoniaque dans son expression et son expansion. La conscience et la méditation des Ecritures nous font prendre conscience de l’alliance avec Dieu source de toute vie, et de sa négation dans la culture de mort.

 

La banalité de l’avortement comme un choix comme un autre, et le totalitarisme sous-jacent dans le délit d’entrave (voir sa constitutionnalisation) sont le marqueur d’une forme de possibilité de meurtre d’une personne humaine en le comparant à un amas de cellules même si déjà les premiers battements de cœurs sont détectables[9]. Le peu d’engagement de la conscience de la vie d’une part, et la banalisation de l’acte pour tous d’autre part indiquent l’endormissement de la conscience dans un consensus où même la notion républicaine de fraternité est battue en brèche. Cette banalité du cynisme économique se retrouve dans la recherche de l’euthanasie comme source de liberté, mais révèle l’absurdité du mal. Même la notion républicaine d’égalité n’est pas plus respectée, puisqu’on agit selon les disponibilités en soins palliatifs d’une part, et de la disparité des relations sociales d’autre part entrainent une mort social acté par la demande de mort à administrer. Là encore une forme d’endormissement des consciences dans la banalité de la technique médicale comme une autre, et le manque de conscience dans la dignité humaine d’une ouverture au sens de la vie est sidérant[10]. La dynamique de suicide dans la société et de désespoir qui se lit dans les maladies psychiques, telles la dépression ou le refuge dans des maladies borderline ne sont pas que de l’ordre médical, mais parfois[11] d’une cause spirituelle profonde de l’absence de Dieu, et de la négation de la vie. Même si nous ne sommes pas acteurs de telles situations, nos silences sont complices, comme le fait d’accompagner la personne dans son acte, ou d’être présent auprès de la personne dans un silence problématique. « L’engagement dans un acte problématique… produit un lien entre la personne et son acte… et prédispose non seulement à la reproduction de cet acte particulier, mais encore à la réalisation d’autres actes pour peu qu’ils appartiennent à la catégorie que cet acte évoque »[12] La répétition des actes en langage religieux la répétition des péchés, et par conséquent une structure du péché largement repris par le Saint Pape[13]. « C’est au plus intime de la conscience morale que s’accomplit l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme, avec toutes ses nombreuses et funestes conséquences sur la vie. »[14] L’éveil de notre foi est le refus de l’endormissement prodigué par l’acédie, il doit nous maintenir dans une ferveur pour refuser toute forme de tiédeur et s’engager pour le Seigneur.

 

L’endormissement des consciences est d’abord l’expression d’un refus de connaissance. Il n’est pas innocent que les tyrannies communistes, que ce soit en Chine par la déportation des intellectuels pour l’internement dans des camps de travail, ou l’exode imposé aux classes intellectuelles au Cambodge par les communistes Khmers pour un massacre organisé avec zèle afin de rendre la population docile aux nouvelles exigences empêchent tout esprit critique de conscience. Or l’homme est d’abord spirituel, et porte en lui ce désir de transcendance. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »[15] Le refus de prendre en compte toute la dimension de l’homme entraine un désenchantement du monde, et une banalité du mal dans l’absence d’une conscience éduquée. Alors tout est permis. Ne reprochons pas à Dieu nos propres turpitudes.

 

Nous voyons qu’il y a bien dans l’absurdité du mal une cause qui est le péché de l’homme et des choix mauvais effectués sans toujours une pleine conscience, mais dans une forme d’endormissement de la conscience. Il nous faut donc développer la ferveur pour lutter contre tout ce qui mène au péché. « Porte-nous secours dans l’épreuve : néant, le salut qui vient des hommes ! »[16] Néanmoins, comme nous le dit Job, dans certains contextes ce n’est pas de l’ordre du péché, mais d’une confiance en Dieu pour manifester son œuvre dans toutes les réalités. Je reconnais que les mots peuvent paraitre bien maladroits dans certaines situations, mais demande d’autres développements Il y a bien quelque chose de mystérieux à approfondir, tout en refusant tout fatalisme mais en demandant d’entrer dans l’intelligence de la réalité pour continuer à cheminer avec son Seigneur. N’arrêtons pas d’essayer de comprendre le dessein de Dieu et notre responsabilité à vivre sa volonté.

[1] « Le problème avec Eichmann était précisément qu’il y avait tant d’hommes comme lui, et que ces hommes n’étaient ni pervers ni sadiques, mais terriblement et effroyablement normaux. » Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem Folio histoire première édition 1963 – voir un autre livre La banalité du mal comme mal politique

[2] Jn 1,5

[3] Hannah Arendt

[4] Le marcionisme a été condamné par l’Eglise naissante L’opposition entre l’Ancien Testament révolu, et le Nouveau Testament en Bonne Nouvelle ne correspond pas à la tradition apostolique.

[5] La vie de l’Esprit – 1978 d’Hannah Arendt

[6] Rm 7 :19

[7]P 21 Le prométhée mal enchainé, André Gide, 1925 Gallimard 1980

[8] Hannah Ardent Eichmann à Jérusalem op cité

[9] Entre la 5ème et 6ème semaine, la loi sur l’avortement du 2 mars 2022 allonge le délai légal à 14 semaines de grossesse… Rappelons que le corps de l’enfant (fœtus) est formé dès la  8ème semaine, et qu’il est viable à la 24ème semaine dans les savoirs médicaux actuels

[10] Dans la réflexion si on parle d’une personne de 80 ans qui veut mourir pour vie accomplie, et un jeune de 20 ans pour vie inutile, bizarrement les positions ne sont pas les mêmes. N’y a-t-il pas intrinsèquement, une forme d’âgisme dans l’euthanasie ?

[11] Rappelons que nous ne pouvons pas lire de manière simpliste que la dépression ou certaines maladies psychiques sont de l’ordre du manque de foi. Mais n’écartons pas non plus que le manque de foi peut entrainer des états limites.

[12] P 91La soumission librement consentie – Collectif – PUF2 001

[13] Evangile de la vie – Jean Paul II « 12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société. » //&24,//&59//

[14] &24 Evangile de la vie JP II op cité

[15] Ps 62,2

[16] Ps 59,13