« L’homme nouveau porte les stigmates du Christ sur son corps »
Que pouvons-nous dire de l’absurdité du mal dans une démarche de foi ? La question du « pourquoi le mal existe » est une énigme, mais dans la foi nous avons à traverser ce désert à l’ombre de la croix, avec confiance en la présence de Dieu à nos côtés, et fidélité à sa Parole de vie. Or accueillir la vie comme un don de Dieu demande une vraie disponibilité en toute circonstance comme nous le rappelle Job « Nous n’accepterions que le bonheur venant de Dieu et non pas le malheur ? »[1] Ainsi la traversée du désert est bien de passer d’oasis en oasis pour gagner la cité céleste au rivage de la grande espérance du salut. La croix du Christ est donc une réponse au sens de la vie et de la souffrance et de la difficulté à répondre au don de l’amour dans l’épreuve pour chacun d’entre nous. Mais comment devons-nous le comprendre ?
L’héritage du péché originel
A l’origine Dieu a créé le monde en harmonie avec l’homme et avec tous les éléments. La vie est la surabondance de la bonté de Dieu dans l’expression de son amour toujours innovant à travers la profusion des relations. Une cohérence de l’ensemble dans une réalité de complémentarité avec chaque chose à sa place. Dieu est infiniment bon, parce qu’Il est amour et Il partage par la Personne Don. Alors l’amour nous conduit sur un chemin de vérité dans tout notre être, dans tous nos actes, dans toute notre histoire. Une familiarité de la rencontre dans l’unification des cœurs et la confiance en son Seigneur. Le monde des origines reflète cette beauté de Dieu qui nous conduit vers le meilleur bien dans une relation bienveillante.
Hélas, le péché a déstructuré l’ensemble de la création introduisant la mort et la souffrance[2] comme nous l’explique si bien le docteur angélique[3]. Le refus de la relation à Dieu est un refus de toute la création dans son harmonie et a comme conséquence une déstabilisation de la promesse du bonheur éternel. La souffrance est donc un héritage du péché de l’homme, de manière personnelle comme nous l’avons déjà vu, ou dans la solidarité de la condition humaine, comme le révèle le livre de Job dans l’incompréhension du juste qui souffre, que prolonge le Christ sur la croix (Lui qui est sans péché c’est humilié jusqu’à la mort et la mort sur la croix). Avec le péché, la souffrance s’introduit dans l’histoire de l’humanité, parce qu’il y a un morcellement. Alors apparait la notion d’une justice originelle, comme une réparation salutaire de la faute qui touche les méchants et les gentils. Elle n’est pas le fruit de nos actes mais de l’héritage reçu de nos pères comme le jus d’une action qui a déstabilisé l’ensemble et qui demande la grâce pour retrouver une forme d’équilibre serein avec Dieu et avec nos frères dans cette responsabilité de la maison commune.
La souffrance se trouve donc opérante dans l’action de Dieu qui en donne un sens nouveau à travers la croix et la résurrection. Il y a bien une souffrance qui fait partie de la solidarité humaine sans faute personnelle, mais dans cette fragmentation opérée à l’origine et dont nous subissons les conséquences. Néanmoins, la mort est une miséricorde du Seigneur pour nous délivrer du poids du péché et nous introduire pleinement dans le monde de la grâce infinie. En refusant la première harmonie avec Dieu dans la confiance, Adam et Eve ont touché à l’intégrité du monde et à son équilibre. Le rappel du danger d’une forme de toute puissance pour l’homme doit se vivre à travers sa propre vulnérabilité et sa finitude. Cette question de justice nous renvoie à nos propres responsabilités d’une part, mais à la compréhension de l’histoire écrite avec Dieu.
Dans la vie spirituelle il nous faut donc être vigilants à reconnaitre un héritage dont on ne veut peut-être pas, mais qui est le propre de notre condition humaine actuelle et dans la réalité de notre propre existence. « Dieu n’a pas l’idée du mal, il n’a voulu ni le drame du péché ni son cortège de souffrances »[4] mais il continue d’être fidèle à son alliance dans cette bénédiction de l’homme créé à son image, et de lui proposer le véritable amour dans la grande espérance du salut. L’épreuve que traverse la personne humaine n’est pas étrangère au dessein de Dieu, mais au contraire le sert dans cette mystérieuse communion pour contribuer au salut personnel et communautaire dans le témoignage de vie. Devant l’aveugle né, la réponse de Jésus nous interpelle « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »[5] Ainsi devons-nous comprendre une forme de souffrance comme répondant au dessein de Dieu et pour qu’Il se manifeste dans notre monde. Cette traversée du désert est aussi l’espace de la rencontre ou Dieu continue de se révéler à l’homme et à chacun d’entre nous dans notre histoire propre pour grandir avec confiance en sa présence dans toutes les situations. « Tout passe, Dieu seul suffit » nous rappelle Thérèse d’Avila.
Nous comprenons mieux cet héritage dans la promesse du salut comme nous le rappelle avec justesse le Saint Pape. « La glorification du corps, comme fruit eschatologique …, révélera la valeur définitive de ce qui devait, dès l’origine Cette éternelle signification du corps humain à laquelle l’existence de tout homme, chargé de l’héritage de la concupiscence, a nécessairement causé une série de limitations, de luttes et de souffrances, se révélera alors de nouveau, et avec à la fois une telle simplicité et telle splendeur que chacun de ceux qui participeront à l’ « autre monde » retrouvera dans son propre corps glorifié la source de la liberté du don. »[6] Le don de la vie reçu par Dieu et l’imprégnation de son image dans notre être nous rappellent aux fins dernières la promesse qui se réalise lorsque nous entrons en communion avec Dieu. Jésus Christ nous sauve dans notre chair, dans notre corps et dans tout notre être pour nous amener au salut et répondre à la promesse d’alliance de Dieu. Or l’amour se vit dans le don sincère de soi-même et cette liberté interrelationnelle qui demande le partage du don dans un témoignage de foi. La mort et la souffrance sont donc des étapes de notre vie terrestre pour entrer pleinement dans la possession de la promesse et du don de l’amour jusqu’au bout. Car l’héritage nous oblige à un positionnement dans les choix de vie que nous faisons face à Dieu notre « seul bonheur »[7]
La douleur physique et la souffrance morale.
Sur la terminologie du mal dans notre vie, peut-être faut-il faire des distinctions ? D’abord comprendre la douleur comme une sensation physique précise, mais qui dès qu’elle est traitée médicalement ou passe devient insignifiante. La souffrance physique étant d’un autre ordre, puisqu’au-delà de la douleur il y en a toute l’appréhension existentielle et le « ressentiment » qui y est lié ajoutant un poids. D’autres souffrances peuvent apparaitre, comme chez Job, la souffrance psychique de se sentir morcelé, ou la souffrance relationnelle, dans l’abandon de son entourage .Évidemment il y a la souffrance spirituelle du sentiment d’être abandonné de Dieu comme le dit si bien le psalmiste repris par le Christ en croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »[8] et cette solitude exprimée dans la foi « Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. » comme un intervalle d’absence ou le doute s’immisce. Alors la mémoire devient sélective et le moment pesant « Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n’ai pas de repos ». La souffrance d’origine spirituelle atteint tout homme[9] dans la perte de la transcendance et la recherche du sens. Mais il existe, nous le savons des souffrances psychiques autres, notamment dans cette fragilité extrême créant des angoisses difficiles à surmonter ou des dépréciations de soi laissant voir des abysses insondables. Certaines souffrances se vivant à travers le rapport aux autres, ou dans les difficultés d’intégration dans la société et elles peuvent compliquer le rapport au monde et à soi-même. Reconnaitre sa propre souffrance et savoir appeler à l’aide est la première démarche pour sortir du cercle infernal et demande un vrai besoin de compassion. « Heureux ceux qui pleurent ils seront consolés » Nommer sa souffrance et savoir en parler est déjà une étape de fraternité dans une recherche de lien. Mais elle demande des frères et sœurs disponibles à l’écoute et au partage, à l’entraide et à la reconnaissance du fardeau. Or cette reconnaissance de sa propre vulnérabilité et l’appel à la conversion que nous avons parfois à vivre en passant de victime à acteur de sa vie demande de contempler Dieu et de se laisser guider par le souffle de l’Esprit pour répondre disponible à la Parole de Vie. (… à suivre)
[1] Job 2,10b
[2] Gn 3
[3] Saint Thomas d’Aquin ST Ia q 94-102 sur la justice et ST La-LLa, Q81-83 sur le péché originel
[4] P 187 Dieu veut il la souffrance des hommes – Robert Augé
[5] Jn 9,3b
[6] TDC 69-2
[7] Ps 15 (16)
[8] Ps 21(22), 2 et suivant pour les autres citations
[9] Croyant ou pas

