Si la souffrance n’est pas due au péché, ni au destin, alors pourquoi le mal ? Dieu est amour, et toute bonté. Il nous accompagne avec bienveillance. Comment un Dieu bon peut-il créer quelque chose de mauvais ? N’y a-t-il pas un paradoxe ? La question de l’absurdité du mal se lit dans la Bible notamment à travers le parcours de Job. Le problème du mal par le principe même de son existence, de sa banalité et son expansion excessive interrogent. Un discernement prudentiel demandera d’être à l’écoute de l’Esprit Saint pour réfléchir sur nos histoires et comprendre l’alliance avec Dieu comme un chemin de sanctification en toute circonstance .Mais la réalité peut nous paraitre bien rude. C’est là où le livre de Job nous rejoint tous. Pourquoi le mal, il n’y répond pas et la foi en est secouée. Mais il aide à répondre fidèlement à l’amour de Dieu en toute circonstance. Quarante chapitres nous expliquent l’ancrage dans la vie intérieure et l’inébranlable confiance en son amour. Ce n’est ni une question de karma[1] ni une question de punition de Dieu, mais à l’ombre de la croix méditer sur notre condition humaine et à la liberté dans la responsabilité de l’amour.

 

        Job, un homme fidèle au Seigneur –

Job est heureux et fidèle à Dieu, puis voilà que toutes les misères de la terre lui tombent dessus, à cause de Satan qui vient réclamer à Dieu le choix de la liberté. « Est-ce gratuitement que Job craint le Seigneur ? N’est-ce pas Toi qui l’as protégé, lui, sa maison et tout ce qui est à lui alentour ? »[2] En d’autres termes, Job est-il libre de t’aimer demande Satan à Dieu. Et s’il n’avait pas les biens il oublierait de t’être fidèle insinue le tentateur. Or Dieu autorise à exercer une liberté dans le dépouillement pour établir la fidélité de l’amour en toute circonstance. « La souffrance révèle l’homme à lui-même »[3].Du coup, la question de l’absurdité du mal et du sens à donner dans la foi plonge le croyant à s’accrocher au Seigneur avec force. La foi devient alors lumière de la grande espérance du salut, en comprenant que les instants ne sont que des passages vers un bien meilleur.

 

Dans le livre de Job, l’accusateur vient le jour de la cour céleste et s’incruste en itinérant à « l’audience du Seigneur »[4]. Il rejoint les fils de Dieu pour présenter un rôle différent lors de l’audience, et Dieu interroge « D’où viens-tu »[5] écho à la première question « Où es-tu ? »[6]. Le malin répond non par un je[7], mais d’une façon impersonnelle. Il vient « de rôder sur la terre et d’y vaguer »[8] Que dire sur l’errance du mal qui voyage sans jamais s’arrêter dans une recherche de sa proie. C’est malsain car il n’y a pas d’enracinement mais que du vagabondage, comme un refus de la responsabilité des choix que nous posons. Une infidélité chronique. L’absurdité du mal est ce vagabondage d’une relation où nous devons rester ancrés en Dieu sans se soucier des pièges de l’ennemi. Entre la stabilité de la cour céleste qui se tient devant Dieu et l’instabilité du tentateur qui vagabonde nous est donnée l’image d’un mal qui circule et tente de foudroyer ceux grandissent « a l’abri du Très Haut »[9] sans pourtant atteindre au cœur de la foi et de la confiance. Les saints, qui ont vécu des nuits spirituelles, nous montrent la souffrance d’un manque de transcendance lorsque Dieu est silence. Mais le vagabondage du mal va dans la fragmentation des relations à travers les guerres, et les violences sur des innocents, les destructions face à des phénomènes naturels, comme une absence de Dieu dans l’histoire des hommes. On retrouve du sens dans le fait de travailler son intériorité pour laisser le Seigneur nous mener sur le chemin de l’amour comme par la générosité du lien fraternel pour la vie en se laissant embraser par la bonté de l’accueil de l’autre notamment dans la vérité de tout son être.

 

La lumière de la foi à travers l’alliance

Le lien entre l’amour et la rigueur de la loi a été dénoncé plusieurs fois par le Christ, comme l’appel à regarder ce qui est à l’intérieur de la coupe[10] et non à l’apparence extérieure. Faire la vérité de son être demande donc de suivre Dieu avec fidélité sans être dans une rigueur qui en empêche tout assouplissement. Un réductionnisme de notre liberté ou la loi est premier, l’amour subsidiaire. Le shabbat d’abord et la guérison plus tard. Cette rigueur montre le dessèchement de la vie intérieure et du problème de la tentation vers l’éloignement de Dieu. Une stricte justice revient à percevoir la miséricorde comme une faiblesse insoutenable. Le Satan est l’ennemi en hébreu, un accusateur des frères[11] nous dira Saint Jean. La rigueur qui empêche l’amour est mortifère, comme la volonté ex nihilo sans considérer la relation à l’autre et le don sincère de soi-même. Le rejet de la vie est rejet de la fraternité. Le mal est donc dans l’accaparement et la nuisance, celle du jugement en termes de loi et de peine sans le discernement du contexte et des personnes. La relation ouvre à une prise de conscience de soi et des autres et une juste distance dans la communion. Mettre le soupçon dans la relation que ce soit au jardin d’Eden ou devant Dieu pour Job est toujours une manière de mettre en défaut l’agir de l’homme et sa capacité à être fidèle à Dieu. Le mauvais est un rôdeur à l’affût de sa proie dans un désir de briser l’amour dans une justification rigide et sans avenir. Il est le maitre du soupçon par excellence qui interroge les actes à la genèse de la conscience. L’homme peut-il vraiment être fidèle jusqu’au bout ? Job aime par utilité, mais sans l’acceptation du sens nous dit le délateur. Mais le vrai croyant aime Dieu pour ce qu’Il est, et il entre dans la louange en toute occasion. L’absurdité du mal est alors comprise comme un passage vers la terre promise.

 

Peut-être nous faut-il continuer sur ce chemin de vérité à la lumière de la foi par reconnaitre la situation de Job On lui donne quatre qualités « Il était, cet homme, intègre et droit, craignant Dieu et s’écartant du mal »[12] Or des quatre qualités, le satan n’attaque que la crainte de Dieu. De là à comprendre que la crainte de Dieu nous permet d’être intègre et droit, et qu’il nous met en recherche du meilleur bien, il n’y a qu’un pas. Une logique affirmée dans la Parole, la crainte est salutaire, elle est une conséquence directe de l’orientation des actes. Une crainte d’amour dans la gratuité du don s’exerce avec Job. La crainte de Dieu est bien l’expression de la gratuité de l’amour et du don. Or le maitre du soupçon justement questionne cette gratuité pour détruire le don, et peut être affirmer sa propre tyrannie. Vouloir un choix libre, et en faire un choix unique avec un délit pour ceux qui s’y opposent légitimement devient un abus de conscience. Alors interrogeons-nous.  Etre possédé n’est-ce pas être aliéné ? L’idolâtrie ne construit-elle pas l’absence du lien avec Dieu ? L’amour n’est pas un calcul mais la logique de la révélation de Dieu qui le premier nous a aimés. La recherche du bien ne se vit pas dans une manipulation des consciences mais bien dans l’adoration de Dieu et de sa présence. Satan essaye d’attaquer sur ce point précis, et précipite Job et en lui tout homme dans l’absurdité du mal pour vérifier sa fidélité. Faire la vérité demande alors de discerner dans nos choix ce qui nous mène à Dieu et de nous y tenir en toute circonstance.

 

De plus, semble dire le satan, Dieu exerce une fonction paternelle (voire maternelle dans le pronom personnel utilisé[13]), et donc orienter le choix de l’homme. Mais si celui-ci est renvoyé à lui-même alors les choses peuvent changer suggère le rôdeur. En d’autres termes, la situation matérielle justifie la situation morale de Job parce que Dieu s’occupe de ses affaires comme un père et une mère. « N’est ce pas Toi qui l’as protégé »[14] et la mansuétude du Seigneur est vraie, puisque comme une vigne a fait une clôture il a fait installer un pressoir et construire une tour pour guider son peuple nous dira Jésus[15] Or la droiture s’explique par la prospérité et la sécurité semble dire le vagabond, ce n’est pas dans la gratuité de la relation. Notons que la théologie de la prospérité nous fait entrer dans ce travers et peut aboutir à un refus de la dimension spirituelle devant l’échec. En plus, Dieu laisse le manipulateur nous approcher. Néanmoins la tentation est là pour purifier cet amour et lui faire porter du fruit. La bénédiction de Dieu n’est-elle pas de rendre possible la vocation de l’homme image de Dieu dans toutes ses dimensions ? Le mal pourrait-il arrêter cela ? « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[16] nous dira l’évangéliste Saint Jean pour l’incarnation du Christ rappelant la fidélité du Seigneur dans son alliance et la possibilité de l’homme d’y répondre pleinement, à travers le nouvel Adam. Contre l’avis du satan, l’amour n’empêche pas notre pleine responsabilité dans nos propres actes et le libre attachement au Seigneur. Ainsi la mise à l’épreuve demandée par le déraciné est une douleur pour Dieu, mais Job en sortira renforcé dans la foi et pleinement béni

 

Nous avons médité à travers la lecture du livre de Job l’approche du mal et sans expliquer la cause, nous comprenons que Dieu est présent avec fidélité. Ceci étant dit dans l’épreuve de la souffrance on peut aussi lire la vulnérabilité de l’homme et l’angoisse de la mort, ce qui occasionne des murmures contre Dieu et celui qui l’a envoyé. Les questions d’euthanasie aujourd’hui formulent cette angoisse de la mort devant l’absurdité du mal. Alors, la question du philosophe « D’une façon générale, en quel sens la mort dit-elle être conçue comme fin de la réalité-humaine »[17] continue de résonner dans nos propres finitudes. Toute une réflexion que l’on devra prolonger sur l’absurdité du mal et notre façon d’être fidèle à Dieu dans le mystère de la croix

[1] Terme inapproprié (venant de l’hindouisme et expliquant la cause de ce que nous vivons dans la responsabilité de nos actes et de notre histoire) parlant de la fatalité du destin

[2] Job 1,9-10a

[3] Job ou le drame de la foi Jean Leveque p 54

[4] Job 1,6-7

[5] Job 1,7b

[6] Gn 3,9b

[7] Adam répondra « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur car je suis nu, et je me suis caché » Gn 3,10 Quatre fois le mot Je pour signifier les 4 points cardinaux où l’homme prend conscience du péché – La non écoute de la Parole de Dieu comme un rejet de sa présence  – La peur comme conséquence de la défiance en Dieu – la nudité comme prise de conscience angoissée de sa vulnérabilité et de la mort – le mensonge dans le fait de se cacher pour refuser d’affronter la réalité.

[8] Job 1,7c

[9] Ps 90,1

[10] Luc 11,39

[11] Ap 12,10 L’accusateur dans la notion de diffamer, la racine est devier, trahir ou s’écarter

[12] Job 1,1b

[13] Job 1:10

[14] Job 1,10

[15] Mt 21,33

[16] Jn 1,5

[17] L’être et le temps in Qu’est-ce que la méta-physique ? Heidegger  trad Corbin, Gallimard, p 130

Si nous continuons notre réflexion sur l’explication de l’impondérable et la place  du sens face à ce qui parait déstabilisant, nous retrouvons la question de l’homme au cœur de l’univers. La crise d’être de chacun d’entre nous se pose « sur la place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs »[1] Un questionnement qu’il faut accompagner avec humanité dans la délicatesse des relations et non se défausser dans l’imposture de la volonté manipulée. Retrouver le sens pousse à prendre conscience de la beauté de la vie et des choix à poser pour explorer pleinement les relations dans la complémentarité des situations et la richesse des échanges. Peut-être est-ce pour nous, dans cette recherche de l’incompréhensible, le temps de retrouver le sens de Dieu dans l’histoire des hommes et dans notre histoire personnelle comme une traversée vers la Terre promise.

 

Un projet commun dans un patchwork de proposition

On peut légitimement s’interroger sur les vœux présidentiels et cette volonté d’une année utile, comme si la demande n’était pas de retrouver du sens pour les agriculteurs battant le pavé, et les demandes sociétales surgissant ici ou là. D’ailleurs comment comprendre l’année utile, dans le fatras des propositions sans le minimum de discernement prudentiel. Lorsqu’on parle de service national pour renforcer la notion de patrie pour le bien commun à travers l’engagement, quels sont les moyens que l’on s’offre pour ne pas aboutir aux précédents naufrages ? Une ébauche d’une cohésion sociale à retrouver par un biais alors que les enveloppes allouées au soin, la prise en charge de la précarité voire de l’isolement social sont nettement insuffisantes pour ne pas dire plus et entachent le contrat social ? Pourtant il faut reconnaitre dans la même veine que l’isolement créé par la société des écrans et l’impossibilité des relations ajustées demandent de trouver des pistes de cohésion patriotique et réorienter le temps libre comme un temps de construction de relation réelle peuvent être un bon projet. Par contre, il faut accompagner l’angoisse de la mort et « la destinée ultime des choses et de l’humanité »[2] avec un regard d’espérance un accompagnement dans la relation pour relever ensemble les défis sans oublier les questions de fond et non se perdre dans une course en avant œuvrant pour l’utile dans un comment faire avant d’en percer le sens de la demande et la souffrance sociétale qui résonne de la demande. La légitimité n’est-elle pas d’abord de retrouver le sens de la communion fraternelle ?

 

En approfondissant, si l’utile est d’œuvrer pour la fin de vie dans une prétendue dignité qui masque le cynisme économique et le « dégagisme »[3] sociétal, alors on ne peut que reconnaitre une perte de sens pour ce qui est utile dans une pensée conséquentialiste[4]. D’ailleurs on notera le paradoxe sur la volonté d’une fin de vie programmée liée à la mort sociale et le vœu d’unité. Comme un écho sinistre à l’expression « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens ». Il y a comme un retour de la généralisation d’une mort programmée comme allant de soi et de plus dans l’anesthésie des consciences ! Les vœux d’unité sur la construction d’un mort comme programme national est une farce tragique. A quoi bon lutter contre toutes les formes de discriminations lorsque le projet est de chercher à discriminer la vie selon l’état de santé des personnes ? Au demeurant la vie est-elle un contrat à durée déterminée conditionné à l’arbitraire de nos sentiments, comme un commerce d’être ? Ou bien est-elle une assurance sociale d’un accompagnement jusqu’au bout dans une providence du temps au nom d’une vraie dignité qui n’oublie jamais la fraternité[5] ? L’unité ne peut se vivre que dans la responsabilité fraternelle de l’amour et la volonté de bâtir ensemble une civilisation de l’amour pour la liberté de la vie, optique d’un état providence qui accompagne et non une culture de mort dans une tyrannie qui ne dit pas son nom. En outre, l’histoire d’un choix ne peut réduire la volonté à un acte terminal sans une vérification de son propre parcours personnel et une reconnaissance de sa fragilité, qui pourra paraitre comme une hésitation[6]. Toute décision est accompagnement d’une conscience de vie et de relation sociale. Rien d’autre. Rappelons-le.  Du vin aigre s’appelle du vinaigre et n’a pas la dignité du vin de table. Il faut retrouver le vrai sens des mots et ne pas tordre les définitions au nom d’idéologies moribondes. Il n’y a pas de dignité à donner la mort et ce n’est pas un soin mais un meurtre. Certes la guillotine était un acte technique à administrer par le bourreau, suivant une décision collégiale, mais cela reste l’absurde de la mort dans l’exclusion de ce qui dérange. Se rendre utile[7] devient la lie de la tyrannie.

 

La marchandisation de l’utilité est perte de sens

Dans un autre ordre, pouvons-nous interroger les demandes d’euthanasie dans une volonté de mettre la main sur son futur ? « Le futur est ce que je ne peux ni hâter, ni retarder ; il conditionne l’impatience du désir, l’anxiété de la crainte, l’attente de la prévision et finalement subordonne l’échéance du projet à la grâce de l’événement »[8] L’illusion de mettre la main sur sa mort, comme anticipation d’un avenir est par définition un manque d’espérance et un refus d’une vision d’ensemble où le témoignage passe d’abord par la relation à l’autre et non dans un carcan individualiste d’un choix qui n’en est pas un. Sommes-nous encore frères ? Les crises actuelles sont liées à une perte de sens pour se vautrer dans de l’utile et marchander dans une absence, parfois lourde de conséquence, d’une conscience droite. Les mots sont là pour ébaucher une réalité des choses sans pourtant la posséder[9]. Je peux réfléchir sur les conséquences du temps sans pourtant faire le tour de la question, ni prétendre répondre à des situations particulières par des lois qui se veulent universelles. La distorsion entre le droit et la justice s’engouffre dans cet interstice et fait des ravages.  La liberté n’est autre qu’un choix de croissance à vivre dans la relation à l’autre pour construire un monde nouveau où nous renonçons à nos propres enfermements pour nous ouvrir à la diversité dans la reconnaissance de la fraternité à préserver comme un trésor.

 

La perte du sens nous guette tous dans une société consumériste où nous demandons le baptême mais sans vouloir de pratique religieuse ni d’éducation chrétienne à travers le catéchisme, et sans même se préoccuper de la foi des parrains marraines !!! Nous voulons vivre la première communion, la profession de foi et la confirmation, comme des étapes finales sans percevoir les ouvertures à d’autres traversées dans la foi qui demandent une plus grande compréhension de l’alliance et une confiance en Dieu par la persévérance dans la prière et l’intelligence des Ecritures. Nous exigeons une vie de l’Esprit Saint dans un but magique sans prendre conscience qu’il nous faut garder son âme dans la paix et en communion avec les autres. Nous demandons le mariage comme une étape importante mais sans la responsabilité spirituelle qui nous incombe. Nous nous engageons dans l’appel religieux ou sacerdotal, pour être utiles à la communauté, tout en oubliant d’être donnés aux autres,  et préférant plutôt rester dans son propre confort comme des mercenaires. Retrouver le sens de nos actions c’est puiser au cœur de Dieu l’amour nécessaire pour entrer dans la vérité du don et témoigner de sa présence en toute occasion. Le dessein de Dieu dans l’infini de son amour rend l’homme interdépendant dans la relation afin de lui permettre un vrai choix et de le mettre face à ses responsabilités. Le témoignage se vit dans l’espérance d’un salut, comme une«  lumière que cette vie divine irradie, notamment en guérissant et en élevant la dignité de la personne humaine, en affermissant la cohésion de la société et en procurant à l’activité quotidienne des hommes un sens plus profond, la pénétrant d’une signification plus haute »[10]. Retrouver du sens dans la foi de l’Eglise s’est construire cette civilisation de l’amour en confiance avec la Parole de Dieu et dans la persévérance de la prière. Nous ne sommes plus dans l’utilité du sacrement mais dans la grâce de son action dans nos vies par la présence du Seigneur et la volonté de le suivre jusqu’au bout.

 

Pour aller plus loin

La discussion sur ce qui fait sens, notamment en parlant de la fin de vie, mais tout au long du contrat social nous oblige en tant que témoins du Christ à resituer nos valeurs à la lumière des Ecritures pour y discerner nos façons de vivre et répondre de la grâce de l’Esprit Saint agissante en nous. La crise exerce notre conscience droite pour faire des choix importants pour notre vie dans une croissance personnelle et communautaire. « Renouvelés intérieurement par la grâce de l’Esprit, « qui est Seigneur et qui donne la vie », nous sommes devenus un peuple pour la vie et nous sommes appelés à nous comporter en conséquence. »[11] Le sens de Dieu redit le sens de l’homme et ouvre d’autres horizons pour toute la création ; à nous donc, d’en témoigner tout au long de cette année dans l’audace de l’annonce de notre foi et une vie ancrée dans le Christ Sauveur. La destinée n’est pas une distorsion de la volonté, comme l’explication de notre histoire, une question d’utilité (ou non). En Dieu nous sommes appelés à vivre cette conscience droite dans l’accueil de l’Esprit Saint. Entre le débat sur ce qui est utile et ce qui fait sens, la question de la fin de vie est pour nous un appel à un témoignage de la source de la vie. Dieu. Foi et raison charpentent notre réflexion pour laisser la lumière de la vérité briller dans les ténèbres de l’ignorance et du péché lies aux concupiscences.

[1] ²3-1 Gaudium et Spes – Vatican II

[2] &3-1 Gaudium et Spes – Vatican II

[3] Néologisme employé pour dégager par l’activisme politique mais ici dans le sens : dégager de la société pour la tombe.

[4] L’utilisation de l’utilitarisme ici va à ce qui est utile sans notion morale, et la visée conséquentialiste, est de faire une loi et de voir « suivant les conséquences » comment l’ajuster, comme le préconisait le sénateur Touraine.

[5] Comme le proposent les soins palliatifs par exemple – ou l’accompagnement social pour ceux qui sont en errance.

[6] Philosophie de la Volonté, Paul Ricoeur,T1 p 179

[7] Sous entendue pour ce que nous considérons comme votre bien

[8] Philosophie de la Volonté, Paul Ricoeur,T1 p 77

[9] John Locke – Essai sur l’entendement humain En résumé, la parole nomme « une réalité des choses » sans pourtant « embrasser leur signification ». Autrement dit : Parler d’amour n’est pas l’amour, ni le réduire dans une définition.

[10] &40-3 Gaudium et Spes – Vatican II

[11] &79 Evangelium Vitae – Jean Paul II

Si le hasard ne permet pas d’expliquer l’absurdité du mal, il nous faut au moins distinguer ce qui est de l’ordre du péché. Or la période que nous vivons dans la souffrance des paysans de France et l’insouciance des  fêtes marquent une certaine rupture quant à l’esprit de communion des cœurs. D’ailleurs cela rejoint pleinement le paradoxe de Noel et trois jours après le massacre des enfants célébrés dans la fête des saints innocents (cette année, elle tombe un dimanche où nous fêtons la Sainte Famille, ce qui est aussi prophétique face aux attaques actuelles sur la cellule familiale). La joie de Noel et l’abomination de la désolation du massacre des nourrissons évoquent l’absurdité du mal à cause du péché et de la place de notre propre conscience, comme nous l’aborderons. Hannah Arendt parlera lors du procès de Jérusalem de la banalité du mal pour montrer la perméabilité de l’homme à l’obéissance servile et aux conséquences abominables[1]. La joie de la grâce de Noel est certes frappée par l’obscurité du péché, mais nous rappelle l’Ecriture « la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »[2] Face au mal, l’espérance du salut est toujours plus grande, et l’amour triomphe de la mort.

 

Rappelons-nous que l’incarnation du Christ et son signe manifeste par sa naissance le jour de Noel est pour toute la création une joie profonde. Un appel de communion dans la vulnérabilité d’un Dieu qui se fait petit enfant et nous appelle à l’adoration pour rendre gloire à sa manifestation.  Néanmoins le massacre des saints innocents s’inscrit dans ce refus d’une joie promise à tous et un calcul politique ou pire encore une vision idéologique d’un pouvoir absolu. Si l’absurdité du mal existe comme une évidence dans l’histoire humaine, la banalité du mal développée par la philosophe allemande[3] montre l’arbitraire d’une situation qui demande une obéissance aveugle et sans conscience. Les travaux de Stanley Milgram dans l’expérience de la suprématie de l’autorité et l’aveuglement de l’esprit critique ont appuyé cette forme d’emprise sur l’autre et de manipulation des esprits, antichambre de la séduction du Mauvais. L’expérimentation montre une autorité qui brise la fraternité dans une marchandisation de la relation. Mais souvenons-nous que cela est toujours d’ordre diabolique, même si l’homme a sa propre responsabilité. Or la première responsabilité est d’éduquer sa conscience à la recherche du meilleur bien et à éduquer sa connaissance de Dieu pour mieux discerner ce que nous avons à vivre dans l’aujourd’hui. Cela demande la prière pour garder le dialogue avec Dieu et avoir la lumière de la Parole pour cheminer en vérité dans notre vocation d’image appelée à la ressemblance. L’humilité dans la conversion et l’esprit de pénitence nous aident à garder la charité vive pour être attentifs aux autres et refuser toute forme d’injustice. La prière fonde l’écoute du Seigneur et engage à prendre le recul nécessaire pour faire des vrais choix. Le service de la charité révèle la réalité du moment à vivre et notre responsabilité propre à faire advenir le règne de Dieu. Certes la grâce de Dieu nous précède, mais nous avons à agir en vérité selon nos responsabilités pour être des serviteurs fiables et répondre ainsi au souffle de l’Esprit Saint.

 

Ajoutons que le balancement entre le bien et le mal que nous pouvons connaitre ou observer peut entrainer un systématisme de la raison. Si un bien arrive, alors un mal va arriver, comme le retour du balancier allant toujours dans une éternelle réorganisation de la réalité selon les circonstances. De là à avoir une pensée magique de l’ordre de ; « si je connais un grand bien, je vais forcément connaitre un grand mal », entraine des sorts et des contre-sorts pour essayer de sortir d’une situation inextricable. Cette logique a été formulée religieusement dès le IIème siècle par une conception d’un dieu du mal et d’un dieu du bien suivant Marcion[4], et d’une lutte incessante. Nous avons à exercer sérieusement le discernement prudentiel (et ne pas avoir des conclusions hâtives souvent simplistes). Dieu aime et se donne au monde. Il ne nous entraine pas dans un traquenard. Il donne vraiment pour le plus grand bonheur. Et dans la liberté de l’amour offert à Noel dans une mangeoire, nous avons la responsabilité de venir l’adorer et de manger à sa table en invités à la noce ou de vouloir le massacrer, voler, piller, saccager, comme insoucieusement participer à ce massacre dans une banale indifférence.

 

La banalité du mal implique cette forme d’indifférence aux ordres pour ne pas s’interroger et exercer sa fonction avec une forme de tiédeur morale et l’absence d’esprit critique. Les gardes obéissent à Hérode pour aller massacrer des nourrissons sans état d’âme, parce que c’était les ordres.  Or, le démon de l’acédie est bien présent dans la tiédeur des engagements qui étouffe la conscience et relativise la Parole de Dieu. «La triste vérité, c’est que la plupart du mal est fait par des gens qui ne se décident pas à être bons ou mauvais. »[5]. Le choix moral est primordial pour vivre pleinement sa foi et demande un engagement de tout notre être, mais aussi une responsabilité dans le témoignage de la vie de Dieu en nous autour de nous. Le relativisme moral amène à une faiblesse des choix et à des pentes dangereuses. En effet, la question de la conscience de soi et de la faculté à rechercher le meilleur bien se confronte à nos propres vulnérabilités et à nos faiblesses. « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »[6] Une question d’ordre dans sa vie et de vérité de l’amour qui demande une liberté de croissance et non l’aliénation de régression vers son propre enfermement. Or le propre de la banalité du mal est l’endormissement des consciences pour une liberté d’indifférence comme libérée de toute contingence. « L’acte désintéressé ; né de soi, l’acte aussi sans but, donc sans maître ; l’acte libre, l’acte autochtone »[7] Comme si un acte pouvait naitre ex nihilo, et ne pas s’insérer dans une liberté interpersonnelle. Logiquement, en retirant tout aspect moral, et toute volonté de recherche du bien on tombe dans la pire des barbaries, non sans une ferveur à exécuter les taches dans une servilité du travail bien accompli. Les pires tyrannies se sont fortifiées dans une anesthésie de la conscience personnelle. Or il y a bien une responsabilité personnelle et une éducation de la conscience à retrouver pour comprendre les enjeux. Le savoir, et la réflexion sont déjà créateurs d’une liberté de conscience afin de rendre le monde plus humain. L’indifférence est paresse d’être. Refuser la confrontation pour une tranquillité du moment est une inconscience de la tempête qui se prépare. Hélas, Le mal peut être commis sans motif, sans conviction, sans méchanceté juste par « une véritable incapacité à penser »[8] mais contrairement à ce que dit la philosophe allemande, il y a bien une dimension démoniaque dans son expression et son expansion. La conscience et la méditation des Ecritures nous font prendre conscience de l’alliance avec Dieu source de toute vie, et de sa négation dans la culture de mort.

 

La banalité de l’avortement comme un choix comme un autre, et le totalitarisme sous-jacent dans le délit d’entrave (voir sa constitutionnalisation) sont le marqueur d’une forme de possibilité de meurtre d’une personne humaine en le comparant à un amas de cellules même si déjà les premiers battements de cœurs sont détectables[9]. Le peu d’engagement de la conscience de la vie d’une part, et la banalisation de l’acte pour tous d’autre part indiquent l’endormissement de la conscience dans un consensus où même la notion républicaine de fraternité est battue en brèche. Cette banalité du cynisme économique se retrouve dans la recherche de l’euthanasie comme source de liberté, mais révèle l’absurdité du mal. Même la notion républicaine d’égalité n’est pas plus respectée, puisqu’on agit selon les disponibilités en soins palliatifs d’une part, et de la disparité des relations sociales d’autre part entrainent une mort social acté par la demande de mort à administrer. Là encore une forme d’endormissement des consciences dans la banalité de la technique médicale comme une autre, et le manque de conscience dans la dignité humaine d’une ouverture au sens de la vie est sidérant[10]. La dynamique de suicide dans la société et de désespoir qui se lit dans les maladies psychiques, telles la dépression ou le refuge dans des maladies borderline ne sont pas que de l’ordre médical, mais parfois[11] d’une cause spirituelle profonde de l’absence de Dieu, et de la négation de la vie. Même si nous ne sommes pas acteurs de telles situations, nos silences sont complices, comme le fait d’accompagner la personne dans son acte, ou d’être présent auprès de la personne dans un silence problématique. « L’engagement dans un acte problématique… produit un lien entre la personne et son acte… et prédispose non seulement à la reproduction de cet acte particulier, mais encore à la réalisation d’autres actes pour peu qu’ils appartiennent à la catégorie que cet acte évoque »[12] La répétition des actes en langage religieux la répétition des péchés, et par conséquent une structure du péché largement repris par le Saint Pape[13]. « C’est au plus intime de la conscience morale que s’accomplit l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme, avec toutes ses nombreuses et funestes conséquences sur la vie. »[14] L’éveil de notre foi est le refus de l’endormissement prodigué par l’acédie, il doit nous maintenir dans une ferveur pour refuser toute forme de tiédeur et s’engager pour le Seigneur.

 

L’endormissement des consciences est d’abord l’expression d’un refus de connaissance. Il n’est pas innocent que les tyrannies communistes, que ce soit en Chine par la déportation des intellectuels pour l’internement dans des camps de travail, ou l’exode imposé aux classes intellectuelles au Cambodge par les communistes Khmers pour un massacre organisé avec zèle afin de rendre la population docile aux nouvelles exigences empêchent tout esprit critique de conscience. Or l’homme est d’abord spirituel, et porte en lui ce désir de transcendance. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »[15] Le refus de prendre en compte toute la dimension de l’homme entraine un désenchantement du monde, et une banalité du mal dans l’absence d’une conscience éduquée. Alors tout est permis. Ne reprochons pas à Dieu nos propres turpitudes.

 

Nous voyons qu’il y a bien dans l’absurdité du mal une cause qui est le péché de l’homme et des choix mauvais effectués sans toujours une pleine conscience, mais dans une forme d’endormissement de la conscience. Il nous faut donc développer la ferveur pour lutter contre tout ce qui mène au péché. « Porte-nous secours dans l’épreuve : néant, le salut qui vient des hommes ! »[16] Néanmoins, comme nous le dit Job, dans certains contextes ce n’est pas de l’ordre du péché, mais d’une confiance en Dieu pour manifester son œuvre dans toutes les réalités. Je reconnais que les mots peuvent paraitre bien maladroits dans certaines situations, mais demande d’autres développements Il y a bien quelque chose de mystérieux à approfondir, tout en refusant tout fatalisme mais en demandant d’entrer dans l’intelligence de la réalité pour continuer à cheminer avec son Seigneur. N’arrêtons pas d’essayer de comprendre le dessein de Dieu et notre responsabilité à vivre sa volonté.

[1] « Le problème avec Eichmann était précisément qu’il y avait tant d’hommes comme lui, et que ces hommes n’étaient ni pervers ni sadiques, mais terriblement et effroyablement normaux. » Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem Folio histoire première édition 1963 – voir un autre livre La banalité du mal comme mal politique

[2] Jn 1,5

[3] Hannah Arendt

[4] Le marcionisme a été condamné par l’Eglise naissante L’opposition entre l’Ancien Testament révolu, et le Nouveau Testament en Bonne Nouvelle ne correspond pas à la tradition apostolique.

[5] La vie de l’Esprit – 1978 d’Hannah Arendt

[6] Rm 7 :19

[7]P 21 Le prométhée mal enchainé, André Gide, 1925 Gallimard 1980

[8] Hannah Ardent Eichmann à Jérusalem op cité

[9] Entre la 5ème et 6ème semaine, la loi sur l’avortement du 2 mars 2022 allonge le délai légal à 14 semaines de grossesse… Rappelons que le corps de l’enfant (fœtus) est formé dès la  8ème semaine, et qu’il est viable à la 24ème semaine dans les savoirs médicaux actuels

[10] Dans la réflexion si on parle d’une personne de 80 ans qui veut mourir pour vie accomplie, et un jeune de 20 ans pour vie inutile, bizarrement les positions ne sont pas les mêmes. N’y a-t-il pas intrinsèquement, une forme d’âgisme dans l’euthanasie ?

[11] Rappelons que nous ne pouvons pas lire de manière simpliste que la dépression ou certaines maladies psychiques sont de l’ordre du manque de foi. Mais n’écartons pas non plus que le manque de foi peut entrainer des états limites.

[12] P 91La soumission librement consentie – Collectif – PUF2 001

[13] Evangile de la vie – Jean Paul II « 12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société. » //&24,//&59//

[14] &24 Evangile de la vie JP II op cité

[15] Ps 62,2

[16] Ps 59,13

 

Janvier 2022

 

EDITO 1 SEPTEMBRE 2021