La joie est l’expression de l’Esprit Saint dans notre vie. Ce don de la grâce arrive avec la paix pour nous amener à gouter des fruits de sa présence en nous et à porter un témoignage que nous partageons autour de nous. En tant que disciples du Christ et dans l’accueil de sa présence, la joie authentifie notre transformation intérieure et nous envoie vers les autres comme missionnaires de la miséricorde du Seigneur et de sa bonté pour chacun. Nous parlons d’une joie contagieuse, ni grave ni fébrile, mais d’une intériorité qui se témoigne avec audace par la profusion des manifestations dans la juste distance. Elle n’est pas introvertie ni excentrique, mais l’expression même de la reconnaissance d’une relation vraie par l’amour du Rédempteur dans le souffle de l’Esprit. Une bonne saveur de Dieu par le gout de la contemplation de son œuvre « Gloire au Seigneur à tout jamais ! Que Dieu se réjouisse en ses œuvres ! » 1 Elle est une expression de tout notre être devant la Toute Puissance de Dieu dans la beauté de son amour et la vérité de ses œuvres, nous poussant à rechercher ce qui est bien dans la gratuité de la rencontre.

Dieu fait notre joie et nous répondons en écho à sa révélation en vivant cette allégresse. Telle est la définition de la joie spirituelle avec les pieds sur terre. L’évangile de saint Luc que nous allons lire dans la prochaine année liturgique est plein de joie, parce que le Dieu de l’Alliance, dans la fidélité de sa présence, nous procure un ajustement d’être, une cohérence d’histoire, une unification personnelle et une communion fraternelle dans la joie de ceux qui le cherchent. « … réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux » 2 La communion des saints, que nous fêtons de façon particulière le 1 er novembre, est communion de joie et nous devons la découvrir, non avec des critères entachés du
péché originel, mais avec la grande espérance du Salut et la révélation du dynamisme de l’amour dans toute la Création. Tel est le chemin des béatitudes que nous poursuivons dans l’espérance, lors du jour des défunts, à travers le prolongement d’une prière de communion pour les vivants et pour les morts. Parler de joie dans la célébration des défunts, est bien autre chose que la frivolité du temps qui passe, ou
l’exubérance de sentiments souvent décalés. La joie durant la célébration des défunts est « une joie espérante » 3 . En toute circonstance vivre la joie de Dieu, c’est s’ouvrir dans la réalité du temps présent à sa présence agissante, lui qui est la source de la vie, le chemin du bonheur, la vérité de notre histoire. « Ce qui procure de la joie, c’est le triomphe de la vie et l’effacement de la mort, c’est la mobilisation des forces vitales et l’oubli de la finitude, mais ce n’est plus l’acceptation sereine de la vie et de la mort, du bonheur et de la peine. La réalité que l’homme approuve avec joie est donc une vie désertée par la mort, une vie qui a refoulé la mort » 4 La vie en Dieu est profusion d’amour reçu par révélation, vécu dans la méditation des Ecritures et de la promesse d’Alliance, à partager dans la joie communicative. Le fait qu’il vienne nous sauver et nous libérer de nos esclavages, pour nous faire connaitre l’amour pour l’éternité, n’est-il pas la source de toutes nos joies ? Nous savons que le Seigneur est présent en toute occasion et nous avons confiance en sa parole, pour le jour de notre mort, et sa promesse de la vie éternelle. Telle est notre joie et la paix intérieure qu’elle infuse en nous pour accéder à la promesse du Salut.

1 Ps 104, 31
2 Lc 10,20
3 Article de Laurent Lavaud, communion XXIX,4 juillet – aout 2004 la joie espérante p 15-29

Nous allons en Eglise ouvrir le Jubilé 5 et peut être pouvons-nous méditer l’appel de saint Paul VI dans son encyclique sur la joie de l’année sainte 1975 « Notre invitation appelle essentiellement, vous le savez, au renouvellement intérieur et à la réconciliation dans le Christ. Il y va du salut des hommes, il y va de leur bonheur plénier. Au moment où, dans tout l’univers, les croyants s’apprêtent à célébrer la venue de l’Esprit Saint, nous vous invitons à implorer de lui ce don de la joie. » 6 Nous comprenons bien que la joie est d’abord un retournement intérieur pour laisser le Seigneur nous transformer et nous modeler à son image selon sa ressemblance, mais par grâce de l’Esprit Saint, faire de nous des témoins crédibles de sa grâce, et accueillir la communion avec Dieu avec reconnaissance. Si le pape actuel lance un appel à retrouver la grande espérance du Salut et à en vivre, c’est pour continuer
l’œuvre de l’amour dans la joie de la rencontre. « Mais chacun, en réalité, a besoin de retrouver la joie de vivre car l’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu 7 , ne peut se contenter de survivre ou de vivoter, de se conformer au présent en se laissant satisfaire de réalités uniquement matérielles » 8 La dimension spirituelle de l’homme redonne sens à ce qu’il doit vivre, à ce qu’il doit faire, à ce qu’il est vraiment aimé de Dieu, et appelé à témoigner de cet amour autour de Lui dans la fidélité à la Parole, la gratuité de sa présence et le service fraternel auprès de tous. La joie de tous les saints est joie de l’Eglise et notre joie, en tant que fidèles du Christ. Orientée vers l’espérance, l’année jubilaire nous fait redécouvrir cette joie de la rencontre avec Dieu et nos frères, dans une nouvelle dimension du temps et une césure de vie nécessaire à un réaménagement de l’espace des rencontres et des conversions à vivre.

A travers les joies de nos vies, nous pouvons retrouver la promesse d’Alliance et le bonheur de reconnaitre le Seigneur pour accueillir sa Bonne Nouvelle. C’est la dimension des disciples d’Emmaüs : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » 9 Tout joyeux, libérés de toute peur, dans une vie nouvelle ils retournent à Jérusalem témoigner de la rencontre. . Habiter à nouveau notre foi, c’est sortir des torpeurs familiales et culturelles et de la tiède acédie, pour laisser l’Esprit Saint agir dans nos vies et nous rendre disponibles à sa grâce. Certes nous pouvons connaitre des difficultés, mais Dieu est toujours présent. Comme le rappelle si bien l’introduction de la constitution pastorale « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » 10 Or si nous communions aux réalités humaines, dans l’histoire de chacun la grâce nous ouvre à d’autres dimensions, où la joie est celle de la communion avec Dieu, et connait un autre essor, sans pourtant être étrangère à notre réalité adamique. Une différenciation entre les choses de la terre et celles du ciel, en termes de sentiment, lorsqu’on parle d’amour, de paix, de joie, n’est pas correcte lorsqu’on les oppose ou que l’on transforme les définitions en des incompatibilités. La joie que nous éprouvons sur terre dans la communion avec Dieu est un avant-gout de ce que nous connaitrons au ciel, d’une manière complète et extraordinaire, mais certainement pas étrangère…. L’altérité est pour la complémentarité. Que nous soyons des personnes différentes, c’est pour une communion d’amour plus dynamique dans l’échange et l’usage des charismes spécifiques de chacun. La communion des saints est une page d’histoire pour nous édifier aujourd’hui sur l’appel à actualiser son témoignage de foi dans la société à laquelle nous appartenons et dans le temps qui est le nôtre. Le souffle de l’Esprit nous conduit à diffuser la Bonne Nouvelle.

4 Ibid p 21
5 Les années jubilaires, d’abord tous les 50 ans puis tous les 25 ans, sont l’expression d’une action de grâce pour Dieu et d’une
sanctification du peuple de Dieu dans un esprit de louange et de témoignage de foi.
6 Gaudete Domino – Paul VI
7 cf. Gn 1, 26
&9 Spes non confundit – Pape François

L’invitation à la joie est d’abord celle de la rencontre, où l’ange Gabriel dit à Marie « Réjouis-toi » 11 et où Marie répond par un tressaillement « de joie en Dieu mon sauveur » 12 Une rencontre avec le Seigneur promis aux bergers comme « une grande joie » 13 parce que le Salut est une aventure personnelle à partager avec tous dans une démarche d’invitation à suivre le chemin qui conduit vers le Père. Le Christ, Verbe fait chair, découvre la joie du Royaume pour ceux qui ont entendu la Parole de
Dieu 14 et la mettent en pratique. « La Parole de Dieu écoutée et célébrée, surtout dans l’eucharistie, alimente et fortifie intérieurement les chrétiens et les rend capables d’un authentique témoignage évangélique dans la vie quotidienne. » 15 Dieu agit dans notre vie et tressaille de joie 16 sous l’action de l’Esprit Saint lorsqu’il voit l’homme agir en conformité à sa vocation, pour la louange du Père et l’imitation du Fils. L’homme entre dans la joie de Dieu lorsqu’il se manifeste dans son histoire 17 .

9 Lc 24,32
10 &1 Gaudium et Spes – Vatican II
11 Lc 1,14 avec la nuance que le mot joie est l’interpellation en grec du mot bonjour en français, ou salut en latin et paix (shalom) en
hébreu
12 Lc 1,14
13 Lc 2,10
14 Lc 8,13
15 &174 Evangelii Gaudium - François
16 Lc 10,21

Vivre notre foi demande de laisser Dieu habiter notre histoire, et donc le rendre participant à nos décisions, notamment dans la prière, l’accompagnement spirituel et le discernement des Écritures. L’écoute de la Parole et agir en responsabilité donnent une vraie joie de vivre l’instant présent. C’est pourquoi nous devons sans cesse nous convertir et transformer notre vie en présence du Seigneur pour nous laisser habiter par sa grâce 18 . La résurrection donne l’avant-gout d’une joie sans fin, à travers la rencontre du Christ vivant 19 . Il faut que nous sachions redécouvrir la joie de la présence de Dieu dans notre vie et que nous la cultivions pour la laisser grandir dans le souffle de l’Esprit Saint et porter témoignage. « Nous sommes tous appelés à offrir aux autres le témoignage explicite de l’amour salvifique du Seigneur, qui, bien au-delà de nos imperfections, nous donne sa proximité, sa Parole, sa force, et donne sens à notre vie. » 20

Père Gregoire BELLUT – Curé – Doyen

Comme nous le rappelle le pape François par les prières du pharisien et du publicain 1 , l’enjeu est justement de cultiver l’humilité du cœur et de fuir toute forme de hiérarchie de vie spirituelle. « Le pharisien se glorifie, sûr de lui, convaincu qu’il est parfait : debout, il commence à ne parler au Seigneur que de lui-même, à se louer, à énumérer toutes les bonnes œuvres religieuses qu’il accomplit, et il méprise les autres : « Je ne suis pas comme celui-là… » Parce que c’est de l’orgueil spirituel — …nous risquons tous de tomber dans cela —. Il te porte à te croire bon et à juger les autres. C’est de l’orgueil spirituel : «Je suis bon, je suis meilleur que les autres: celui-ci a une chose, celui-là une autre…». Et ainsi, sans t’en apercevoir, tu adores ton moi et tu effaces ton Dieu. C’est tourner autour de soi. C’est une prière sans humilité. » 2 On peut lire en ces lignes le processus exact enclenché par le diviseur : celui de se démarquer de Dieu et du service de l’amour pour son propre compte, en oubliant, hélas, que nous ne sommes que des créatures, dans la fragilité qui est la nôtre, anges ou hommes. Le pharisien se juge un grand spirituel parce qu’il remplit ses devoirs extérieurs, quant au publicain, il connait sa situation, et il implore le pardon attirant la compassion du Très Haut dans cette humilité du cœur. L’enjeu fraternel est d’oublier notre communion d’amour car nous avons un même Père, et l’impératif de vivre en paix pour exercer la louange dans toutes ses dimensions. Hélas certains veulent se faire mousser, et rabaisser l’autre, dans cette odieuse suffisance en détournant la grâce à une utilité de service. « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent changer l’Evangile du Christ » 3 L’instrumentalisation de l’Evangile à des fins personnelles afin de nous détourner de la radicalité de la parole d’amour est pure folie, et Saint Paul nous le rappelle, que de tels gens soient anathèmes ! Mais nous dans cette vocation d’enfant de lumière, nous sommes déjà par anticipation citoyen du ciel lorsque nous vivons la grâce sous le souffle de l’Esprit. L’humilité devient alors le signe de notre amour sincère pour Dieu et pour le prochain dans l’attention sans cesse renouvelée de chanter les louanges du Seigneur. L’Evangile du Christ est Bonne Nouvelle pour chacun, un chemin de croissance dans la vérité de nos actes et une vie pour l’éternité auprès de Dieu lorsque nous répondons à son appel.

Alors nous illuminons notre quotidien de sa présence, en discernant les signes, et en l’appelant auprès de nous. En effet, dans la complémentarité avec le Créateur nous formons sens. Sans Lui, tout est néant. Le combat spirituel trouve donc, disons-le une bonne fois, sa pointe la plus aiguë dans l’orgueil spirituel, et commence par l’avalanche des concupiscences que nous laissons et qui envahissent le quotidien. « Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d’autres à le mépriser. Le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie inspirent l’amour du monde; mais les peines et les misères qui les suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde. » 4 Le principe même de l’orgueil dans la volonté de lumière et d’éclat dans le monde pousse à la désespérance et le dégout de soi et des autres. Les concupiscences, et l’incapacité de maitrise de soi entraine à une grave chute d’estime, et d’être, que ce soit connu ou pas d’ailleurs. C’est la désespérance des actes qui nous poussent à nous dégouter de nous-mêmes, et à essayer de trouver des refuges aliénant, que ce soit par le suicide de Juda en ayant trahi Jésus, l’indifférence au monde et la froideur de la relation dans une forme de cynisme à vomir, ou le refuge dans la superficialité du moment sans responsabilité sur le lendemain dans une vaine course à l’accaparement du vide pour l’illusion de l’utile. Certains vies peuvent être sidérantes du vide intérieur et de la pauvreté de l’âme qui sont les leurs, jusqu’à crier, souvent, leur souffrance-même dans l’addiction. L’argent n’empêche pas le désespoir, la gloire sans relation authentique entraîne la solitude ; quant aux relations de séductions et de dominations, elles se révèlent, l’âge venant, la platitude d’une course sans raison. Or c’est le Christ et lui seul qui nous conduit sur la vraie vie, celle d’un don de Dieu qui se reçoit, qui s’approprie et se partage. Une vie pleine de sens en Dieu dans un courant de grâce ou l’émerveillement dans la simplicité des relations poussent à la vérité de la rencontre.

1 Lc 18,9-14
2 Angélus du 23 octobre 2022 – Pape François
3 Ga1,7

L’orgueil spirituel, sachons-le, touchait déjà les premiers chrétiens. « Les uns proclament le Christ en esprit de jalousie et de rivalité ; d’autres le font avec une intention bienveillante. Ceux-ci annoncent le Christ par amour, sachant que je suis ici pour défendre l’Évangile ; ceux-là le font en intrigants, sans intention pure, pensant aviver ainsi l’épreuve de mes chaînes. » 5 Le dévoiement de sa foi pour arriver à ses fins est un problème majeur, parce que le témoignage empêche aux autres d’approcher, et de gouter au banquet du Royaume. Tout ce qui ne nous unit pas est un contre-témoignage, et la division est lieu d’exclusion. Chacun n’est pas libre de penser ce qu’il veut, lorsque cela engage la fraternité et notre témoignage de foi. Recherchons donc, en artisans de paix, ce qui peut nous rassembler et fortifier notre unité. Il y a une forme d’intelligence relationnelle à retrouver dans notre vie baptismale, et vie ecclésiale, pour accueillir l’urgence de la promesse du salut par le service de l’amour que nous déploierons. Point de fuite, ou de changement de crémerie, mais une ferme volonté d’être fidèle à la foi de l’Eglise et dans l’humble attitude du serviteur disponible en toute occasion à rendre témoignage dans la liberté de l’amour. L’expérience du Christ dans le souffle de l’Esprit est notre passage de la mer rouge, et le fil conducteur de notre foi pour avancer avec confiance, et répondre à l’appel du Christ pour lui faire place dans notre aujourd’hui.

L’humilité est la voie par excellence de l’accueil de la grâce et de la fécondité de la
présence de Dieu en nous. « Gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l’orgueil. C’est ainsi que plusieurs s’égarent et tombent dans un aveuglement presque incurable. Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d’eux-mêmes vous soit une leçon continuelle de vigilance et d’humilité. » 6 L’orgueil, lorsqu’il corrompt notre relation à Dieu, nous entraine rapidement dans un enfermement sectaire. Ce n’est pas seulement la nuque raide, mais tout le corps qui est contaminé par le péché, et les bonnes œuvres sont alors gaspillées par la pourriture du péché. Oui nous devons être attentifs dans notre vie à ne pas instrumentaliser la Parole de Dieu, ni l’expédier vers un contexte précis qui ne nous concerne pas. Par exemple, parler de Parole de Dieu, comme parole de compassion pour entrer dans la révélation du Dieu Un et Trine, ne doit pas empêcher d’annoncer une parole de rupture et de compassion dans les changements de vie à opérer. L’égarement étant de mélanger compassion et rupture pour s’accommoder de la volonté de Dieu, qui devient de facto volonté de l’homme à Dieu, péché d’idolâtrie par excellence. Toutes les Écritures nous font entrer dans un chant d’amour de Dieu pour Son peuple et une hymne d’alliance, à renouveler sans cesse par l’obéissance de la foi, jusqu’à l’incarnation du Christ, la nouvelle Alliance éternelle pour le Salut de l’homme. La création de l’homme dans la liberté de l’amour n’est pas un marché de dupe, mais une réalité à redécouvrir dans l’exercice de nos responsabilités, chacun selon les talents reçus.

4 L,III, 20;4 Imitation de Jésus Christ
5 Ph 1,15-17
6 L,III, 6;5 Imitation de Jésus Christ

Dans l’Église, vivre la communauté dans une instrumentalisation du pouvoir c’est vivre dans une logique d’orgueil spirituel : mes paroissiens, mon curé, ma paroisse, mon banc, ma chaise, mon service… Lorsque l’esprit de possession a mis l’emprise sur le service, alors nous sommes dans la domination de la relation, au nom même de Dieu, l’instrumentalisant selon nos propres désirs, ce qui est le pis que nous puissions faire, et faire en Son nom.. À un moment donné cela devient gros comme une maison, mais soyons en surs, cela commence toujours par des petits riens en croissance pour l’appétit d’ogre et qui sans la vigilance des frères et un discernement prudentiel, peuvent manger la relation dans une autorité in-ajustée. Même dans l’évangélisation au service des frères nous pouvons nous fourvoyer. « Le ministère était devenu une idole. Travailler pour Dieu avait pris le pas sur aimer Dieu… je continuais de lire la Bible quotidiennement. Cependant je faisais cela par obligation et par habitude, et non avec un cœur ouvert découlant de ma relation avec Jésus » 7 Nous pouvons retrouver cette vocation devenue idole dans nos communautés notamment par la disponibilité de notre précieux temps. Agir dans notre présence en service commandé interroge (je fais le strict minimum et dans mon intérêt au service de mes propres actions). Je suis là, certes, mais dans l’absence de l’amour gratuit de Dieu et du prochain et il y a une manière de compter son temps sa présence, oubliant par la même notre vocation fraternelle, dans la gratuité du temps passé ensemble pour louer le Seigneur. Un accaparement des tâches, et de ce qui est utile au lieu de nous laisser conduire par l’intelligence des Ecritures sur une vocation propre à notre appel.

Nous ne sommes pas loin d’une contrainte portée par le regard des autres et de nous- mêmes. Être là juste pour faire acte de présence ou en délégation pour justifier notre identité d’êtres spirituels. C’est une tromperie que de venir en visiteur sans transformation intérieure. Faire le minimum syndical dans une étroitesse de la fraternité conduit à un dessèchement de la vie ecclésiale. Refuser de changer son jour de repos, ses loisirs quotidiens, les réunions vampiriques de famille et d’amis en dehors de la réalité ecclésiale, ou plus simplement de se laisser déranger au nom d’un principe totalitariste de son propre « temps personnel à moi et à personne d’autre » est naufrage de la relation gratuite de l’amour et de la disponibilité de tout notre être à la réalité du temps présent. « Le Seigneur Dieu nous désire jalousement pour lui-même. Il est l’amant de nos âmes. Si jamais nous plaçons quoi que ce soit avant notre relation avec Jésus – y compris notre travail pour Lui – alors nous serons piégés » 8 L’orgueil spirituel est justement ce piège de notre positionnement au nom de Dieu. À l’écoute de l’Esprit Saint, nous pourrons facilement faire les choix de vie, et puiser à la source la fécondité de la vie et ce qui nous fait grandir.

 7 P 183 Citoyen du ciel

Père Gregoire BELLUT – Curé – Doyen

L’abandon de la promesse de création a été fait par l’Adversaire. Le Diable a refusé, malgré son rang d’ange de lumière, la volonté de Dieu et dans une position d’orgueil spirituel, s’est coupé de Lui, On parlera alors d’orgueil spirituel comme la plus grave forme d’orgueil, puisqu’elle touche même à la transcendance, à notre relation à Dieu et à nous même en tant qu’image de Dieu. L’orgueil de Satan rode autour de nous comme un mal faisant des ravages. Retirez-lui toute spiritualité et l’homme devient une bête immonde. Tels sont les idéologies nauséabondes du siècle dernier (que nous subissons toujours), mettant Dieu au ban de la société et promouvant des sociétés inhumaines et mortifères. « L’assurance des méchants naît, au contraire, de l’orgueil et de la présomption, et finit par l’aveuglement. » 1 La rupture consommée entre le Diable et Dieu, devient pour le Malin une situation d’enfermement et de souffrance, car exempte de tout amour du seul et unique Créateur, Dieu Un et Trine.

En oubliant notre vocation d’être, personne humaine, à la louange de la création, nous nous désorientons vers d’autres désirs qui nous poussent à assouvir nos pulsions sans régulation, dans un défraiement de la liberté et un dévoiement de la grâce. C’est bien là, l’orgueil spirituel ; marchander sa relation à Dieu pour soi ou pour les autres, dans une recherche d’utilité sans saisir la gratuité de l’amour et l’esprit de service pour le bien de tous. Cela va en résonnance avec la rupture diabolique de l’ange de lumière. Et les arguments sont presque les mêmes, « il faut bien que je m’occupe de moi-même » ! Errance humaine ô combien dommageable ! Lorsque cela ne tombe pas dans une recherche du miraculeux, et une forme d’ésotérisme dans toute sa folie. Comme l’auteur fait parler le Christ dans le fameux livre du XIV 2 siècle « ‘Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un cœur sincère; mais guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu’ils négligent de s’occuper d’eux-mêmes et de leur salut. Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité, en de grandes fautes, parce que je m’oppose à eux.» La curiosité présomptueuse, pousse à la recherche vaine d’une quelconque science sans conscience. Vouloir découvrir les secrets de Dieu pour mettre la main dessus, et se révéler initié afin de rompre la fraternité, dans une position de maître. Oublier l’amour est pure folie. C’est ainsi que l’orgueil spirituel est un naufrage par la curiosité malsaine, et une voie sans issue dans la connaissance de Dieu, pire, un chemin qui nous mène vers l’enfer. Alors vient la superstition et le vagabondage de la foi dans une volonté de surnaturel, avec un manque de discernement et de sagesse.

Comprenons le bien ! Une recherche du mal, et la volonté de nuire se développent dans le refus d’amour et de communion. Avec les anges, il y a eu une première rupture de la rencontre, un refus de dialogue dans le service, pour une possession d’un entre-soi (comme nous le dit la tradition). Avec cohérence, nous pouvons suggérer que le Diable est devenu une non-personne 3 . Dans cette logique on pourrait dire que l’orgueil nous déshumanise et nous clive profondément dans une absence de lien fraternel. Cela nous disperse dans le travail et nous isole dans les prises de position, entrainant inexorablement une solitude grandissante jusqu’à une chute abyssale du piédestal. A nous croire comme Dieu nous agissons comme des diables.

1 L, I, 20&7 Imitation de Jésus Christ
2 ou XVème la datation est difficile, et l’auteur inconnu

On peut continuer la réflexion en définissant deux facettes de l’orgueil, l’égoïsme et l’indépendance 4 . La caisse de résonnance dans la vie spirituelle nous autorise à classer beaucoup de chutes à travers les deux grilles de lecture. Soit on devient une forme de gourou, soit on s’isole dans une forme d’indépendance ecclésiale. L’appréciation de l’orgueil vient de cette errance de l’homme face à Dieu « J’escaladerai les cieux ; plus haut que les étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône ; j’irai siéger à la montagne de l’assemblée des dieux au plus haut du mont Safone, J’escaladerai les hauteurs les hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut ! Mais te voilà jeté aux enfers, au plus profond de l’abime » » 5 l’orgueil nous jette dans le néant de la mort sans pouvoir nous en sortir. Refuser Dieu, c’est ne pas être. Le refus de la gratuité de l’amour et du don, dans le soupçon, est mortifère. Au contraire, l’acte de foi et de confiance en l’amour malgré toutes les circonstances apporte une fécondité dans la relation et l’accueil de toutes les réalités dans les vulnérabilités qui sont nôtres. La personne humble sait qu’elle doit tout attendre de Dieu et continue de faire confiance en toute circonstance.

L’opposition de Satan à Dieu est, pour la destruction de la Création, le refus de contempler Dieu, et de jouir de son amour infini. Le refus de vérité nous ferme au bonheur véritable, à Dieu, à la juste relation. Au contraire, dans l’humilité de la croix nous sommes appelés à recevoir la grâce du Salut, pur don de Dieu pour chacun d’entre nous, sans aucun mérite de notre part, mais juste parce que Dieu est amour, et qu’Il nous aime vraiment. Une rencontre personnelle où il s’offre à l’initiative pour quémander dans la responsabilité de nos réponses afin d’accueillir sa grâce, et de le suivre pour toujours. Par la croix, Dieu nous dévoile la vérité de son amour divin et nous attire à Lui pour toujours, lorsque nous nous laissons transformer. La difficulté de l’amour est de l’accueillir dans sa capacité de conversion de notre part, et d’accueil de la puissance de la grâce d’autre part. « L’orgueil est le commencement de tous les maux. » 6 Et le Tentateur, sous la forme du serpent, coince le premier couple dans l’engrenage infernal de la défiance et de la volonté de toute puissance orgueilleuse. « Ils pensaient devenir comme des dieux, et ils se rendent compte qu’ils sont nus, et qu’ils ont aussi si peur : car lorsque l’orgueil a pénétré le cœur, personne ne peut plus se protéger de la seule créature terrestre capable de concevoir le mal, c’est-à-dire l’homme » 7 La dimension humaine dans sa relation à Dieu est entachée par la défiance, et la volonté d’être indépendant. Vaine pensée orgueilleuse de l’indépendance qui ne reconnait pas son histoire propre à la lumière de la vérité, sombre dans l’idéologie du Malin pour ne pas accueillir les pas de Dieu dans notre histoire, ni sa présence tout au long de notre vie. Car même si nous ne sommes pas fidèles à sa Parole, Lui est fidèle au nom même de sa Parole. « L’orgueil est un venin, c’est un venin puissant : une goutte suffit pour gâcher toute une vie marquée par le bien. Une personne peut avoir accompli une montagne d’actions bénéfiques, avoir récolté des applaudissements et des louanges, mais si elle n’a fait tout cela que pour elle-même, pour s’exalter elle-même, » 8 alors tout est vain. Lorsque l’égo l’emporte sur la croissance spirituelle et par conséquent sur le partage fraternel en vérité, tout devient vain. Oui l’orgueil est un venin, mais, lorsqu’il touche aux réalités spirituelles, il devient mortel.

 

3 Une non-personne (ou l’anti-personne), désintégration , ruine de l’être, c’est pourquoi il se présente sans visage Joseph
Ratzinger 1973. « La figure du Diable reste néanmoins fondamentalement insaisissable et il y a une discussion sur sa nature.
Des théologiens se demandent si le Diable est une personne. Les jésuites Bernard Sesboüé ou Karl Rahner sj affirment ainsi
que l’on ne peut pas dire que c’est une personne ni le contraire. Car ce qui constitue une personne est la capacité de relation,
or le diable est dans le refus définitif de la relation avec Dieu, mais le refus complet de relation est en soi une relation !... Le
cardinal Ratzinger parlait de Satan comme d’une non-personne. Paul VI a situé la question du Diable comme
«l’interprétation chrétienne du mal», alors que Jean Paul II a parlé du mal en évoquant des structures de péché, animées par
un égoïsme forcené qui permet l’existence de structures mauvaises, comme l’exploitation, à l’opposé de la solidarité. Le
pape François a souvent évoqué le Diable.» 14 mars 2023 n 15 Regard (février-mars 2023) de Bruno Fuglistaller SJ
4 P 186 Tactiques du Diable – JB Golfier
5 Is 14,13b-15
6 Catéchèses Vices et vertus Pape François – 2024 – 1 introduction ; gardien du coeur

La référence à la première attaque de l’adversaire contre Dieu dans ce refus de service au nom d’une étrange hiérarchie de domination révèle l’inadéquation d’un mauvais choix aux conséquences désastreuses. Or dès le commencement, nous sommes par vocation appelés à une juste altérité dans la complémentarité au nom même de la liberté de l’amour et de son dynamisme généreux dans la relation. Le Diable a refusé l’altérité de l’homme et sa complémentarité dans la louange à Dieu. Néanmoins le mal n’apparaît jamais dans sa brutalité la plus bestiale, mais s’infiltre malignement dans le soupçon des bonnes relations, et induit à l’erreur. Nous le voyons sur la présence même du mal, et des scènes blasphématoire dans une ambiance qui se voulait bonne lors de l’ouverture des Jeux Olympiques 9 . D’un autre côté, on voudrait expliquer d’un point de vue psychologique toutes les déviances, sans en saisir la teneur spirituelle, et la problématique de foi qu’elles posent. D’ailleurs, comme le dit le pape François, « Aujourd’hui, nous assistons à un phénomène étrange concernant le démon. À un certain niveau culturel, on pense qu’il n’existe tout simplement pas. Il serait un symbole de l’inconscient collectif, de l’aliénation, bref une métaphore » Non ce n’est pas une métaphore, mais une réalité parfois bien tangible d’une manifestation qui veut nous séparer de Dieu, certaines lectures autorisées d’exorcistes sur la vie d’Hitler par exemple, montrent par plusieurs signes des formes de possession assez évidente. Certes cela ne dédouane pas la responsabilité personnelle de l’homme, ni celle de ceux qui se sont engouffrés dans ce délire. Mais il faut avoir le courage aussi de dire qu’il y avait bien quelque chose de démoniaque. L’assassinat de Daphrose et Cyprien Rugamba dans le double génocide 10 du Rwanda en 1994, et la célérité des soldats à profaner le tabernacle et éparpiller les hosties, avant même de tuer les habitants, montrent la dimension spirituelle d’une telle haine, et la manifestation de l’esprit démoniaque. Toutefois, les yeux fixés sur le Christ, avec l’armure de la foi, le bouclier de la justice et l’épée de la victoire, nous voici armés par la Parole pour faire face. « La conscience de l’action du diable dans l’histoire ne doit pas nous décourager. La considération finale doit être également celle de la confiance et de la sécurité : “Je suis avec le Seigneur, va-t’en ”. Le Christ a vaincu le diable et nous a donné l’Esprit Saint pour que nous fassions nôtre sa victoire. » 11 Avoir confiance en Dieu et persévérer dans la prière sont les voies les plus justes d’un combat où Dieu fait son œuvre en abattant les murailles de Jéricho et manifeste sa victoire par les chants de louange et d’actions de grâce, avec parallèlement un même refus de toute forme d’idolâtrie. Ainsi, nous pouvons conclure l’orgueil est idolâtrie.

7 ibid
8 Catéchèses Vices et vertus Pape François – 2024 &16 La vie de Grace selon l’Esprit
9 JO 2024 Ouverture des jeux avec une imitation blasphématoire de la Sainte Cène
10 Hutu et Tutsi – Voir livre noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan Ed mille et une nuits – livre d’enquête
11 Catéchèses L’Esprit Saint conduit le peuple de Dieu Pape François – 2024 &7 Jésus conduit par l’Esprit dans le désert

Père Gregoire BELLUT – Curé – Doyen

 

Janvier 2022

 

EDITO 1 SEPTEMBRE 2021