« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » SENS DE LA VIE 6

Dans une recherche sur le sens de la vie, il nous faut discerner l’histoire de vie de chacun et relire dans le contexte les positions. Une étude belge montrant que les mêmes personnes ayant une pleine santé sont pour l’euthanasie, avec ce qu’elles refusent, et quelques années plus tard, lorsqu’elles sont atteintes justement des maux décrits, refusent l’euthanasie. L’argument du validisme, comme posture idéologique, décrié par les opposants est tout à fait légitime. De même l’imposture financière dans un cynisme assumé doit être dénoncée au nom même de la raison, voyant en l’autre un frère, et de notre foi en disciple du Christ sachant reconnaitre en l’autre l’image de Dieu, la valeur sacrée de la bénédiction.

 

Les affres du validisme[1]

L’argument de l’euthanasie est posé par des personnes souvent non concernées, mais extrapolant l’avenir. « Au cas où » dans la souffrance, ils puissent y avoir un recours. L’argument est stupide, puisque la douleur peut être traitée par le déploiement des soins palliatifs dans presque la totalité des cas, et la souffrance étant liée à un état psychique, demande un accompagnement, lui aussi déployé par les soins palliatifs et l’accompagnement psychologique. . Que reste t’il à l’argument « au cas où » ?  Rien ! Finalement, l’euthanasie n’est pas une question médicale mais une question de société qui renvoie à la dignité de l’homme dans l’accompagnement de sa vie et du sens de la fraternité par une relation proche et bienveillante. Hélas ! Nous sommes dans une forme d’idéologie stérile déployée par les « validistes » nous disent ceux qui souffrent de pathologies invalidantes. Le validisme étant donc le point de vue discriminant de personnes valides et qui s’oppose au point de vue de la personne porteuse d’un handicap invalidant et subissant l’exclusion au nom de ses pathologies.

 

Or l’argument d’une posture idéologique par des personnes n’ayant pas à se poser la question dans le quotidien, face à d’autres ayant des pathologies nécessitant à chaque fois des choix de vie pour gouter à l’extrême moelle de la vie, interroge pertinemment la position. Déjà le cas Vincent Humbert suppliant le droit de mourir avec une demande répété de sa part et finalement tué par sa mère « par compassion », a déclenché une salve de demandes d’autres malades dans des pathologies similaires suppliant qu’on ne le débranche pas. Or l’argument des valides est d’être extérieur à la souffrance vécue et de prendre des positions pour le bien des autres, dans une perversion compassionnelle. L’homme doit être accompagné, et non laissé dans l’abime décisionnel de sa propre solitude. La solitude ontologique dans le livre de la Genèse[2] renvoie à un impératif du relationnel, d’abord avec les animaux dans l’échange, et puis avec la femme dans la complémentarité. Face à la mort, et à l’absurdité du mal, l’accompagnement de la dignité humaine est bien de tenir la main pour vivre avec l’autre le passage. L’argumentaire doit tenir compte de l’histoire de chacun, et ceux qui sont concernés, notamment ceux qui vivent des pathologies invalidantes sont bien prédominants face à ceux qui parlent ex nihilo.

 

De plus, à travers une volonté de pacte social, il faut être attentif à ce que l’on véhicule dans la société. Si le fait d’être en parfaite santé est perçu comme une vraie liberté, faisant croquer la vie à pleines dents, avec l’insolente chance d’être sain et une recherche d’épanouissement à perte de sens, sans oublier la fascination d’une perfection physique que les salles de sport fabriquent de plus en plus, et l’illusion d’une recherche de performance pour la beauté du corps, on voit bien une vision superficielle et très matérialiste de la relation à l’autre. Tout étant dans l’apparence ! Ainsi les pathologies invalidantes, et la triste condition humaine dans le misérabilisme du moment dépendant renvoient à l’échec comme une perte de chance d’être pleinement, et avec l’horreur de la souffrance, comprenant parfois des difformités repoussantes. Alors pour le bien du peuple, éradiquons tout cela dans l’euthanasie, comme l’ont voulu certains régimes totalitaires ! L’euthanasie autorise ainsi à confier le travail aux médecins plutôt qu’au soldat ! Notons le progrès ! (C’est cynique mais très factuel). L’euthanasie est donc une condescendance à leurs propres maux, et une aide active à mourir pour une telle indignité ! Comment ne pas se révolter en tant que disciple du Christ face à de telles visions nous privant de la juste fraternité !

 

L’homme est créé à partir de la poussière du sol. Cela renvoie à une approche de ceux qui sont atteints dans leur vulnérabilité par un mal les rendant invalides. La vulnérabilité exerce une position sur le sens de la vie particulière. D’ailleurs sont-ils encore des personnes ou un tas de cellules à exciser ? Le problème profond d’une loi autorisant à tuer sur des critères discutables, est l’exemplarité d’un tel comportement et du relativisme de l’acte. Toute la question de la dépression – ou plutôt de la dépréciation de soi dans le handicap – devrait être abordée, mais également, une volonté de faire place nette sur tout ce qui pourrait être perçu comme des produits défectueux. Parler de dignité dans le droit de mourir est un non-sens. La dignité de l’homme est bien dans la croissance de vie, et les personnes dans des situations invalidantes en ont une conscience aigüe et vérifiée dans la réalité du quotidien. Proposer l’euthanasie, orientée vers toutes pathologies invalidantes, est discriminant d’une part, et d’un paternalisme confondant d’autre part. Cette forme de discrimination par la pathologie invalidante et ceux qui sont valides est infamante. Mais de telles positions sont liées aussi à la facture économique qui devient point de fracture

 

L’impensé économique

Relevons la problématique économique dans le système de santé, et l’étranglement budgétaire actuel qui pourrait justifier des choix douteux sur l’accompagnement de la vie. Comme est douteuse la volonté des organismes de santé et de retraite d’ouvrir le choix à la mort comme solution de vie…. Les promoteurs entrent dans ce courant de gestion démographique mondiale, avec une maitrise du vivant au nom d’une viabilité de confort et de maitrise des ressources.

 

Dans un débat sur la maitrise des dépenses de soins, la proposition de l’euthanasie fait économiser « 1,4 milliard d’euros par an »[3] comme le souligne Le Point. Il y a bien une rupture de fraternité que rappellent les études sur ce qui est déjà commis dans d’autres pays ayant accepté cette loi régressive. « Si l’on rapportait à la France les chiffres de « l’aide à mourir65 » … on enregistrerait 46.000 euthanasies par an, soit 177 euthanasies par jour ouvrable. En appliquant à ce nombre de décès le coût annuel de 26.000 euros de la dernière année de vie …, on arriverait approximativement à terme à 1,4 Md d’euros d’économies annuelles de dépenses de santé, si l’on transposait la législation du Québec. » L’article du Point cité fait froid dans le dos, par une approche utilitariste si éloignée de tout lien fraternel. L’autre est perçu comme un ticket à valider ou à rejeter. Le cout de la vie, et le cout sociétal de la prise en charge des personnes, comme un paquet d’humanité à charge de l’ensemble, posent la question de la dignité humaine et du sens même d’être en relation. Les anthropologues parlent de civilisation, lorsqu’on enterre les morts c’est-à-dire de porter souci vers l’autre jusqu’au dernier souffle. Avoir une vision purement économique est donc refuser l’accompagnement du dernier souffle. Les ratios proposés par le journal marquent aussi une autre réalité de l’approche de l’euthanasie beaucoup moins sympathique, parce que moins empathique. Signalons une fois de plus ; les premiers promoteurs de l’euthanasie sont les mutuelles de santé ! Il n’y a plus rien à ajouter une fois que l’on part de ce constat, même si un concert d’idiots utiles se joint à l’impensé économique pour justifier de telles positions !

 

Ajoutons la réflexion du psychiatre An Haekens citant son confrère : « Il constate par ailleurs un lien entre le nombre croissant des demandes d’euthanasie et le « déshabillage financier des soins » qui porte atteinte à la qualité  de vie des personnes souffrant d’une maladie psychiatrique de longue durée »[4] Il y a bien une volonté de rationalisation économique avec l’absence de l’humain pour un meilleur rendement. Dans un autre domaine l’utilisation de l’Intelligence Artificielle (IA) peut mener vers les mêmes impasses dans une utilisation perverse de l’outil. L’homme est au cœur de la relation dans le pacte social, et l’accompagnement des plus vulnérables un choix de conscience pour partager la dignité humaine. Elle n’est pas et ne peut pas être un choix de mort, et encore moins l’accompagnement dans la mort. Derrière ces propositions de mort n’y a-t-il pas une crucifixion de l’homme au nom d’un intérêt économique ? Soigner coûte cher, éradiquer la vulnérabilité de l’homme en proposant la mort parait être une solution à moindre frais ! Mais que construisons-nous comme société ? Quelle est cette violence que nous introduisons comme une horde barbare de postures idéologiques pratiquant la politique de la terre brûlée pour une plus grande perte d’humanité ? L’euthanasie est une marche vers la déshumanisation, et l’argument économique en est une arme bien réelle. Seule une conscience droite puisant d’abord dans la raison, et la loi naturelle, et se prolongeant dans la foi et le discernement prudentiel,  pourra trouver des parades efficaces à un tel fléau sociétal.

 

Le débat éthique sur le fonctionnement de notre vie morale, passe effectivement sur le sens, et non la mathématique desséchante des chiffres. Ne nous y trompons pas, le lien économique est bien présent, et doit être souligné dans l’accompagnement, comme un surplus d’humanité et non un coût. Tout est question de point de vue. Cette histoire des Andes nous le rappelle. Une fillette de 6 ans portait sur son dos son frère de 4 ans. Un homme passant dit avec empathie à la fillette, « C’est là un bien lourd fardeau ». La fillette répondit « Ce n’est pas un fardeau, c’est mon frère ». Tout est dit dans la vision du monde et la demande de mort est souvent un appel à la vie relationnelle, une vie fraternelle et non un fardeau d’être. Le point de vue de l’un comme poids physique et contré par la vision de l’autre comme aide psychique. Pour l’accompagnement de la fin de vie, nous avons à regarder avec les yeux de la vraie fraternité. Tenir bon avec le souffrant pour ajouter du sens à sa vie. Mais voilà, l’économique persiste à se montrer tenace. « Mise à part une prétendue pitié face à la souffrance du malade, l’euthanasie est parfois justifiée par un motif de nature utilitaire, consistant à éviter des dépenses improductives trop lourdes pour la société »[5] Les fardeaux lourds d’une société anxiogène sur l’avenir est prête au désastre planétaire comme le révèlent tous les discours sur la crise du climat, ajoutons les guerres sporadiques et une forme insidieuse d’insécurité nationale et internationale. Toutes ces anxiétés alimentent le débat sur l’euthanasie comme une solution à prendre en compte. La foi nous rappelle notre propre responsabilité à déployer les talents pour travailler au bien commun et être attentif à la maison commune dans une écologie intégrale. « Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme. En attendant, le monde de la consommation exacerbée est en même temps le monde du mauvais traitement de la vie sous toutes ses formes. »[6] La violence de la proposition d’euthanasie doit être également refusée dans son argumentation économique, comme une forme d’égoïsme du pacte social. La vie morale est la consécration de la vie fraternelle dans la vérité de l’amour et la gratuité du don. L’homme n’est pas une équation budgétaire ou une variable d’ajustement dans une pensée économique – de fait repliée sur elle-même.

 

Ajoutons à cela une forme d’hypocrisie dans le fait de voir que cela est discriminant. En effet, si nous sommes tous concernés, il y a bien une hiérarchie sur des échelles variées, suivant le contexte et la situation socio-économique. « Le chef médecin légiste de la province (Ontario – Canada) fait valoir que la pauvreté, la dépendance des patients vis-à-vis des prestations sociales et leur instabilité de résidence expliquent le recours à l’euthanasie pour ce public vulnérable, qui n’est pas en phase terminale78. Alors que l’isolement social concerne 15% des euthanasies en phase terminale, ce pourcentage monte à 39% pour les euthanasies qui ne visent pas des personnes en phase terminale79. »[7] L’euthanasie serait alors une solution pour cacher ces pauvres que l’on ne voudrait point voir. 39 % de personnes demandant l’euthanasie du fait de leur propre situation économique met à mal le bien-fondé d’une loi qui se révèle profondément inique et inhumaine. Et en France, s’il existe de vraies prestations sociales, qui par ailleurs grèvent le budget, la pauvreté reste un réel fléau bien présent, et les demandes d’euthanasie toucheront plus durement ceux qui sont dans le besoin économique ou social, aussi bien que ceux errants d’autres morts sociales.

[1] Le validisme – ou capacitisme – désigne un système de préjugés et de discriminations à l’égard des personnes en situation de handicap. Une société validiste considère les personnes sans handicap (« valides ») comme la norme, le handicap étant perçu comme un manque, et non comme une conséquence d’évènements de la vie ou d’une diversité au sein de l’humanité. Sciences humaines – 7 fevrier 2022 Qu’est-ce que le validisme ?

[2] Gn 2,18

[3] Le point, 8 fevrier 2025, Jérome cordelier « Le Dr Pascale Favre, autrice d’une note de la Fondapol, constate que les pays qui ont légalisé cette pratique ont élargi son champ d’application, provoquant l’explosion des demandes. » (Pascale Favre et Yves-Marie Doublet sont docteur en droit)

[4] P 93 Euthanasie l’envers du décor,  article l’euthanasie pour souffrance psychique sans issue d’An Haekens étudiant dans le passage le psychiatre Boudewijn Chabot

[5] &15 Evanelii Vitae – Jean Paul II

[6] &225 Laudato Si – François

[7] Etude de Pasclae Favre et Yves-marie Doublet Janvier 2025, les nons-dits économiques et sociaux du débat sur la fin de vie – Fondation pour l’innovation politique – fondapol org