Oui, « sa » m’intéresse. – Jéricho

La faute d’orthographe qui implique une confusion entre le « sa » comme adjectif possessif et le « Ca » comme pronom démonstratif (et qui peut se remplacer par cela) est tellement répandue que j’en suis resté dubitatif ? Derrière le possessif qui est devenu si commun dans la langue, quels que soient le contexte, n’y a-t-il pas la problématique d’un personnalisme en recul face à une possession qui en oublie le bien commun pour ‘sa’ satisfaction individuelle ? N’est-ce pas le symbole d’un basculement civilisationnel, en écho d’un mal profond d’une société en perte de sens car en perte de Dieu ?

 

L’individualisme est naufrage de fraternité. L’incapacité à vivre la gratuité dans la relation, pour être possessif sur tout, interroge notre relation à la maison commune, que ce soit dans l’abus de la nature, la distorsion de la relation fraternelle et la violence mimétique induite. La gestion des colères, et les emportements dans les manifestations où tout est propice à la barbarie sociale avec une révolte parfois fort discutable montrent cet esprit de possession ignorant le bien commun. Le « sa » devient le « à moi » de gré ou de force. Alors  le ‘ça’ comme une partie inconsciente des désirs primitifs est devenu le « sa » dans une inconscience possessive jusqu’à la pathologie, en quelque sorte une appropriation désordonnée d’une soif de pouvoir et de possession ainsi que d’une intrusive relation à l’autre ?. Nous pourrions même y voir une dimension spirituelle où le « sa » oublie d’abord le don pour de l’appropriation. Dieu m’a promis, c’est un dû, et je vais l’acquérir à la force des poignets. Mais dans la toute-puissance, surgit la peur face aux murailles de Jéricho[1]. Néanmoins le combat, avec le Seigneur à nos côtés nous donne la victoire. Les possessifs, eux ont en héritage la déchéance et la mort dans un culte du néant.

 

Que se passe-t-il dans un appétit de possession sans maitrise de soi ? Nous entrons dans un culte idolâtrique, pour être comme des dieux. L’orgueil spirituel est justement ce refus de confiance en Dieu pour faire par soi-même. D’ailleurs le combat spirituel est parfois dû à notre envie de faire à la place de Dieu. Comme Abraham attentif à réaliser la promesse de Dieu, celle d’une abondante descendance, se tourne vers sa servante pour avoir un fils. Mais Dieu lui montre qu’Il peut agir quel que soit l’âge ! La démarche de foi demande la confiance, comme un abandon à la divine volonté, mais toujours dans une démarche responsable par l’entretien du dynamisme de l’amour pour nous rendre à chaque instant disponibles à agir selon le dessein de Dieu. Nous pouvons avoir une promesse de Dieu, mais il nous faut laisser le moment opportun se vivre afin de remplir notre mission première d’image de Dieu appelés à la ressemblance. Il ne s’agit donc pas de posséder, mais bien de servir dans l’humilité du cœur, pour une cohérence de la vie intérieure avec les actes que nous posons. Quels sont donc les signes que nous avons à vivre pour entendre le souffle de l’Esprit dans notre histoire ?

 

Nous le savons, devant Jéricho, le Seigneur montre sa puissance en demandant au peuple de la promesse, une confiance en sa parole par un signe engageant ; faire le tour de la ville. Ils doivent lâcher prise pour accueillir le don de Dieu. La foi demande de l’engagement. Elle n’est pas réduite à une pensée cérébrale mais pose des actes. Et les murailles s’écroulent. Hélas ! Combien d’expériences où personnellement nous accueillons la désespérance devant les situations parce que nous comptons sur nos propres forces, au lieu d’être des serviteurs du Verbe fait chair pour laisser la grâce agir. Combien de fois manquons-nous de foi ? L’esprit de possession nous aveugle sur la puissance de Dieu et dans un mouvement d’orgueil nous met en face de nos échecs ! « .À cause de l’orgueil et de l’égoïsme, l’homme découvre en lui des germes d’asocialité, de fermeture individualiste et d’humiliation de l’autre.[2] » La soif de possession nous fait oublier le partage et la relation, ce qui est vrai pour les relations humaines l’est également vis-à-vis de Dieu, où nous nous prenons parfois comme des dieux, où nous voulons faire à la place de Dieu. Un bon paradoxe d’une situation de pouvoir et de force arrogante,  pour finalement se reconnaitre complètement faible.

 

Les pasteurs évangéliques, notamment en Afrique noire ou en Amérique du Sud sont dans un pouvoir de charisme qui s’apparente souvent à du charlatanisme. L’ignorance crasse de certains sur des articles de foi pourtant établis dans la communion œcuménique, les marginalise dans des sectes, quand bien même sont-ils populaires. Les suivre devient alors dangereux voire diabolique, même s’ils ont un fort impact de séduction, surtout si vous êtes entravés dans la séduction. De plus, notons les assemblées menées dans l’hystérie démonstrative d’une volonté d’emprise et les fruits de désordre que cela induit. Tout cela est couronné par un rapport à l’argent dans une vision de l’évangile de la prospérité, et la suffisance d’eux-mêmes, avec presque toujours des contradictions flagrantes. Nous ne parlerons pas des formes de gourou intervenant dans la liberté des consciences, ni des scandales d’une vie fortement débridée. Les fidèles deviennent des esclaves, adulant une idole au lieu de recentrer leur vie sur le Christ. Certes, Dieu agit, toutefois le discernement devient prudent lorsque nous observons le désordre d’une vie. Il n’empêche pas la grâce de passer, mais cela ne dit rien de la sainteté de la personne, et la vertu de prudence doit éclairer nos décisions dans un ensemble qui mène au Christ. La puissance de Dieu se manifeste pleinement dans l’obéissance de la foi. L’attrait possessif de « son » pasteur sans discernement est peccamineux. Les alertes des frères et des sœurs doivent trouver un écho dans l’intelligence de la foi pour trouver les points d’attention à soulever et vérifier la conformité à la Parole de Dieu. La puissance de Dieu se vit dans la raison, et trouve son rayonnement dans la prière et la communion. La prière m’ouvre t-elle à un espace de liberté ? Suis-je vraiment dans la joie de Dieu ? La rencontre de Dieu me fait-elle grandir ? Le combat spirituel n’est pas une fin en soi, mais le désert nécessaire pour franchir la terre promise en fils et non en esclave. Un vent de liberté souffle lorsque l’Esprit Saint entre dans notre vie, pour nous faire gouter à la vraie joie.

 

Le problème du combat spirituel est de laisser Dieu agir, et savoir passer sur l’autre rive en toute confiance. Il y a donc un vrai danger à s’égarer dans une forme de possession qui nous sort de nous-mêmes. « Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le bien ne palpite plus. »[3] En effet, l’amour irradie nos cœurs, mais l’individualisme le dessèche et le vide. L’appel à l’euthanasie et au suicide dit assisté n’entre-t-il pas dans une telle démarche ? Comment répondre au vide pour ceux qui ont oublié Dieu, si ce n’est par le suicide et une culture de mort ? . Or nous tous, baptisés, et confirmés dans l’Esprit Saint, nous sommes pour la civilisation de l’amour en rappelant la beauté de toute vie, et l’unité de toutes nos actions vers un seul but, être témoins du Christ. Point d’idéologie, mais une écoute au souffle de Dieu pour nous laisser guider avec confiance. L’attention aux frères, et notamment aux plus pauvres, c’est-à-dire aux marginalisés, et ce n’est pas qu’une question d’argent, nous remémore la traversée du désert comme une contemplation de l’action de Dieu tout au long du chemin, qui agit et nous fortifie. Faire mémoire de l’action de Dieu dans notre histoire nous oriente à saisir une unité humaine de l’histoire, comme une construction de l’ensemble où chacun a une place. Ce qui fait sens, c’est Dieu et Lui seul ! A nous de ne pas nous laisser accaparer par de multiples occupations, mais bien de nous attacher à la réalité du moment pour aller à l’essentiel. La hiérarchie des valeurs passe alors par un discernement contextuel pour saisir ce qui importe vraiment au temps précis. La prière ne supplante pas l’action, et l’action ne dispense pas de la prière. Laisser Dieu agir, avec confiance en sa Parole nous fait remémorer son action dans notre histoire, et l’héritage des saints comme modèle de foi.

 

Nous voici appelés à témoigner de notre foi, dans la confiance en Dieu et parallèlement une disponibilité à l’Esprit Saint pour agir au moment opportun. Certes il y a des demandes de responsabilité qui peuvent se transformer en démission de la foi. Cependant il nous faut faire confiance à Dieu et demander le secours de sa grâce. Restons des serviteurs de la Parole et non des possesseurs de la grâce, et veillons en artisans de paix à avoir toujours la plus juste relation avec nos frères et toute la création. Sans cesse il nous faut être dans une conversion intérieure pour vraiment entrer dans l’intelligence de la foi et s’ouvrir pleinement au souffle de l’Esprit Saint. Alors nous pourrons comprendre que l’humilité est chemin de sainteté pour être comme des serviteurs à disposition du maitre afin d’écouter la voix du Seigneur et le laisser agir au moment opportun. « Sois fort et prends courage ; espère le Seigneur. »[4]

[1] Josué 6

[2] &150 CDSE citant Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 25: AAS 58 (1966) 1045-1046.

[3] &2 Evangelii gaudium – François

[4] Ps 26,14