Dans une étude de Jean-Marie GUEULLETTE sur la nature de la spiritualité actuelle, on comprend que toutes les écoles ésotériques qui se réclament d’une pseudo tradition orientale, sont en fait un montage de traditions apportées aux mœurs du continent américain et n’ont rien de millénaire ou d’exotique. C’est juste une recherche d’affranchissement des structures, et, au détour d’une réflexion, l’auteur nous indique que « les américains chrétiens ne semblent pas intéressés par la vie éternelle, mais
beaucoup plus par la quête du bien-être matériel et personnel » 1 En lisant cette réflexion sur le tohu-bohu du marché spirituel, j’ai bien compris que nous pouvions nous-même être tentés dans nos communautés catholiques, et nos groupes de prière, de ne pas mettre la promesse de la grande espérance du Salut au centre de nos actions. Or, la foi se vit dans la confiance en la promesse du Royaume, l’amour est configuré à l’avènement d’un monde meilleur où nous serons avec Dieu pour l’éternité, et, dans le service de la charité auprès de nos frères, nous vivons par anticipation le règne de Dieu. Notre première conversion devrait donc être sans doute de nous remettre sur la grande espérance du Salut.

La vie éternelle s’obtient par la conversion des cœurs et la volonté d’avancer en confiance à l’écoute de la Parole de Dieu. Le chemin de carême n’est pas une fin en soi, mais un changement à vivre pour nous rendre aptes à accueillir Pâques. Or, nous pouvons observer autour de nous des refus d’accueillir Dieu et sa Parole d’alliance et vouloir même aller dans des chemins d’illusions pour finalement asseoir une tyrannie : « Parmi les raisons de refuser un Dieu personnel, revient souvent le refus de l’imagerie masculine de Dieu, toujours associée à des idées de pouvoir absolu et de jugement et donc à toutes les dérives de l’autorité et de l’abus. Le remplacer par une image féminine de Dieu permet de mettre en valeur son amour inconditionnel, sans toujours mesurer qu’une telle approche n’est pas exempte de dérives tout aussi dangereuses, du coté de l’emprise et de la perte de liberté du sujet. S’en rapproche le refus d’un dieu qui intervient

1 P. 195 La spiritualité est américaine – Jean Marie Gueullette Cerf 2021

dans le monde ou dans nos vies, ou qui juge nos actions, ce qui est considéré comme une représentation immature. Être sorti de ces représentations est vécue par beaucoup comme une libération » 2 La tentative de refuser la paternité de Dieu, ainsi que l’invitation à l’altérité comme action de liberté à accomplir, nous enseigne à vivre autrement les choses. Le problème d’autorité, souvent lié à un orgueil de plus en plus démesuré dans la recherche individualiste, demande dans la marche vers Pâques une remise en cause personnelle, et la volonté de communion fraternelle pour rayonner des réalités du Ciel par grâce de l’Esprit. Mais la tentation de refuser que Dieu puisse intervenir dans notre vie, sous prétexte de liberté mal comprise, ou de refuser le « dieu magique », n’aide pas à une compréhension juste de l’action de l’Esprit Saint, comme d’autre, dans une forme de fondamentalisme de la grâce attendent tout de Dieu et ne prennent pas leurs responsabilités chacun selon sa propre force.. L’immaturité est alors le mot par excellence pour signifier sa propre incapacité de réguler la situation, et de trouver les bons mots dans un juste rapport à Dieu et aux frères. Mais avoir un Dieu à sa botte, dans une instrumentalisation outrancière de la Parole, est aussi une forme d’emprisonnement et de rigidité idéologique. En fait la compréhension des Écritures, à défaut d’être originale amène à sortir des carcans despotiques (certes modernes et très contextualisés mais mortifères) pour retrouver une liberté d’être et d’agir, promis dans la vie de l’Esprit.

Pour cheminer vers un carême fructueux, peut-être pourrions-nous reprendre la notion d’effort chrétien comme celle d’une prise de conscience de ce que nous avons à transformer dans notre vie pour continuer d’être disciples du Christ. Il nous faudrait reprendre les points de réconciliation 3 .

1 Avoir le sens du péché, et prendre conscience de notre faute, cela demande de prier l’Esprit Saint pour qu’Il nous éclaire, et nous fasse voir ce qui est tordu en nous.

2 Vivre la tentation comme une épreuve de purification, pour nous faire grandir dans la fidélité au Seigneur en toute occasion, dans l’humilité et la vertu de prudence.
3 Vivre le jeûne, c’est-à-dire s’abstenir d’aliment par esprit de pénitence, et d’union au Christ crucifié, et dans un esprit de solidarité avec les plus démunis.

2 P. 155 op. cit.
3 &21 Reconciliatio Penitentiae – Jean Paul II

4 Être vigilant à vivre l’aumône : l’argent épargné par notre pénitence ne doit pas être dépensé pour autre chose qu’aider, c’est-à-dire être au service de la charité.
5 Retrouver cette communion avec Dieu et avec nos frères en toute circonstance, et travailler ce lien de réconciliation pour vivre l’amour jusqu’au bout.
6 Revisiter « les quatre réconciliations qui réparent les quatre ruptures fondamentales: réconciliation de l’homme avec Dieu, avec lui-même, avec ses frères, avec toute la création. »
7 Méditer finalement sur « les quatre fins dernières de l’homme » :
la mort, le jugement (particulier et universel), l’enfer et le paradis »

Chaque point est un lieu d’évangélisation pour nous, et d’écoute à ce que nous avons à mobiliser pour nous rendre disponibles au souffle de l’Esprit. L’appel du désert est justement la méditation de la Parole, et, dans la prière, une plus grande disponibilité à l’œuvre de Dieu dans notre vie. Reste à chacun de se servir des points de vigilances énoncés pour entrer dans l’intelligence de la foi et faire la vérité dans sa vie. Alors nous pourrons faire nôtre la prière du psalmiste dans ce chemin de conversion  : « Rends- moi la joie d’être sauvé ».

Père Gregoire BELLUT -Curé – Doyen