Euthanasie, naufrage républicain pour orphelin spirituel
La loi sur l’euthanasie et le suicide assisté, sobrement appelée aide à mourir, serait selon le quotidien Le Monde « la réforme sociétale la plus importante depuis le mariage pour tous »[1] Que dire de la référence pour amorcer une impasse anthropologique ?A défaut d’en voir une évolution moderne, il nous faut voir un barbarisme sauvage dans un refus d’accompagnement et une optique utilitariste saupoudrée d’injonction sociétale, « cachez cette souffrance que je ne saurais voir »[2]. Une hypocrisie d’une régression appelée avancée sociétale, optant pour un changement anthropologique majeur, et une brisure d’un interdit fondateur qui est le meurtre[3]. La loi est-elle encore républicaine ? Elle dénie la fraternité dans un refus d’accompagnement des personnes. Elle est un manque de liberté dans le délit d’entrave, mais aussi dans une possibilité d’instrumentalisation des positions. Enfin elle est un refus d’égalité dans l’accompagnement, les plus riches pouvant profiter de soins d’accompagnement alors que pour les autres l’euthanasie sera l’excellente porte de sortie ? Nous y voyons une escroquerie sociétale dans un rapport de force trafiqué. L’égalité dépend du portefeuille. De plus, résonne l’adage « La vie n’a pas de prix, mais elle a un coût. » A coup sûr, il y a bien une indignité à proposer la mort comme porte de sortie à l’accompagnement de la vie ! Mais la loi votée par les députés va à l’encontre des commandements de Dieu, et notamment du sixième « Tu ne tueras pas »[4] obligeant à la résistance et à une prise de conscience de nos responsabilités prophétiques pour annoncer la grande espérance du salut. La vérité de l’amour est relation féconde à l’autre, et certainement pas un effacement par la mort et l’appel au néant.
Une approche spirituelle
Ne nous y trompons pas, il y a bien une dimension spirituelle dans la question de l’euthanasie, comme du suicide assisté, regroupée sous la fallacieuse expression Aide ‘active’ à mourir. Toutes les religions monothéistes et même le bouddhisme sont contre une telle iniquité. Nous, judéo-chrétiens, nous réaffirmons que l’homme est créé à l’image de Dieu. Et nous sommes appelés à la vie éternelle, dans une disposition au don de Dieu et non dans une volonté de toute puissance afin de tout maitriser. L’orgueil technologique entraine un refus de la vulnérabilité et une vision utilitariste de la vie, avec une évaluation quantitative de la dignité ou pas de la personne, ce qui est le propre des tyrannies, et dans cette appréciation subjective de l’être humain, une justification abjecte de l’esclavage et de toute forme de domination sur les plus faibles. Certes, d’autres formes de religion ésotérique comme la franc-maçonnerie[5] sont assurément dans d’autres considérations, notamment à cause d’un rapport de fraternité tronqué par l’initiation et une hiérarchie de l’inégalité et de l’arbitraire ouvrant d’ailleurs à toutes les absurdités possibles.
Vraiment digne ?
Le principe de la dignité, discutablement invoqué pour ceux qui nous assomment de la liberté de choix à mourir et qui paradoxalement sont justement les promoteurs d’une tyrannie dans le délit d’entrave et le refus d’être en désaccord, interroge. La loi votée en est un exemple. L’orientation malsaine de la culture avec les films et les documentaires allant dans un même sens, montre une information tronquée, partiale et manipulatoire. De plus, l’équivalence des positionnements, pour ou contre, mettent à mal une prise de conscience respectueuse des choix de chacun dans un pacte social cohérent et d’une réflexion ancrée dans la raison et l’expérience d’une recherche de bien commun. Comme le dit le Saint Pape, qui a connu deux dictatures, le nazisme et le communisme : « Tout semble se passer dans le plus ferme respect de la légalité, au moins lorsque les lois qui permettent l’avortement ou l’euthanasie sont votées selon les règles prétendument démocratiques. En réalité, nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique, qui n’est tel que s’il reconnaît et protège la dignité de toute personne humaine, est trahi dans ses fondements mêmes: Comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu’on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes? »[6] Rien ne peut justifier une demande de mort. Cela entraine une vision désespérante des situations et enclenche souvent un refus de fraternité dans un renfermement sur soi. Or la réflexion du saint Pape est une critique des faux droits « nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique » et un refus affirmé d’y adhérer. Ce droit est une trahison de vie et notamment des plus petits. De fait, c’est un appel à prendre conscience de la fracture instaurée dans la négation de toute vulnérabilité. Certes, il y a bien un fondement religieux pour nous, mais il y a d’abord un débat sur la raison et la capacité à vivre ensemble un chemin d’humanité où chacun est à sa place et est accompagné jusqu’au bout, et non abandonné à ses propres affres. L’avertissement du saint Pape illumine avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui le débat : « Revendiquer le droit à l’avortement, à l’infanticide, à l’euthanasie, et le reconnaître légalement, cela revient à attribuer à la liberté humaine un sens pervers et injuste, celui d’un pouvoir absolu sur les autres et contre les autres. Mais c’est la mort de la vraie liberté »[7] La perversion d’une telle pensée trouve sa pointe dans l’impensée économique et la volonté de faire des économies sur la vie des citoyens d’une part, et le cynisme d’avoir un corps correspondant à ses rêves et de refuser toute forme de vulnérabilité d’autre part. La dignité n’est pas dépendante du contexte de vie, mais bien de la nature même de la personne.
Les vulnérables « un tas de néant »[8]
Nous avons à développer une vigilance dans l’accueil des plus vulnérables, notamment dans la maladie et l’isolement social, vraies sources de pauvreté. Comme le rappelle le pape Léon XIV, « le marché est le lieu des affaires, où malheureusement s’achète et se vend autant l’affection que la dignité, en essayant d’en tirer profit. « Et quand on ne se sent pas valorisé, reconnu, on risque même de se vendre au premier venu. »[9] En effet, nous avons à prendre garde aux sujets de fin de vie et à ne pas tout voir par le prisme de la douleur pour justifier une position mettant à mal la fraternité. La relation ne s’achète pas dans une forme d’utilitarisme des situations, mais demande au contraire de témoigner de la gratuité de l’amour comme don de Dieu pour chacun et partage solidaire d’une même expérience d’enfant de Dieu aimé par le Père, sauvé par le Fils, et vivant du don de l’Esprit dans la joie de la relation. La marche d’espérance de l’année jubilaire invite à reconnaitre le frère en toute situation pour faire un bout de chemin avec lui et développer un accompagnement ajusté à la réalité du moment, à travers une écoute active pour continuer d’être un frère en humanité pour une recherche du meilleur bien. Le sens de son existence se vit au cœur de la Parole de Dieu et dans l’exercice de l’amour pour témoigner de cette grande espérance du salut. Dieu vient à la rencontre de chacun afin de valoriser chaque histoire à travers un travail d’accompagnement et de bienveillance. Dans chaque situation, « il y a toujours la possibilité de trouver un sens, parce que Dieu aime notre vie »[10] et que nous ne sommes pas propriétaires de nos vies, mais dépositaires, avec la responsabilité pour chacun de porter du fruit et de rendre compte du don de Dieu en serviteur fiable des charismes partagés. Retrouver ce qui est juste pour nous et pour nos frères demande un discernement prudentiel pour ne pas entrer ni dans un relativisme empreint de compromission ni dans une rigidité excessive tuant la relation. L’appel du pape doit nous interroger : « Notre monde peine à trouver une valeur à la vie humaine, même en sa dernière heure : que l’Esprit du Seigneur éclaire nos intelligences, pour que nous sachions défendre la dignité intrinsèque de toute personne humaine. »[11] La dignité de la personne est fondée sur ce qu’elle est et non sur ce qu’elle fait. La valeur de la vie est donc liée à la dignité de la personne d’accueillir le don pour donner du sens au jour nouveau et retrouver les liens nécessaires à l’expression d’un dialogue où la fraternité s’exprime le plus intensément possible.
L’accueil de la vie demande au disciple du Christ une vigilance accrue, comme le rappellent les pères conciliaires : « Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine ; … tout ce qui est offense à la dignité de l’homme ; … les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. »[12] Les sujets d’ailleurs sur la mort de l’homme ne sont pas séparés ; ce qui est vrai pour le début de la vie avec l’avortement et l’eugénisme qui s’ensuit a aussi des répercussions sur la fin de vie. Le rapport au travail et la relation sociale induisent toute la société dans une démarche cynique d’utilitarisme à outrance et la montée des burn out et des situations familiales de plus en plus complexe, comme les troubles de la santé mentale peuvent avoir un lien. La culture de mort étant la recherche d’une vie calculée selon les besoins économiques et le rapport de production. C’est une forme cynique de comprendre les rapports humains, et assez désespérante. Les maux de notre société actuelle y puisent leurs racines.
[1] Le Monde 28 mai 2025
[2] // Fourberie de Scapin – Molière, acte III scène 2
[3] Ce qui fonde toute société est l’interdit de l’inceste et du meurtre cf Levi Strauss, on y ajoute parfois le cannibalisme et la violence mimétique
[4] Ex 20
[5] NB la franc-maçonnerie est reçue par l’Etat avec les autres religions dans un même groupe d’échange. Le discours du Président Macron sur la mise en place de l’euthanasie en un tel lieu est éloquent.
[6] &19 Evangelii Vitae – Jean Paul II
[7] &20 Evangelii Vitae – Jean Paul II
[8] J. P Sartre
[9] Catéchèse du 4 juin La vie de Jésus, les paraboles 8 les ouvriers de la vigne Pape Léon XIV
[10] ibid
[11] ibid
[12] 27&3 Gaudium et Spes – Vatican II

