« A ceci, tous reconnaitront que vous êtes mes disciples Si vous avez de l’amour les uns pour les autres » .

Le brave Nicolas a connu quelques difficultés dans son identité profonde, et en a été blessé. Rajouter à cela des comportements inappropriés de certains spirituels et le voici en errance allant d’une Eglise à une autre dans ce vrai désir de demeurer en Dieu. Intellectuellement bien charpenté, il apprend une langue et s’investit dans la culture du pays qui entre en guerre, et le voici tout feu tout flamme dans un patriotisme assez désarmant. Tout chez lui est engagement jusqu’au bout avec une forme d’intransigeance radicale qui porte en elle-même la rupture.  Dix ans après, le voici toujours désabusé par cette nouvelle communauté spirituelle et claque une fois de plus la porte. Mais la foi communautaire n’est-elle pas d’abord un regard vers le Christ ? N’est-ce pas Lui qui nous conduit malgré les imperfections humaines et les vulnérabilités des uns et des autres ? Comment faire Eglise en refusant la dimension fraternelle dans l’épaisseur de la pâte humaine ? L’itinéraire de Nicolas n’est pas un cas isolé, mais reflète l’errance spirituelle suite à des difficultés réelles de vie communautaire et l’exigence d’une radicalité évangélique.

 

Le monde parfait est idolâtrique dans le contrôle de toutes les attentes, et tyrannique dans l’expression de la relation. L’Eglise est d’abord le visage du Christ qu’il nous faut sans cesse faire grandir par la sainteté de nos vies. Saint Irénée de Lyon « a appris à mieux penser, portant toujours plus profondément son attention sur Jésus. Il est devenu un chantre de sa personne, même de sa chair. Il a reconnu, en effet, qu’en Lui, ce qui nous semble opposé se recompose en unité. Jésus n’est pas un mur qui sépare, mais une porte qui nous unit. Il faut rester en lui et distinguer la réalité des idéologies. »[i] La foi est donc une relation à l’autre dans l’amour de Dieu qui demande de prendre en compte toutes les faiblesses pour progresser vers le meilleur bien, et non s’enfermer dans le jugement d’une part, et le repli sur soi d’autre part. On peut légitimement s’interroger sur des incohérences des chrétiens face à la foi, comme prier à l’Eglise et prôner l’amour de Dieu, et une fois la messe terminée critiquer les frères avec délectation. Sans parler de ceux qui se disent chrétiens et vivent en païens. Ainsi,  faire la vérité dans notre vie demande une véritable attention de cohérence dans nos choix et d’unification intérieure pour laisser la grâce de l’Esprit Saint agir afin que nous nous laissions modeler par la volonté de Dieu et que nous remplissions notre vocation baptismale de fils de lumière.

 

Une perfection de la relation n’existe pas dans un monde entaché par le péché originel, mais nous avons en Eglise à témoigner de la présence de Dieu dans l’amour que nous aurons les uns pour les autres. La recherche de communion entre nous est d’abord l’expression de la charité pour répondre en écho aux exigences de l’Evangile. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux »[ii] Cela passe par la chose publique. Chrétiens au cœur de la cité nous avons à nous engager tant au niveau associatif que politique afin d’œuvrer à la construction de la civilisation de l’amour, et refuser toute forme d’idéologie pour rencontrer le frère et avec lui bâtir un monde nouveau. C’est l’appel qu’adresse le Pape Léon XIV aux hommes politiques du Val de marne.  « Vous retournerez à vos engagements quotidiens fortifiés dans l’espérance, mieux affermis pour œuvrer à la construction d’un monde plus juste, plus humain, plus fraternel, qui ne peut être rien d’autre qu’un monde davantage imprégné de l’Évangile.  »[iii] Il ne s’agit donc pas de se figer à chaque écueil, ou de retirer son épingle du jeu, mais d’avancer avec confiance en présence du Seigneur.

 

Nous aurons parfois à poser un acte de charité qui pourra être perçu comme un acte politique, mais qui est d’abord un choix prophétique dans l’annonce de l’Evangile. La communauté ecclésiale doit rendre compte au monde de la réception de l’Evangile. Et nul membre n’en est dispensé. Certes, la charité n’a pas de couleur politique, mais elle est bien une composante de notre foi chrétienne et demande la vérité de notre engagement. Alors l’agir moral devient un acte politique. Néanmoins le bon samaritain aide le souffrant, c’est d’abord un acte d’humanité et de fidélité à l’amour de Dieu pour tout homme quelle que soit sa foi. Nous sommes amenés à faire quelques entorses aux règlements pour mettre l’amour en premier, et le radicalisme intransigeant n’a jamais aidé au dialogue ni à la découverte d’une vérité de la relation avec Dieu et nos frères. Il ne s’agit pas tant de mettre de l’eau dans son vin, que d’accueillir le principe de réalité des uns et des autres et d’une recherche de communion qui demande certes une vraie conversion, mais demande un accompagnement bienveillant pour aller jusqu’au bout de la fraternité. « ¨portez les fardeaux les uns des autres »[iv] La communion est une relation fraternelle à rendre féconde. Tout est là. La relation doit permettre la fécondité dans la relation à Dieu et à nos frères dans un même amour. La pâte humaine est le signe tangible de l’amour à vivre dans toutes les réalités.

 

Néanmoins la charité est ancrée dans la grande espérance du salut. Faire Eglise demande beaucoup d’amour, mais aussi d’avoir confiance en Dieu et de puiser dans la grande espérance du salut, les raisons d’aimer davantage. D’ailleurs, la plus belle beauté de notre foi n’est-elle pas le Christ Rédempteur, Celui qui nous a sauvés par la mort sur la croix et la victoire de la résurrection ? Assurément la splendeur de l’amour dans la vérité du don que nous offre l’eucharistie nous plonge dans la richesse du salut. Le Christ mort et ressuscité révèle l’amour de Dieu dans la réalité de notre quotidien pour transfigurer notre vie dans la grâce de sa présence. Tout prend sens parce que le Christ nous a sauvés. L’Eglise c’est le corps du Christ, et nous rappelle qu’Il est au milieu de nous. Dans la Parole méditée, il réchauffe notre cœur et nous rend pleinement témoins de sa présence dans le monde de ce temps. Par l’Esprit Saint, il nous fait habiter la grâce du salut. En recevant la vie de Dieu et en communiant à son corps et à son sang Dieu nous vivifie entièrement. La participation à l’eucharistie « Source et sommet de toute la vie chrétienne »[v] nous recentre sur le Christ et Lui seul. Dans la vie de foi nous avons à nous rappeler sans cesse que c’est Lui qui est notre Seigneur, et que c’est vers Lui que nous devons sans cesse nous tourner, au cœur même de notre communauté. Nous n’avons pas à être des gyrovagues[vi] des communautés paroissiales ou ecclésiales. Au cœur de nos communautés nous avons à témoigner de l’amour de Dieu, et à conformer notre vie à l’Evangile dans une pratique de la conversion et de la prière.

 

Ensemble, peuple de Baptisés nous avons à annoncer la joie de la Bonne Nouvelle pour tout homme, et c’est dans la communion que nous pourrons le faire avec plus de force. Ne regardons pas nos faiblesses, mais laissons-nous embraser par l’Esprit Saint pour avancer avec assurance dans la foi et construire ensemble cette civilisation de l’amour. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis »[vii] La reconnaissance de notre fraternité vient d’un même Père qui est Dieu et répond à l’exigence du Christ d’aimer jusqu’au bout non dans l’émotion du moment mais la grâce de l’accueil de sa présence par le souffle de l’Esprit Saint. « L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière… sa propre nature et sa mission universelle. »[viii] Le brave Nicolas aurait dû mieux comprendre cette union intime avec Dieu dans la prière et le service de la charité, tout en faisant la vérité en lui-même et autour de lui. C’est un appel baptismal pour chacun d’entre nous. Nous pouvons être tiraillés par « les événements de ces jours-ci » et comment nous pouvons être crucifiés par des aspects de la vie communautaire peu reluisants. Mais il nous faut aussi rechercher comment vivre la communion et à travers l’eucharistie vivre le sacrement de la charité avec audace dans l’accueil de la présence du Seigneur dans la pauvreté de nos fragilités humaines, et de celles de nos frères. Etre prophétique, c’est peut être aussi réveiller le message de l’Evangile, toujours dans l’humilité mais avec audace et  persévérance,. L’appel à la conversion est personnel et communautaire. Rappelons-le avec force « L’Esprit habite dans l’Église et dans le cœur des fidèles comme dans un temple, en eux il prie et atteste leur condition de fils de Dieu par adoption »[ix] La joie de Dieu se vit dans la communion fraternelle et notre capacité d’entrer en relation, c’est-à-dire de participer ensemble, avec la grâce première de Dieu à l’édification du royaume déjà là lorsque la charité est présente.

 

Vivre en Eglise est un appel pour chacun à rechercher la communion et prendre sa place pour accueillir la vie de Dieu. Après tout, la grande espérance du salut ouvre les portes du ciel pour entrer dans la joie du maitre et glorifier Dieu pour tous ses bienfaits, et Ils sont nombreux. Toute notre histoire devient alors un langage des signes de Dieu dans notre vie, et un itinéraire de connaissance progressive pour grandir en son amour et trouver une foi adulte et responsable afin de témoigner de notre espérance qui nous anime. C’est parfois un chemin de croix, mais toujours orienté vers la lumière de la résurrection. « Plus l’âme monte haut vers Dieu, plus elle descend profondément en elle ; l’union se réalise au cœur de l’âme, au plus profond d’elle-même »[x] Soyons conscients de notre vocation baptismale et construisons l’unité entre nous au pied de la croix pour rayonner en disciples du Christ de la promesse du salut.

[i] Espérer c’est relier, Saint Irénée de Lyon – Léon XIV 14 juin 2025

[ii] Mt 18,20

[iii] Discours à une délégation d’élus – Diocèse de Créteil Jeudi 28 aout

[iv] Ga 6,2

[v] §11 Lumen Gentium – Vatican II

[vi] Gyrovagues, terme employé par St Benoit pour fustiger les moines passant d’Abbaye en Abbaye. L’importance de l’enracinement est au cœur de la pratique bénédictine

[vii] Jn 15,16

[viii] §1 Lumen Gentium – op cité

[ix] §4 Lumen Gentium – op cité

[x] P 112 La puissance de la croix Edith Stein