« Ta main me conduit » Ps 138

La question du hasard semble être étrangère à la foi. Encore faut-il se mettre d’accord sur la définition même du mot. Face au hasard s’entrecroisent pour le biologiste la nécessité[1], comme l’élection politique d’ailleurs opposera le hasard du vote[2] au choix arbitraire afin d’éviter toute autre forme d’ingérence, mais donnant à la nomination un caractère de destin.  Imprégné de cette culture, la première église n’a-t-elle pas fait un choix de tirage au sort pour choisir l’apôtre Matthias[3] ? De plus,  les philosophes ne s’y sont pas trompés en opposant hasard et fatum[4] – le destin. Dans la foi nous sommes interrogés sur la notion de hasard et de volonté de Dieu, comme choix manichéen. C’est l’un ou l’autre. Ici se pose donc la question de l’absurdité du mal et de la réalité de la souffrance à travers le dessein de Dieu voire de sa responsabilité. Mais également du dessein de Dieu et du sens dans ce que nous vivons pour l’interpréter au mieux afin que nous restions à l’écoute de la vie. Sans parler d’un aspect magique d’une vie télécommandée par Dieu Le sujet est trop sérieux pour que l’on s’en désintéresse.

 

Si nous reprenons la définition du hasard entre son étymologie qui est liée à la chance, nous y voyons une dimension de rationalisation de l’expérience vécue, et le fatum y fait résonner non sans fatalité le sens.  –  Ceci étant dit, il y a bien une volonté de trouver une raison à un vécu. Nous gagnons au loto par hasard, comme nous pouvons connaitre des accidents en se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment. Même si les jeux de hasard, dans des très faibles probabilités nous rappellent aussi une autre dimension de l’arbitraire. Pour gagner au loto je dois jouer, et j’ai alors une probabilité, certes négligeable, mais réelle de gagner. Peut-on alors parler de hasard dans l’obtention du gain[5] ? Certes il existe bien une chance dans la probabilité, néanmoins croire que Dieu soit absent des circonstances de gain ou d’appauvrissement pour les joueurs pathologiques reste naïf. Ne pourrait-on pas d’ailleurs définir le hasard comme l’involontaire de la situation dans la responsabilité de nos choix ? Ainsi le hasard pourrait être une forme de croyance de l’impondérable sans cause[6] réelle et sérieuse.

 

Pour aller plus loin, la question du hasard comme limite de notre connaissance, peut être entrevue comme une solution de principe posée par le scientisme. Si nous ne comprenons pas aujourd’hui, demain la science nous le dira. Le hasard n’existe pas, mais c’est le fruit d’une ignorance. Même si l’évolution déclare que certaines choses arrivent par hasard et d’autres adviennent pour maintenir le nécessaire équilibre de vie. Alors on pourrait presque poser la question de la cause lorsqu’on voit l’effet. C’est le principe même de la maladie.  Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? »[7] Rien ne peut arriver par hasard et face au mal, il nous faut forcement une explication. Or Jésus renvoie au mystère : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »[8] Nous ne comprenons pas toujours ce qui se passe, et nous n’avons pas toujours les explications, mais nous faisons confiance à Dieu et persévérons sur le chemin de la foi pour contribuer à l’œuvre du salut. L’histoire se lit dans le temps et l’espace de la rencontre demande une perspective plus large pour une juste compréhension. La manifestation de Dieu se vivra dans un contexte que nous ne comprenons peut être pas immédiatement mais témoignera de la grâce de sa présence. Ainsi, toute lecture de notre histoire doit se voir dans sa globalité pour en trouver le sens. En l’occurrence ici par sa guérison signifiant ainsi la force du Christ et soulignant sa vocation messianique.

 

Quel est le salut promis ? Il est la communion avec Dieu pour toujours dans la civilisation de l’amour éternel. Or l’absurdité du mal dans la réalité de l’homme semble montrer une impuissance de Dieu. C’est d’ailleurs le reproche d’Albert Camus dans son livre « La peste ». En résumant le propos,  il fait dire à un de ses personnages, je ne croirai jamais en Dieu qui fait mourir les petits enfants innocents. D’ailleurs dans le prolongement mystique, certains disent ‘c’est la volonté de Dieu et il faut porter sa croix par configuration à la passion’, une injonction extérieure qui devrait s’imposer à nous. Ce n’est pas juste non plus et cela peut être un motif de rejet de la foi. Je ne parle même pas des visions d’un Dieu punisseurs, ou si tel événement nous arrive c’est que « le bon Dieu t’a puni ». Comme si Dieu se vengeait selon les acceptions humaines… La vision d’une forme d’anthropomorphisme[9] de Dieu ou la théologie est affaire d’émotions et de sentiments, comme à l’inverse une absence de Dieu dans toutes les causes de notre quotidien, se reposant après avoir créé l’horloge[10] et attendant la fin du monde pour se manifester, sont des interprétations erronées. L’enjeu est d’abord une relecture personnelle de son histoire à la lumière des Ecritures. Continuons donc de marcher avec le Christ vers Emmaüs afin de retrouver son cœur tout brulant malgré l’épreuve ! En effet, il faudrait revenir à la notion de « Toute puissance » de Dieu[11] que le grec nomme «  Celui qui tient notre existence entre ses mains ».

 

Claire Ly[12] lorsqu’elle est déportée dans des camps de rééducation du Cambodge, autre appellation d’un camp d’extermination créé par les communistes, a vécu l’absurdité du mal et des conséquences dans sa vie personnelle. Elle fait face à la violence sauvage. Devant l’improbable des situations où on lui opposait dans la tradition bouddhiste le karma comme une fatalité de la situation elle exprime une incompréhension. Elle refuse radicalement l’explication comme possibilité. Le Christianisme lui apporte une nouvelle lumière. Là elle comprend que ce n’est ni le hasard, ni le destin, mais que Dieu est à ses côtés dans cette mystérieuse histoire pour l’amener à vivre le bon combat et connaitre dans la résurrection du Christ la vraie source d’espérance. Le hasard de l’histoire n’a pas sa place dans l’expérience personnelle intime ni une compréhension immédiate. Job en fait l’expérience face au mal, mais il comprend que grâce à la fidélité du Seigneur toujours à ses côtés tous les possibles sont ouverts. Elle doit se battre pour la vie et entrer dans l’espérance.

 

Il faut aussi entendre la réflexion des maitres de l’absurde[13] sur la liberté de nos actes et la projection de notre vie. Freud dévoile qu’il n’y a pas de hasard, mais une réponse à désir ordonné par la sexualité. D’ailleurs les psychanalystes aiment bien dire qu’il n’y a pas d’acte manqué, mais que des actes réussis…. Marx nous dit que la destinée des hommes est liée à sa catégorie sociale, et donc qu’il doit s’affranchir par la violence de la lutte des classes… Nietzsche nous rappelle à voir le surhomme comme dominant le reste, dans une vision de toute puissance idolâtrique Il entraine à l’orgueil pour maitriser son temps et refuser l’impondérable[14]. Evidemment dans la foi cela va à l’encontre des Ecritures et Saint Jean souligne déjà les travers par les trois concupiscences du regard de la chair et de l’orgueil l’impasse du péché. Le Saint Pape[15] a d’ailleurs repris dans la Théologie du corps le parallélisme entre  les trois concupiscences et les maitres du soupçon. En prolongeant notre réflexion, que ce soit Nietzsche dans une destinée marquée par la puissance du surhomme », ou Marx par la détermination que nous voyons dans la classe sociale, qui d’ailleurs a été soulevée par certains sociologues, ou Freud dans la détermination par notre être sexué, nous voyons bien que le hasard n’existe pas, ni la liberté d’ailleurs. Tout est programmé. Réfléchir sur le hasard et la détermination nous oblige à comprendre le problème de la liberté comme capacité d’agir en fonction des réalités présentes dans a priori.  Si les maitres de l’absurde montrent un certain déterminisme ontologique, structurel ou social, Dieu, Lui,  nous demande d’accueillir avec responsabilité sa grâce pour en rendre compte par un témoignage de vie. Le dessein de Dieu est une liberté de croissance pour tout homme dans la disponibilité du cœur et les conversions nécessaires au changement afin de nous détourner de toute forme de péché et choisir la vie de l’Esprit pour professer notre foi avec persévérance.

 

Sur le hasard, il nous faut reconnaitre que dans les situations qui sont les nôtre on peut y perdre le sens dans un monde chaotique et parfois imprévisible. Néanmoins il est de notre responsabilité de s’engager pleinement dans l’œuvre créatrice pour relire la mort comme un passage vers la vie éternelle. Pèlerins d’espérance nous devons reconnaitre Dieu à l’œuvre dans notre vie, même si nous ne comprenons pas toujours la radicalité de l’instant. « On ne choisit pas où l’on nait. Mais on peut choisir comment on y vit »[16] Loin d’être sur l’inopiné du moment auquel on attribue le nom de hasard, retrouver du sens n’est pas réattribuer une fonction à l’événement mais de le faire passer dans l’intelligence relationnelle qui est nôtre sous le regard de Dieu.  D’ailleurs c’est dans l’interprétation « que nous pouvons à nouveau entendre »[17] car elle recréée le sens. L’explication du hasard rend intelligible la situation sans pourtant y découvrir le sens spirituel d’un mystère du dessein de Dieu dont nous n’avons pas tous les codes de déchiffrage  et avec la dramatique possibilité de comprendre de travers. Retrouver le sens du temps nous fait entrevoir une lecture plus globale pour en saisir le mouvement.

 

Loin de l’obscurantisme d’une part ou de l’orgueilleuse volonté de tout expliquer d’autre part, la notion de hasard véhiculée parfois sort du champ lexical de la foi pour trouver dans l’impondérable un sens afin de continuer à interpréter avec pertinence « le petit reste ». Mais cette question correspond pour nous croyants, au dessein de Dieu. Evidemment il faut garder une approche dans la prière pour faire confiance à Dieu et se garder de tout vouloir comprendre à la place de Dieu. Il y a bien un questionnement de la volonté de Dieu, et de la liberté humaine, comme des choix à poser notamment dans les causes et les effets, comme par exemple une partie d’échecs, mais garder l’humilité pour ne pas avoir la vaniteuse pensée de tout expliquer. L’humilité de l’incompréhension d’une situation et de disponibilité à la grâce de Dieu nous aide à progresser dans la vie spirituelle en s’en remettant complètement à lui, non dans une forme de démission, mais bien dans celle d’une plus grande communion.

 

Ainsi avec le Seigneur, c’est un accompagnement dans toutes nos réalités, et la Passion du Christ souligne cette liberté de Dieu qui nous a aimés jusqu’à souffrir la croix. « L’Évangile révèle que l’amour n’est pas le fruit du hasard, mais d’un choix conscient. Il ne s’agit pas d’une simple réaction, mais d’une décision qui demande préparation. Jésus n’affronte pas sa passion par fatalité, mais par fidélité à un chemin accepté et parcouru avec liberté et soin »[18] Dans la foi nous savons que Dieu agit dans notre histoire et nous accompagne à chaque instant, parfois des signes nous sont donnés pour avancer dans une liberté féconde. D’ailleurs, le peuple élu ne voit pas la conséquence du hasard ou « d’un destin aveugle, mais le résultat d’un dessein d’amour par lequel Dieu reprend toutes les potentialités de la vie et s’oppose aux forces de mort qui naissent du péché: »[19] Faire confiance à Dieu demande de relire notre vie dans tous ses moments comme une fresque dont le chemin nous est peu à peu dévoilé pour n’en comprendre le sens qu’au bout de la nuit. Si nous reprenons avec humour la réflexion, « Le hasard, c’est Dieu qui se promène »[20]

[1] Le hasard et la necessité, Jacques Monod 1970 comme rejet de la vie dans sa finalité, pour y avoir une théorie de l’évolution entre imprévu ingénieux et nécessité dans les interactions.

[2] Parfaite représentativité et éviter tout risque de corruption « Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l’ont voulu » Platon – La république

[3] Ac 1,26

[4] Au hasard s’oppose l’inéluctable comme une sorte de destin, d’autres diraient de Karma. Le mot français dérivé est fatalité.

[5] Sans poser la question du rapport à l’argent, notamment dans l’apport du gain sans corrélation au travail ce qui est déjà un problème en soi.

[6] Ce qui en soi interroge, est-il possible de n’avoir pas de cause aux effets que nous produisons ?

[7] Jn 9,2

[8] Jn 9,3

[9] Anthropomorphisme, c’est de prêter à Dieu des éléments humains, ce qui entraine des erreurs d’interprétation en oubliant l’essence même de Dieu.  Il nous faut des analogies, Dieu nous aime comme un Père, mais l’amour de Dieu n’a pas d’égal avec l’amour d’un père pour son enfant. L’amour de Dieu est plus grand, plus fort, et beaucoup plus complexe dans la richesse des relations… l’analogie nous aide à comprendre

[10] Voltaire “ L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. »

[11] Dieu le Père Tout Puissant, Ed Parole et silence 1998, Jean Pierre Batut

[12] « Revenue de l’enfer, Clair Ly Atelier 2002

[13] Maitre de l’absurde ou maitre du soupçon…. Même appellation

[14] Il y a un parallélisme avec le transhumanisme assez évident.

[15] Saint Jean Paul II 1920-2005

[16] Francesca Cabrini, citation en exergue.

[17] Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, finitude et culpabilité Ed Montaigne 1960 p 327

[18] 2025 catéchèse du Pape Léon XIV – III Le Christ notre espérance – Pâques de Jésus, 1 la préparation de la cène

[19] &39 Evangelium vitae – Jean Paul II

[20] Attribué à Albert Einstein