« Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. »[1]

Nous voici engagés, en cette période d’entrée pastorale, à  retrouver la joie de la transmission de la foi. Connaitre Jésus nous rend heureux et le partage de la Bonne Nouvelle nous affermis dans la foi. Le pape François le rappelait avec persévérance « L’Évangile, où resplendit glorieuse la Croix du Christ, invite avec insistance à la joie. »[2] Il y a une vraie joie dans la vocation baptismale, que nous devons habiter, et la présence du Christ est comme une lumière qui brille dans notre existence. Une nouvelle existence où la prière est le rythme de notre temps et non l’inverse. Le Christ nous transforme et fait de nous des témoins vivants. Ni tiède, ni silencieux, ni laïcard, la foi transmet l’expérience de l’amour de Dieu dans notre histoire et de l’émerveillement de sa présence au quotidien.

 

La prière nourriture de vie intérieure

La joie de Dieu dans notre vie, l’observation de la grâce agissante dans la réalité de notre existence et de ce bonheur d’être en communion avec lui n’empêchent pas d’expérimenter la solitude du désert, de l’abandon et de la croix. Néanmoins, « la folie de la croix du Christ »[3] est pour nous source du salut, et annonce du Royaume à venir. Par la croix nous sommes rachetés une fois pour toutes, et nous savons que le Christ nous libère, Lui qui est pleinement Dieu et pleinement homme. Le don total du Christ sur la croix nous sauve vraiment, et la résurrection en est le signe efficace. Comme les premiers disciples, notre vocation est de témoigner de cette grâce de la rencontre de l’amour de Dieu, et entraine une transformation de toute notre histoire à l’aune de la présence du Seigneur. Nous ne sommes pas d’un instant, mais bien dans un projet d’amour jusqu’au bout et la découverte profonde d’une joie de communion pour l’éternité. L’amour est liberté de l’homme dans la vérité d’une relation tournée vers Dieu, Un et Trine. Le signe de la croix à chaque prière est bien une profession de foi trinitaire en Dieu, le Père et le Fils et le Saint Esprit. Dieu continue d’agir dans nos vies et le Christ, le Fils unique du Père,  est le chemin, le passage, l’espace de la rencontre personnelle et particulière et la grâce se communique par le Saint Esprit, Personne Don. La communion avec Dieu pour le service des frères fait alors partie de notre joie profonde au nom du don total de la croix. Dans la prière nous expérimentons cette joie pour aller à l’essentiel.

 

Alors retrouver l’espace de la prière c’est soigner sa vie intérieure, dans l’apprentissage d’un silence qui se fait attention afin de nous rendre disponibles à la brise légère, car elle nous parle de la présence de Dieu. L’effort du dialogue avec Dieu est accentué dans les temps forts, et surtout durant le carême, c’est vrai, mais il y a un véritable enjeu à « prier sans cesse »[4] pour répondre au souffle de l’Esprit et vivre la volonté de Dieu en toute chose non sans discernement. « Le monde de la prière est un monde à accueillir et à découvrir et non à capter. »[5] En effet, l’enthousiasme de la rencontre avec Dieu n’empêche pas la prudence dans l’action et le discernement nécessaire au fruit de l’Esprit Saint. Le danger de se prendre pour un gourou peut parfois être réel au nom d’une expérience spirituelle. L’humilité nous renvoie directement au service pour nous rendre disponibles à la grâce, et vivre de la vie de Dieu en vérité. Nous ne pouvons pas capter lorsque nous sommes en tenue de service, « De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs non indispensables, nous n’avons fait que notre devoir.” »[6] A la suite du Christ la prière nous fait redécouvrir la juste relation pour nous tenir devant Dieu en vérité, au service de la Parole et libres à la grâce de l’Esprit Saint pour exprimer nos charismes au moment opportun.

 

Cependant,  l’espace de la prière est celui du temps à prendre avec Dieu pour choisir une vraie relation où chacun a sa place. Or la volonté de suivre le Seigneur et une meilleure connaissance de sa présence entrainent pour chacun de nous une croissance spirituelle. C’est l’occasion des choix où Dieu a la première place, et nous délaissons d’autres activités qui ne nous nourrissent pas. La révélation de Dieu suscite une redécouverte de notre relation spirituelle. C’est vrai pour tous les mystiques, souvent le spirituel prie le Fils, Jésus, notre Sauveur, et il redécouvre la puissance de l’Esprit Saint[7] qui agit dans l’histoire de chacun, alors il accueille l’amour du Père. Cette prise de conscience pour chacun d’entre nous de cette paternité qui nous redonne l’origine de notre identité. La prière de tout spirituel ancré dans une histoire de vie devient trinitaire. Le parcours de Sainte Elisabeth de la Trinité est un parcours de tous les saints. La vie trinitaire irrigue notre vie spirituelle d’une puissance de communion qui nous fait entrer dans la vérité de l’amour de manière responsable et juste en étant « ni intriguant ni vaniteux »[8], mais dans l’imitation de Jésus par l’obéissance de la foi et cette volonté d’être en communion.

 

 

/ fête de tous les saints /

 

Dans ce temps de la fête de tous les saints, et de mémoire des défunts et à travers l’affirmation de notre foi à la communion des saints (les vivants et les morts), il nous faut reprendre notre réflexion sur la prière comme lieu de sanctification dans la purification des sens par la croix et la disponibilité à la grâce.

 

La disponibilité du cœur

Il est vrai que la prière est aussi l’expérience d’un autre temps où le choix de Dieu impose une disponibilité pour chacun, et la privation d’autres activités. Qui dit liberté, dit des choix à opérer dans la recherche du meilleur bien. Parfois, dans une vie surchargée par de multiples occupations, nous nous trouvons si accaparés que nous sommes indisponibles pour l’écoute de la parole et le chemin d’éveil du disciple. Le témoignage de la foi se vit dans la restructuration de l’agenda particulier pour dire « me voici, envoie moi »[9] à l’inattendu du Seigneur. Rien ne doit être figé, bien au contraire, à chaque instant, dans le souffle de l’Esprit être attentif à la volonté de Dieu et accepter de se mettre en chemin dans une promesse bien réelle. Lors de l’annonciation, Marie doit aller aider sa cousine Elisabeth la stérile, elle qui est maintenant enceinte. Dieu agit. Et ce n’est pas l’histoire d’il y a deux mille ans. Dieu continue d’agir dans nos vies, mais nous sommes de moins en moins disponibles par l’attraction de la superficialité d’une part et de l’idéologie d’un temps pour soi d’autre part. La prière demande un cheminement pour retrouver l’amour de Dieu, et prendre notre croix à sa suite, un processus de croissance afin d’accepter de perdre pour gagner davantage. Le choix de Dieu dans le témoignage baptismal est d’abord un service pour le frère, dans la disponibilité de notre être, ancré dans la prière et la volonté de vivre la charité comme langage du Royaume des cieux à venir et déjà là dans notre pratique vivifiante de la Parole de vie. L’expérience de Dieu fait de nous des témoins de l’amour dans la réalité du moment à vivre.

 

La vie de prière est aussi l’expérience d’une vie sacramentelle que nous recevons dans les sacrements de l’initiation[10]. Or le témoignage de notre foi trouve justement son expression la plus juste dans le sacrement de confirmation, c’est-à-dire dans l’expérience d’une vie marquée par l’Esprit Saint et qui nous engage à témoigner de notre baptême pour construire la civilisation de l’amour. Comme nous le rappelle la mystique allemande, l’expérience de l’Esprit Saint nous renouvelle vraiment et l’eucharistie nous vivifie. « Dans le sacrement de confirmation il marque et fortifie le soldat du Christ pour un témoignage sincère. Mais avant tout c’est le sacrement dans lequel le Christ lui-même est présent qui nous fait membres de son corps »[11] Ces sacrements nous conduisent à traverser l’histoire en témoignage de notre foi renouvelée dans la prière et la communion. L’expérience de l’Esprit Saint, et lavie sacramentelle de communion au corps du Christ amènent à une fécondité qui ne dépend pas de nous mais de Dieu, et exigent de notre part une pleine acceptation dans la docilité de la foi. La Parole de Dieu est alors une balise dans notre vie pour continuer de progresser dans la révélation de Dieu, non pour le savoir, mais pour l’amour. Plus nous connaissons Dieu et plus nous l’aimons. Telle est le chemin de progression de la vie spirituelle.

 

C’est pourquoi, il nous faut retrouver l’amour de Dieu qui le rend premier dans notre vie. La conversion d’un cœur à cœur dans la prière se fera dans la place que nous faisons à Dieu. Lire la Parole demande du temps que nous prendrons sur le superficiel pour entendre le Seigneur nous ramener à Lui de tout notre cœur. « La lecture savoureuse et vivante de la Parole te dispose à trouver Dieu dans la contemplation »[12] Comme nous ne faisons pas de saut sans parachute, nous ne prions pas sans méditation de la parole, contemplation du Verbe fait chair, et la grâce d’entrer dans l’intelligence des Ecritures. Se disposer en Dieu demande d’être un orant qui médite les Ecritures jusqu’à la faire nôtres lorsqu’Il parait. C’est le chant du Magnificat, des morceaux choisis dans l’Ancien Testament qui au moment de la réponse à l’ange et de la visite à Elisabeth prennent une coloration nouvelle parce que la Parole se réalise de manière particulière dans la vie de Marie, pionnière de l’espérance du salut. Nous avons à redire à travers la Parole de Dieu les merveilles de Dieu dans notre vie et les partager dans un chant de louange.

 

            La croix glorieuse comme chemin du salut

De plus, la prière nous pousse à contempler la croix comme signe du salut. Entrer dans le plan du salut c’est accueillir la croix dans toutes ses réalités. « C’est une vocation que de vouloir partager la souffrance du Christ et de coopérer à son œuvre rédemptrice »[13] Il y a une vraie maturation spirituelle, et un engagement profond dans le dialogue avec Dieu pour trouver sa juste place. Persévérer dans la prière nous ouvre à la signification de la croix comme salut pour le bien de tous les hommes. Si nous devons œuvrer pour alléger la souffrance, notamment dans la maladie par l’accompagnement humain et l’accompagnement technique avec une meilleure connaissance du corps humain, l’échappatoire d’une mort programmée dans le refus de porter la croix blesse profondément notre vie chrétienne. Il y a des combats spirituels avec des chutes lorsque nous comptons sur nous-mêmes et que nous ne faisons pas assez confiance à Dieu, et des victoires lorsque nous choisissons Dieu comme l’Un et Trine.

 

Le bonheur d’être à Dieu n’empêche pas l’épreuve, mais nous fait marcher sur la voie du Seigneur sachant qu’Il est toujours à nos côtés. « La foi conserve toujours un aspect de croix, elle conserve quelque obscurité qui n’enlève pas la fermeté à son adhésion »[14] C’est le murissement de notre vie d’accueillir la croix comme lieu de réalisation de la vie spirituelle dans l’abandon à Dieu et l’humilité de nos choix pour grandir en sa présence. L’orgueil est cette montée de violence qui voudrait imposer au lieu de susciter l’amour, d’imposer des points de vue spirituels au lieu d’une recherche de communion pour entendre ensemble le souffle de l’Esprit. Comme une volonté de se prendre pour Dieu en décidant l’heure de ma mort, ou en programmant ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas dans le domaine de la gratuité de la vie. L’obscurité est le durcissement du cœur et parfois le vent des tentations nous aveugle. Or notre balise, notre phare est la Parole de Dieu rayonnante dans la prière, et l’aide de notre mère, la Vierge Marie. La première des disciples nous montre le chemin pour aller vers Dieu dans l’exemplarité de vivre sa volonté « Faites tout ce qu’Il vous dira »[15].

 

Retrouver le chemin de la prière est l’occasion de progresser dans la foi pour témoigner de la formidable vie en Dieu. L’enthousiasme des nouveaux croyants doit nous contaminer. Il faut reconnaitre que parfois nous sommes un peu blasés, dans une culture religieuse qui n’attend plus grand-chose de la routine spirituelle. Ne soyons pas des touristes spirituels mais avançons avec ardeur sur ce chemin de communion à Dieu. « Ainsi l’union nuptiale de l’âme et de Dieu est le but pour lequel elle est créée, union rachetée par la croix, réalisée sur la croix et scellée de toute éternité par la croix »[16] La prière au pied de la croix est naissance de l’Eglise, et du témoignage de Marie comme disponible à la grâce de Dieu et Temple de l’Esprit Saint dans une docilité exemplaire. Sa vie ancrée dans le souffle de Dieu est prière confiance et obéissance féconde à la présence du Seigneur dans la réalité du quotidien.

 

Nous pouvons donc comprendre l’union nuptiale dans la prière comme l’expérience du don sincère de soi-même dans l’écoute de la Parole de Dieu, et le service de la charité jusqu’au bout. Ce n’est pas tant sur notre mérite, mais par pure grâce de l’Esprit, et dans le choix de nous laisser guider, qui oriente notre vie vers le meilleur bien, c’est-à-dire la communion à Dieu. Ne soyons pas des pharisiens autosuffisants, mais dans l’humilité du cœur prions avec persévérance : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ »[17]. La grâce de Dieu nous conduit, il nous faut persévérer dans l’écoute de sa présence dans notre vie, et l’abandon à sa sainte volonté. Ajoutons dans la foi que le Christ nous donne ce qu’il faut pour grandir.  « La croix dont Dieu nous charge, extérieurement et intérieurement, s’avère plus puissante que la mortification que l’on s’inflige de son propre chef »[18] Nous recevons de Dieu et nous partageons au monde cette expérience d’un Christ mort et ressuscité dont nous attendons le retour dans la gloire. Telle est la grande espérance du salut que nous partageons.

 

Synthèse

Ainsi la prière à l’ombre de la croix se vit dans l’expérience de la méditation des Ecritures pour avancer avec confiance dans la révélation de l’amour du Père qui nous envoie le Fils pour nous libérer du péché. L’Esprit Saint continue de nous vivifier dans cette marche vers le Royaume. Le don de la Parole de Dieu est lieu de croissance dans l’éducation de tout notre être vers ce désir de Dieu. Alors, l’orientation de notre foi et de notre charité vers la grande espérance du salut nous donne les ailes de la grâce pour avancer avec confiance vers le Seigneur à l’écoute de sa Parole. « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ;     grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien. »[19]Prière et méditation des Ecritures conduisent l’homme vers Dieu dans une communion rappelant les origines et notre vocation profonde à ressembler à Dieu dans la docilité à sa Parole de vie pour entrer dans une vraie louange ou Dieu est.

[1] 1 Co 1,27a

[2] §5 Evangelium Gaudium François

[3] 1 Co 1,18

[4] 1 Th 5,17

[5] P 251 Prie ton Père dans le secret – Jean Lafrance

[6] Luc 17,10

[7] Où il prend conscience de l’action de l’Esprit Saint dans sa vie

[8] Ph 2,3

[9] Is 6,8

[10] Baptême – Confirmation – Eucharistie

[11] P 78 La puissance de la croix Edith Stein

[12] P 255 Prie ton père, op cite

[13] P 46 La puissance de la croix Edith Stein

[14] §42 Evangelium Gaudium François

[15] Jn 2

[16] P 113 La puissance de la croix Edith Stein

[17] Lc 18

[18] P 107 La puissance de la croix Edith Stein

[19] 2 Tm 3