L’exercice spirituel 3 (fin)

(….)Il nous faut comprendre que le combat est une réalité à vivre avec humilité. Nous ne devons compter que sur Dieu avec confiance et fidélité. Le jeûne est un moyen d’en prendre conscience dans notre corps et dans notre âme. En effet nous attendons le secours de sa grâce en travaillant de notre côté sur nos propres responsabilités. « Si un roi veut s’emparer d’une ville ennemie, il commence par tenir l’eau et les vivres ; ainsi, mourant de faim, les ennemis se soumettent à lui. Ainsi en va-t-il pour les passions de la chair ; si l’homme vit dans le jeûne et la faim, ses ennemis perdent leur force dans son âme »[1]  Le combat spirituel demande donc du temps et surtout de la persévérance, mais en gardant droite cette volonté d’avoir le Seigneur à nos côtés. Si l’Esprit envoie le Christ au désert c’est pour montrer à toute personne humaine qu’il nous faut sans cesse nous défaire de la superficialité pour entrer en profondeur. L’appel à la vie intérieure en avançant au large[2]  est un appel à la transformation de vie pour ne choisir que Dieu, et Lui seul. «  Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. »[3] Dès lors, le jeûne devient une arme efficace contre les séductions de la superficialité et l’appétit du monde. Il nous engage à lutter contre le détournement de Dieu par un signe de notre part. Toute vie intérieure comprend aisément que la vraie lumière est le Christ. Elle nous amène à fuir la ténèbre pour nous laisser habiter la vérité de l’amour dans une réponse juste à sa grâce prévenante. « Dieu seul suffit ». Le jeûne est donc un acte de foi où nous mettons Dieu à la première place car c’est de Lui que vient le salut[4]. Notre force vient de Dieu et Il nous guide vers le chemin de communion dans la simplicité de nos relations. L’humilité est une forme de liberté exercée dans la simplicité du rapport avec les biens de ce monde afin d’accueillir le salut de Dieu. Par la confiance aux Ecritures, le témoin du Christ apprend à travers le jeûne la liberté de l’amour d’où rayonne la présence du Seigneur. L’humilité transfigure notre vie dans les actes posés comme retour vers Dieu de qui vient tout bien.

 

De l’humilité en toute chose

Nous devons vivre notre humanité dans l’humilité par une recherche de purification qui demande une démarche pénitentielle et passe par l’ascèse. Face aux trois concupiscences[5] le fidèle témoin du Christ sera vigilant sur la grâce de la parole en refusant toute forme de blasphème et toute forme de paroles négatives et ce qui empêche de grandir, avec pour signe la maitrise de soi et promouvoir le jeûne et l’abstinence comme effort personnel pour participer à la grâce première de l’Esprit Saint. « Celui qui maitrise son ventre peut maitriser sa fornication et sa langue »[6] De même la grâce des mains accompagne la personne humaine dans toutes ses réalités, sans les fuir, mais en les guidant vers la lumière de la vie en Dieu, ce qui induit l’interdit du meurtre et le respect de toute vie, mais également dans un signe efficace, le partage des biens et la gratuité du temps  passé ensemble dans une recherche de communion. Enfin la grâce du corps est un appel à la chasteté afin d’avoir toujours une vie de gratuité dans une juste relation à l’autre et manifester ainsi son attachement au Tout Autre. Or l’un des signes est l’espace de gratuité dans la prière et la recherche de communion avec Dieu que nous partageons avec nos frères. C’est un appel au discernement de l’Eglise avec une vertu de prudence pour rechercher ce qui contribue au meilleur bien dans le souffle de l’Esprit. Vivons une vie sanctifiée et corolairement une vie unifiée avec Dieu et avec nos frères en ouvrier de communion et artisan de paix. Rien n’est jamais acquis, et chaque jour nous avons à progresser pour mieux contempler Dieu et le signifier par une fraternité toujours plus ajustée.

 

Hélas, même dans le jeûne, si nous manquons d’humilité alors peut survenir l’orgueil et une attitude de supériorité, comme le pharisien devant le publicain[7]. Il jeûne deux fois par jours mais il méprise son frère. Si l’un des surnoms du diable est le malin, c’est qu’il trouve plaisir à nous fourvoyer de manière parfois très subtile. « Jeûne avec intelligence et exactitude. Veille à ce que l’ennemi ne s’immisce pas dans l’affaire de ton jeûne… Reçois donc avec sécurité la croix du Seigneur marquée dans les vertus, c’est-à-dire une foi droite avec des œuvres saintes »[8]. Or la pénitence est à relier à la croix du Christ comme une participation à l’annonce de la bonne nouvelle du Salut. A travers le jeûne ce n’est pas sur nos propres forces que nous comptons mais sur l’action de Dieu de qui vient toute gloire. Recevoir la croix du Christ c’est accueillir sa volonté dans notre vie et le jeûne nous détourne de ce qui est superficiel pour gagner en intériorité dans la construction d’une conscience droite éclairée par la grâce de l’Esprit Saint toujours premier dans le dynamisme de l’amour. Nous délaissons les distractions de ce monde, et les penchants mauvais pour nous approcher de Dieu[9] et mieux l’aimer à l’écoute de l’Esprit Saint[10]. Cet acte de pénitence nous ramène à Dieu en reconnaissant nos fautes, mais nous détourne de tout ce qui nous éloigne de Dieu. C’est bien le chemin des témoins de la foi. « Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et d’opprobres. »[11] Ce n’est donc pas sur l’apparence des valeurs de ce monde, mais bien sur l’appel à vivre de la grâce et rechercher le Royaume de Dieu que nous serons jugés. La grande espérance du salut est de rechercher les biens du ciel et de refuser tout ce qui vient du Mauvais. L’humilité est la voie étroite d’une âme qui désire Dieu et le sert avec tendresse et componction.

 

Conclusion

Le combat spirituel demande de s’aguerrir chaque jour face aux tentations du démon. Si le diable existe bien, cela ne retranche en rien notre responsabilité baptismale de combattre avec fermeté mais jamais seul car nous sommes avec le Seigneur afin de marcher vers la victoire de Pâques. « Si je retranche les plaisirs, c’est pour supprimer les prétextes de l’emportement. Je sais, en effet qu’il me combat toujours à l’occasion des plaisirs, qu’il trouble mon esprit et en chasse la connaissance »[12] Le temps du carême nous ouvre à une autre gestion du temps où par la prière je saisis l’immédiateté de la familiarité avec Dieu et la grâce que cela produit. C’est un exercice pour une pratique ensuite dans le quotidien d’une vie tournée vers Dieu. C’est pourquoi le spirituel demande toujours un témoignage probant. « Il est bien de manger de la viande et de boire du vin et de ne pas manger la chair de ses frère en parlant contre eux »[13] Ce n’est pas juste une période de l’année, mais toute notre vie que la foi doit se voir. En effet nous sommes appelés à rayonner de la lumière du Christ. L’exemplarité des vies demande aussi une exemplarité de notre communauté à vivre la communion et à ne pas être des mercenaires de la foi, pour faire le juste nécessaire et être indifférents aux autres réalités de l’Eglise. « la vie commune… a besoin de trois pratiques ; celle de l’humilité, celle de l’obéissance et celle d’un zèle ardent et stimulant pour l’œuvre commune »[14]  L’importance de la communion paroissiale et ecclésiale dans une recherche de discernement sous le souffle de l’Esprit Saint nous entraine au désert à un regard purifié dans une bienveillance naturelle sur le frère et une recherche du bien commun en toute justice dans la sincérité du don de soi. « Voilà le jeûne que Dieu approuve : un jeûne qui élève à ses yeux des mains remplies d’aumônes, un jeûne réalisé dans l’amour du prochain et imprégné de bonté »[15]

 

L’appel à la prudence dans le combat spirituel nous aide à comprendre le jeûne comme une arme efficace lorsqu’il est vécu dans une vie de prière et dans la réalité du partage fraternel. Le Christ doit être au cœur de notre vie, et c’est Lui que nous suivons dans la réalité de toutes nos relations et l’obéissance de la foi dans la tradition apostolique et le bon sens des fidèles. Peut-être pouvons-nous conclure avec cet appel du Pape à trouver dans l’ascétisme un chemin toujours actuel de transformation du cœur et de renouvellement de l’âme. « Si le Carême est un temps d’écoute, le jeûne constitue une pratique concrète qui dispose à l’accueil de la Parole de Dieu. L’abstinence de nourriture est, en effet, un exercice ascétique très ancien et irremplaçable dans le chemin de conversion. »[16]

[1] Apophtegmes des pères &20 la maitrise de soi Abba Jean Colobos

[2] Luc 5, 1-11

[3] Ex 20,3

[4] Ps 62

[5] La concupiscence du regard, la concupiscence de la chair et l’orgueil 1Jn 2,16

[6] Apophtegmes des pères &81 la maitrise de soi

[7] Lc 18,1-14

[8] Apophtegmes des pères & 102 la maitrise de soi

[9] Jc 4,8

[10] Ac 13,2-3

[11] LI, 18-1 Imitation de Jésus Christ

[12] Apophtegmes des pères &14 la maitrise de soi

[13] Apophtegmes des pères &59 la maitrise de soi

[14][14] &677 les sentences des pères du désert

[15] Homélie 16 St Grégoire le Grand

[16] Ecouter et jeuner – message du carême 5 fevrier 2026